Vendues en pharmacie, en magasin biologique, en grande surface ou sur internet, les huiles essentielles se sont imposées dans le quotidien de nombreux foyers français, portées par l'engouement pour les approches dites naturelles. Pourtant, contrairement à ce que le terme d'« aromathérapeute » pourrait laisser penser, cette pratique ne repose sur aucun statut professionnel unifié. Entre monopole pharmaceutique, massages de bien-être et conseil non médical, le secteur reste régi par une mosaïque de textes que plusieurs institutions ont précisée ou fait évoluer ces dernières années.
Un secteur sans profession réglementée
Il n'existe pas, en France, de diplôme d'État consacrant le titre d'« aromathérapeute ». Selon la Faculté de pharmacie de l'université Paris-Saclay, qui propose un diplôme inter-universitaire (DIU) de phytothérapie et aromathérapie, cette formation vise à transmettre des connaissances fondées sur des données scientifiques afin de « conseiller ou prescrire les plantes médicinales et les huiles essentielles selon des critères d'efficacité et de sécurité validés ». Elle est ouverte en priorité aux professions de santé réglementées – pharmaciens, médecins, sages-femmes, vétérinaires, chirurgiens-dentistes – d'autres profils issus du secteur de la phyto-aromathérapie pouvant candidater sous réserve d'un examen de dossier. Des diplômes universitaires comparables existent dans plusieurs facultés de médecine ou de pharmacie du pays.
Du côté des certifications professionnelles non universitaires, le Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP), géré par France Compétences, a un temps recensé une certification associant phytothérapie, aromathérapie et apithérapie : le titre « Conseiller de vente en produits de soins naturels » (fiche RNCP 34533), porté par l'organisme Hippocratus. France Compétences indique que cette certification a été retirée le 16 juillet 2021. Depuis, aucune certification RNCP active portant spécifiquement sur l'aromathérapie n'a pu être identifiée dans les recherches menées pour ce dossier. Les nombreuses formations privées proposées en ligne ou en centre de formation ne délivrent donc pas, à ce jour, de titre reconnu par l'État.
L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) précise par ailleurs à quel moment une huile essentielle bascule dans le statut de médicament : lorsqu'elle est présentée comme soignant ou prévenant une maladie humaine, ou lorsqu'elle exerce une action pharmacologique, immunologique ou métabolique. Dans ce cas, elle relève du code de la santé publique et doit répondre aux exigences de qualité pharmaceutique de la Pharmacopée européenne ou française. En dehors de ces critères, une huile essentielle relève de la réglementation cosmétique, alimentaire ou biocide selon l'usage revendiqué par son fabricant.
Une partie des huiles essentielles reste par ailleurs soumise à un monopole pharmaceutique strict. En vertu d'un décret du 3 août 2007 modifiant le code de la santé publique, consulté sur Légifrance, une quinzaine d'huiles essentielles ne peuvent être vendues au public qu'en pharmacie, en raison de propriétés jugées neurotoxiques (grande et petite absinthe, armoises, sauge officinale, thuyas), irritantes (sabine, moutarde jonciforme), phototoxiques (rue) ou cancérogènes (sassafras). Cette liste, détaillée dans un bulletin de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) publié en décembre 2024, illustre le fait que la majorité des huiles essentielles couramment utilisées – lavande, tea tree, eucalyptus, menthe poivrée – échappent en revanche à ce cadre restrictif et circulent librement hors circuit pharmaceutique.
Le massage utilisant des huiles essentielles à visée de détente échappe, lui aussi, à un statut réglementé unique : la jurisprudence de la Cour de cassation, qui a distingué depuis 2021 le massage à finalité thérapeutique — réservé aux masseurs-kinésithérapeutes — du massage de bien-être sans promesse de soin, ouvert à d'autres praticiens, s'applique de la même manière que l'huile utilisée soit végétale ou essentielle. Ce point, documenté plus en détail dans un dossier distinct consacré au massage bien-être, n'enlève rien à la question spécifique posée par l'usage d'huiles essentielles : celles-ci restent des substances chimiquement actives, dont la manipulation en institut ou à domicile appelle des précautions que ne requiert pas une huile de massage neutre.
Ce que révèlent les appels aux centres antipoison
C'est dans ce paysage réglementaire composite que s'inscrit le travail mené par l'Anses à la demande de cinq ministères de tutelle, saisis en octobre 2022. Dans son bulletin de vigilance des produits chimiques publié en décembre 2024, l'agence a dressé le bilan des expositions aux huiles essentielles rapportées aux centres antipoison entre le 1er janvier 2011 et le 31 décembre 2021. Le nombre d'appels a fortement progressé sur la période : 1 926 cas recensés en 2011, 3 715 en 2017, plus de 4 000 par an entre 2018 et 2020, avant un repli à 3 752 cas en 2021 – année marquée, selon l'Anses, par un usage accru des huiles essentielles pendant l'épidémie de Covid-19. L'agence relie cette hausse globale à une utilisation croissante des huiles essentielles par le grand public plutôt qu'à une aggravation de leur dangerosité intrinsèque.
