Faire lire un texte à voix haute à des patients hospitalisés, organiser un cercle de lecture mensuel dans un Ehpad, ou accompagner une personne en transition de vie à travers un choix d'ouvrages : la bibliothérapie, qui désigne l'usage de la lecture et de l'écriture comme support de mieux-être psychologique et social, s'est installée en France sans grand bruit ces dernières années. Ni encadrée par un diplôme d'État, ni remboursée, ni même dotée d'une définition juridique, cette pratique progresse pourtant à la fois par le haut, portée par des institutions publiques comme l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) ou le Centre national du livre (CNL), et par le bas, à travers des initiatives associatives en Ehpad et en médiathèque.

Un programme de l'AP-HP et du Centre national du livre

Le signal institutionnel le plus net remonte à l'automne 2023. Selon un communiqué de l'AP-HP daté du 12 octobre 2023, le Centre national du livre et l'AP-HP ont lancé un programme baptisé « Mots parleurs », associant écriture et lecture à voix haute auprès d'adolescents et d'adultes hospitalisés, avec pour aboutissement l'enregistrement de podcasts d'une trentaine de minutes. Le premier atelier s'est tenu le 26 septembre 2023 à l'hôpital Ambroise-Paré de Boulogne-Billancourt ; le programme s'est ensuite déployé, jusqu'à début janvier 2024, dans cinq autres établissements — Avicenne à Bobigny, la Pitié-Salpêtrière et Bicêtre en Île-de-France, ainsi que les hôpitaux San Salvadour à Hyères et marin de Hendaye. Six ateliers ont ainsi réuni des groupes de cinq à dix patients, chacun accompagné d'un écrivain ou d'un comédien et d'un technicien du spectacle — une initiative qui associe directement une institution hospitalière publique et l'établissement public chargé du soutien au livre, loin de la seule initiative privée. Le choix des établissements retenus n'est pas anodin : aux côtés de grands centres hospitaliers franciliens comme la Pitié-Salpêtrière ou Bicêtre, le programme a aussi été déployé dans des structures de soins de suite et de réadaptation comme l'hôpital San Salvadour, à Hyères, ou l'hôpital marin de Hendaye, deux établissements accueillant des patients sur des séjours longs, pour lesquels ce type d'atelier peut constituer un rendez-vous régulier et structurant sur la durée du programme.

Des médiathèques qui s'emparent du sujet

Ce mouvement s'est retrouvé, quelques mois plus tard, relayé et documenté par la presse professionnelle du livre. Un article de Livres Hebdo, publié le 9 février 2024 sous la plume de Fanny Guyomard, note que la bibliothérapie a figuré parmi les programmes prioritaires du Centre national du livre pour 2024, et détaille plusieurs initiatives de terrain : le réseau des médiathèques de Saint-Brieuc, où la bibliothécaire itinérante Sandrine Lefevre anime des séances de lecture à visée d'expression émotionnelle, ou la médiathèque Boris-Vian de Tremblay-en-France, qui a intégré la bibliothérapie à ses actions de sensibilisation à la santé mentale. L'article mentionne également une formation courte ouverte par l'université Lyon 1 à destination d'étudiants de master et de professionnels de santé. Il rappelle enfin que la pratique française se distingue de la bibliothérapie dite « prescriptive » anglo-saxonne : elle doit largement sa méthode à la romancière et kinésithérapeute Régine Detambel, qui privilégie la lecture à voix haute et des exercices d'écriture créative plutôt que la simple recommandation d'ouvrages, une approche que son élève Céline Mas a depuis prolongée en y intégrant des apports des sciences cognitives, notamment sur des thématiques comme l'épuisement professionnel ou la confiance en soi.

En Ehpad, une réponse à l'isolement des résidents

La pratique se diffuse aussi, plus discrètement, dans les établissements pour personnes âgées. Un article publié le 23 septembre 2024 par l'Ircantec, la caisse de retraite complémentaire des agents publics, présente l'association « Lire et sourire », créée en 2020 pour « rompre l'isolement des personnes âgées par des moments d'échange autour de la lecture et des livres ». À l'Ehpad Thérèse Couderc de Lyon, l'ancienne conseillère pédagogique Denyse Agache anime ainsi, une fois par mois, un atelier réunissant une demi-douzaine de résidentes autour d'un ouvrage commun. Selon l'article, l'association ambitionne d'étendre ce type d'animation à l'ensemble des quelque 7 500 Ehpad que compte la France — un objectif qui, souligne le texte, reste conditionné aux financements disponibles. Ce cas illustre une tension propre à la bibliothérapie en France : des bénéfices sociaux et psychologiques largement plébiscités par ceux qui la pratiquent, mais une diffusion qui reste, faute de politique publique dédiée, suspendue à l'initiative associative locale et à des financements ponctuels.