Les victimes sont majoritairement de jeunes enfants : l'âge médian des personnes exposées est de trois ans, et 14 % d'entre elles ont moins d'un an. Pour 38 % des accidents recensés, la circonstance identifiée par l'Anses est un défaut de perception du risque par l'enfant, qui a manipulé un flacon laissé à sa portée. Pour 36 % des cas, l'accident résulte d'une confusion entre l'huile essentielle et un autre produit en raison d'un conditionnement similaire ; chez les moins d'un an, cette confusion concerne dans 79 % des cas une administration par erreur d'huile essentielle à la place de vitamine D, plus rarement de vitamine K ou de fluorure de sodium. L'Anses souligne que ces confusions, favorisées par la ressemblance des flacons, pourraient être en partie évitées par une différenciation plus nette des conditionnements, et appelle les parents à ne jamais placer les huiles essentielles à proximité des produits de soin destinés aux nourrissons.
L'agence rapporte également un cas d'intoxication grave survenu chez une adolescente ayant ingéré un flacon d'huile essentielle non identifiée, qui a développé une pneumopathie d'inhalation après des vomissements répétés, avant de se rétablir à la suite d'une prise en charge hospitalière – un exemple illustrant le danger dit « par aspiration » que présentent certaines substances chimiques entrant dans la composition de plusieurs huiles essentielles selon leur classification au titre du règlement européen CLP.
Des huiles à manier avec précaution
Le bulletin de l'Anses détaille plusieurs cas de figure méritant une attention particulière. L'huile essentielle de gaulthérie, dont la composition est presque exclusivement constituée de dérivés proches de l'aspirine, apporterait, à volume égal, davantage d'ions salicylates qu'un gramme d'aspirine ; son usage est déconseillé chez les personnes allergiques à l'aspirine, sous traitement anticoagulant, et elle ne doit en aucun cas être ingérée. Les huiles de la famille des Melaleuca (arbre à thé, niaouli, cajeput) doivent être conservées au frais et à l'abri de la lumière afin de limiter la formation d'ascaridole, une substance toxique ; leur administration est déconseillée chez les enfants et les femmes enceintes ou allaitantes, et leur consommation orale est spécifiquement déconseillée chez les enfants de moins de trente mois ainsi que chez les personnes ayant des antécédents d'épilepsie ou de convulsions fébriles. L'Anses met enfin en garde contre l'usage simultané de plusieurs huiles essentielles contenant une même substance active – le camphre, présent à la fois dans la lavande et le lavandin, en est un exemple – en raison d'un risque de surdosage, en particulier chez les enfants.
Le bulletin de l'Anses relaie par ailleurs des recommandations formulées par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), invitant notamment à ne jamais appliquer d'huile essentielle pure sur les muqueuses et à se laver soigneusement les mains après toute application cutanée ou tout massage. Avant tout usage, l'agence recommande de demander conseil à un professionnel de santé, et, en cas d'exposition accidentelle ou de surdosage, d'appeler sans délai un centre antipoison en gardant l'étiquette du produit à disposition.
Une reclassification européenne des allergènes en cours
Au-delà du risque aigu documenté par les centres antipoison, la réglementation européenne évolue sur le terrain des allergies cutanées. Le règlement (UE) 2023/1545 de la Commission européenne, adopté le 26 juillet 2023 et publié au Journal officiel de l'Union européenne le lendemain, modifie le règlement cosmétique n° 1223/2009 en élargissant la liste des substances parfumantes allergisantes devant obligatoirement figurer sur l'étiquette des produits cosmétiques. Le texte s'appuie sur un avis du comité scientifique pour la sécurité des consommateurs de 2012, qui avait identifié 56 substances supplémentaires provoquant des allergies chez l'homme, venant s'ajouter aux 24 substances déjà soumises à mention obligatoire. Le règlement fixe des seuils de déclaration de 0,001 % pour les produits sans rinçage et de 0,01 % pour les produits rincés. Il prévoit une entrée en application le 31 juillet 2026 pour les produits nouvellement mis sur le marché, et le 31 juillet 2028 pour l'écoulement des produits déjà commercialisés non conformes.
Le texte réglementaire, consulté intégralement, cite explicitement de nombreux constituants d'huiles essentielles parmi les substances désormais concernées par cette obligation d'étiquetage : huile de patchouli, huile et extrait de fleurs de rose (Rosa damascena, Rosa centifolia, Rosa gallica notamment), huile de santal, ainsi que des composés largement présents dans les huiles essentielles d'agrumes et de conifères comme le pinène, l'acétate d'eugényle ou l'acétate de géranyle. Les fabricants de cosmétiques et fournisseurs de matières premières devront donc, selon ce calendrier, documenter plus précisément la teneur en allergènes de leurs huiles essentielles.