Une profession qui réclame elle-même un cadre

Signe que le sujet reste vif jusqu'à une date très récente, une tribune publiée le 30 octobre 2025 par le site professionnel du livre ActuaLitté, signée par la bibliothérapeute Catherine Sanchis, fondatrice de Bibliothérapie Paris, revient sur les effets qu'elle prête à sa pratique — réduction du stress, enrichissement du vocabulaire, stimulation de la créativité, développement de l'empathie, lutte contre l'insomnie — tout en prenant soin de préciser que les livres « ne guérissent pas au sens médical du terme », mais peuvent réveiller ce qui, chez une personne, s'était assoupi. Formée depuis 2015 par Régine Detambel et installée depuis neuf ans auprès d'un public adulte en transition de vie, elle plaide explicitement, dans cette même tribune, pour une reconnaissance officielle de la bibliothérapie en France, à travers un dispositif de formation encadré par l'État et une collaboration structurée entre établissements de soin et bibliothérapeutes. Cet appel, venu d'une praticienne reconnue dans le secteur, confirme ce que relevait déjà Livres Hebdo un an et demi plus tôt : la bibliothérapie ne dispose, à ce jour, d'aucune réglementation ni d'aucun parcours de formation standardisé en France. Les formations existantes restent portées par des structures privées, à l'image de l'organisme Love for Livres, qui a ouvert dès mai 2023 un parcours destiné aux coachs, psychologues, professionnels de santé, bibliothécaires et responsables des ressources humaines, ou de la Fédération internationale de bibliothérapie, qui propose ses propres formations payantes. Livres Hebdo relevait par ailleurs que l'élève de Régine Detambel, Céline Mas, a fait évoluer cette méthode en y intégrant des apports issus des sciences cognitives, à travers des ateliers construits autour de thématiques ciblées comme l'épuisement professionnel ou la confiance en soi — signe que la pratique, au-delà de son noyau originel centré sur la lecture à voix haute, continue de se diversifier et de s'adapter à des publics et des problématiques précises, sans qu'aucune de ces déclinaisons ne soit à ce jour davantage encadrée que les autres.

Une discipline ancienne, une reconnaissance qui reste à construire

Cette absence de cadre n'est pas propre à un phénomène récent. Dès le 16 juin 2021, un article de Natacha Czerwinski pour Harmonie Santé estimait à une cinquantaine le nombre de bibliothérapeutes en exercice en France, en précisant explicitement que la pratique « n'est régie par aucun diplôme officiel ». L'article mentionnait déjà l'existence d'une association francophone de bibliothérapie, présidée par Arnaud Demaison, ainsi qu'une thèse universitaire de médecine générale consacrée au sujet par le docteur Pierre-André Bonnet — signe que la question de la légitimité scientifique de la pratique se pose depuis plusieurs années déjà, sans qu'aucune reconnaissance officielle n'en ait découlé depuis. Le même article distinguait, aux côtés de la méthode « créative » de Régine Detambel, d'autres approches françaises de la bibliothérapie, comme celle de la bibliothérapeute Nathalie Palayret ou les travaux de la professeure documentaliste Aurélie Louvel, signe d'un paysage de pratiques déjà relativement diversifié malgré l'absence de fédération unique faisant autorité. Ce constat, documenté de façon constante entre 2021 et fin 2025, dessine une trajectoire assez singulière parmi les pratiques de bien-être présentes en France : celle d'une activité relayée, pratiquée et même financée ponctuellement par des institutions publiques de premier plan — l'AP-HP, le Centre national du livre, une caisse de retraite publique — sans qu'aucune d'entre elles n'ait pour autant engagé de démarche de reconnaissance officielle de la profession elle-même. Un paradoxe qui rapproche la bibliothérapie de plusieurs autres pratiques de bien-être développées ces dernières années en France, où l'expérimentation institutionnelle locale précède, parfois de plusieurs années, toute structuration réglementaire d'ensemble. Cette situation contraste avec celle d'autres pays : la Fédération internationale de bibliothérapie, citée par Livres Hebdo, propose ainsi ses propres parcours de certification payants à l'échelle internationale, sans qu'aucune de ces certifications privées ne vaille reconnaissance officielle en France — une situation que l'on retrouve, sous des formes variées, pour de nombreuses pratiques de bien-être non réglementées sur le territoire français.

Ce que cela signifie pour le public

Pour les personnes qui s'orientent vers un atelier ou un accompagnement de bibliothérapie, cette absence de cadre officiel invite à la même vigilance que pour d'autres pratiques de bien-être non réglementées : vérifier la formation effectivement suivie par l'intervenant, privilégier les initiatives adossées à une structure publique ou associative identifiable — hôpital, médiathèque municipale, Ehpad, université —, et garder à l'esprit que la bibliothérapie, aussi bénéfique soit-elle sur le plan social et émotionnel selon ceux qui la pratiquent, ne se substitue à aucun suivi médical ou psychologique lorsque celui-ci est nécessaire. Les promoteurs de la pratique eux-mêmes, à l'image de Catherine Sanchis, prennent soin de le rappeler : les livres ne soignent pas au sens clinique du terme.