Au-delà de ce règlement sur les allergènes, l'Anses signale, dans son bulletin de décembre 2024, que peu d'huiles essentielles font pour l'heure l'objet d'une classification harmonisée au titre du règlement CLP sur la classification, l'étiquetage et l'emballage des substances chimiques. Elle mentionne toutefois une procédure en cours à l'échelle européenne : la Pologne a proposé de classer l'huile essentielle d'arbre à thé (Melaleuca alternifolia) comme substance pouvant nuire à la fertilité et susceptible de nuire au fœtus, une proposition encore en discussion au moment de la publication du bulletin. Des évaluations similaires sont également en cours pour les huiles essentielles d'orange douce et de lavandin. L'Anses relève par ailleurs que certaines substances entrant dans la composition d'huiles essentielles sont déjà auto-classées par les industriels comme irritantes ou sensibilisantes cutanées, ce qui devrait, selon elle, alerter les consommateurs sur un risque de dermatite en cas d'application sur la peau.
Un marché dynamique, une vigilance accrue face aux dérives
Le dynamisme commercial du secteur est documenté, de façon plus ancienne mais précisément datée et chiffrée, par une étude de l'établissement public FranceAgriMer publiée en janvier 2018, fondée sur des données de vente en pharmacie fournies par la société Openhealth. Selon cette étude, le marché de l'aromathérapie en pharmacie s'élevait à 174,5 millions d'euros en 2016, porté par une progression de 63,1 % des ventes de complexes d'huiles essentielles et de 57,3 % des ventes d'huiles essentielles unitaires entre 2012 et 2016 ; le volume d'huiles essentielles unitaires vendues en pharmacie était alors passé d'environ 50 000 à 70 000 litres, soit une hausse de 40 % sur la période. Les auteurs de l'étude précisaient toutefois que ces chiffres, issus d'un panel de 15 % des pharmacies françaises, ne couvraient pas les ventes réalisées en magasins biologiques, par correspondance ou sur internet, et avançaient, à titre de simple ordre de grandeur non vérifié, l'hypothèse que la pharmacie ne représenterait qu'environ la moitié du marché total.
Cette diversification des canaux de vente, notamment via des réseaux de distribution directe, s'accompagne d'une vigilance accrue des autorités sur les dérives potentielles. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a ainsi documenté, selon un article publié le 8 avril 2025 par la revue professionnelle Le Moniteur des Pharmacies, le cas d'une patiente suivie pour des troubles psychiatriques ayant interrompu son traitement médicamenteux au profit d'huiles essentielles, en se référant à une doctrine présentée comme de l'« aromathérapie quantique ». Cet épisode s'inscrit dans une progression plus large des signalements reçus par la Miviludes : celle-ci a enregistré 4 571 saisines en 2024, en hausse de 13,7 % par rapport à 2021 et de 111 % par rapport à 2015, dont 37 % relevaient du champ de la santé et du bien-être ; 45 signalements ont été transmis au parquet en 2024, contre 20 en 2021. Un article publié le 3 novembre 2022 par Le Quotidien du Médecin, portant sur le bilan 2021 de la Miviludes, faisait déjà état de 4 020 saisines cette année-là (+ 33 % par rapport à 2020, + 86 % par rapport à 2015), dont 744 concernant la santé et 70 % ciblant des pratiques de soin non conventionnelles ; cet article évoquait notamment la condamnation, en 2021, d'un naturopathe ayant prescrit, parmi d'autres pratiques à risque, des « cocktails d'huiles essentielles ».
Ce que cela signifie pour les praticiens et le public
De ces différents éléments se dégage une ligne de partage assez nette. D'un côté, une aromathérapie dite clinique, pratiquée ou encadrée par des professionnels de santé formés dans le cadre de diplômes universitaires réservés en priorité aux médecins, pharmaciens, sages-femmes ou infirmiers, et qui s'appuie sur des données pharmacologiques validées – une approche que promeut notamment l'Association française d'aromathérapie clinique, association parisienne qui dit vouloir faire reconnaître cette pratique au sein d'une médecine dite intégrative. De l'autre, un usage de bien-être, non thérapeutique, accessible sans diplôme réglementé, pratiqué par des conseillers ou lors de massages de détente désormais dégagés du monopole des masseurs-kinésithérapeutes, à condition de n'y associer aucune promesse de soin ou de guérison.
Entre ces deux pôles, les autorités sanitaires françaises et européennes ont, ces dernières années, plutôt renforcé l'encadrement du risque sans créer de statut professionnel nouveau : bilan inédit de l'Anses sur les intoxications pédiatriques, rappel des règles de précaution par la DGCCRF, élargissement de la liste des allergènes à mentionner sur les étiquettes cosmétiques, discussions en cours sur la classification de certaines huiles comme substances dangereuses, et vigilance affichée de la Miviludes face aux discours qui détournent les huiles essentielles de leur usage de confort pour en faire un substitut à un traitement médical. Pour les praticiens du secteur bien-être comme pour le grand public, ces évolutions convergent vers un même message, martelé par l'Anses en conclusion de son bulletin de décembre 2024 : les huiles essentielles ne sont pas des produits anodins, et leur usage – notamment chez les enfants, les femmes enceintes ou allaitantes, et les personnes sous traitement médical – gagne à être précédé d'un avis professionnel plutôt que d'une conviction non vérifiée.