Une obligation créée en 2021, restée sans mode d'emploi pendant cinq ans
Depuis le 26 février 2026, les masseurs-kinésithérapeutes et les pédicures-podologues disposent enfin d'un texte qui rend concrète une obligation votée près de cinq ans plus tôt. Un arrêté signé ce jour-là par la ministre de la Santé, des Familles, de l'Autonomie et des Personnes handicapées, Stéphanie Rist, et publié au Journal officiel le lendemain, fixe les référentiels de certification périodique applicables aux professions de santé dotées d'un ordre professionnel. Le texte comporte huit annexes, une par catégorie professionnelle concernée : médecins généralistes et spécialistes, chirurgiens-dentistes, sages-femmes, pharmaciens, cinq catégories d'infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes et pédicures-podologues.
Le principe de cette certification n'est pourtant pas nouveau. Il découle de l'ordonnance n° 2021-961 du 19 juillet 2021, prise en application de la loi relative à l'organisation et à la transformation du système de santé du 24 juillet 2019, qui a créé une procédure de certification périodique pour sept professions à ordre : médecin, pharmacien, infirmier, chirurgien-dentiste, sage-femme, masseur-kinésithérapeute et pédicure-podologue. Selon le texte de l'ordonnance, consultable sur Légifrance, l'obligation est entrée en vigueur le 1er janvier 2023, avec un objectif affiché de garantir « le maintien des compétences », « la qualité des pratiques professionnelles » et « l'actualisation des connaissances » tout au long de la carrière. Mais pendant plus de deux ans, cette obligation est restée largement théorique, faute de référentiels de contenu et de dispositif de contrôle opérationnels.
Quatre axes communs, deux référentiels bâtis sur une méthode validée par la HAS
La méthode retenue pour construire ces référentiels remonte à l'automne 2022. Selon une publication de l'Ordre national des pédicures-podologues (ONPP), un texte réglementaire paru le 23 décembre 2022 a validé la méthodologie élaborée par la Haute Autorité de santé (HAS) dès juillet 2022, chargeant ensuite chaque collège ou conseil national professionnel de décliner cette méthode pour sa propre discipline. Pour la kinésithérapie, c'est le Collège de la masso-kinésithérapie (CMK) qui a élaboré le référentiel, validé par la HAS, selon les informations publiées par l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes (ordremk.fr) au moment de la publication de l'arrêté.
Dans les deux professions, la certification périodique s'organise autour de quatre axes identiques dans leur architecture générale : l'actualisation des connaissances et compétences, le renforcement de la qualité des pratiques professionnelles, l'amélioration de la relation avec le patient, et la prise en compte de la santé personnelle du professionnel. Pour les kinésithérapeutes, l'Ordre professionnel détaille, sur son site, le contenu attendu pour chaque axe : sur le premier, une action obligatoire de formation (au titre du développement professionnel continu, d'une formation continue classique ou diplômante) complétée par une action au choix ; sur le deuxième axe, une action obligatoire d'évaluation des pratiques professionnelles, de gestion des risques ou d'analyse de pratiques, complétée elle aussi par une action au choix ; les deux derniers axes reposent chacun sur deux actions choisies librement par le praticien. Pour les pédicures-podologues, l'ONPP décrit un principe voisin, résumé dans un article publié le 12 mars 2026 : deux actions par axe, soit huit actions au total sur l'ensemble du cycle de certification.
Un calendrier à deux vitesses, hérité du texte de 2021
Le rythme de cette obligation reste celui fixé par l'ordonnance de 2021 : un cycle de six ans pour les professionnels qui commencent leur exercice après le 1er janvier 2023, mais un délai transitoire de neuf ans pour ceux qui exerçaient déjà à cette date, afin de tenir compte des actions de formation déjà réalisées avant l'entrée en vigueur du dispositif. Ce délai transitoire conduit donc à une première échéance fixée, pour l'essentiel de la profession en exercice, au 31 décembre 2031. L'ONPP précise que les actions de développement professionnel continu (DPC) et de formation continue réalisées depuis le 1er janvier 2023 sont prises en compte dans le décompte, ce qui doit permettre à une partie des praticiens de valoriser un parcours déjà engagé plutôt que de repartir de zéro.
Cette architecture calendaire avait été précisée une première fois par un décret du 26 décembre 2025, publié au Journal officiel le lendemain. Selon le texte, consultable sur Légifrance, ce décret n° 2025-1335 « relatif aux modalités de contrôle et au système d'information de la certification périodique de certains professionnels de santé » fixe la procédure que doivent suivre les instances ordinales pour vérifier, dans un délai de six mois après l'échéance, que le programme minimal d'actions a bien été réalisé, sur la base des données du compte individuel du professionnel et du référentiel qui lui est applicable. Le même décret peut, en cas de doute, autoriser l'ordre à demander des justificatifs complémentaires au praticien.
« Ma Certif'Pro Santé » : le contrôle passe par un compte individuel numérique
Le décret du 26 décembre 2025 crée également un traitement de données à caractère personnel et un téléservice baptisé « Ma Certif'Pro Santé », destiné à devenir l'outil central du dispositif. Chaque professionnel de santé inscrit à son ordre doit y disposer d'un compte individuel qui trace les actions réalisées, permet de suivre sa progression sur chacun des quatre axes, donne accès au référentiel applicable à sa profession et organise, en cas de contrôle, l'accès des données nécessaires aux instances ordinales compétentes. Le site professionnel de l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes indique que le calendrier de mise à disposition effective de ce téléservice reste, à ce stade, encore à préciser dans le détail pour les kinésithérapeutes, la bascule complète étant plutôt annoncée pour l'ensemble des professions concernées au cours de l'année 2026.
Au-delà de l'aspect technique, cette centralisation numérique n'est pas neutre. Un article publié par le site de presse médicale Caducée.net relève que les deux décrets de décembre 2025 rappellent le rôle des instances ordinales, chargées d'assurer « un suivi continu » du parcours de chaque professionnel, avec la possibilité d'engager une procédure disciplinaire si les preuves de conformité venaient à manquer. L'article souligne que cette bascule vers un contrôle documenté et centralisé alimente, chez une partie des professionnels de santé, la crainte d'un glissement « d'un accompagnement vers un régime de conformité » plus contraignant que l'esprit initial, pédagogique, affiché par le texte de 2021.
Le risque disciplinaire, dernier maillon d'une chaîne encore incomplète
Le décret du 26 décembre 2025 précise ce qui se passe lorsque le programme minimal d'actions n'est pas respecté à l'échéance : l'instance ordinale qui constate le manquement peut engager une procédure disciplinaire à l'encontre du professionnel concerné, procédure qui doit comporter un entretien préalable permettant à l'intéressé de présenter ses observations avant toute décision. Le texte, cité par l'ONPP, indique que le non-respect de l'obligation de certification périodique « constitue une faute susceptible d'entraîner une sanction disciplinaire », pouvant aller, selon les cas, jusqu'à une suspension temporaire du droit d'exercer. Les deux ordres professionnels concernés insistent toutefois, dans leur communication respective, sur une approche d'abord pédagogique et progressive, avant tout recours à ce levier disciplinaire.
Reste que la chaîne complète du dispositif — référentiel de contenu, téléservice de suivi, procédure de contrôle, sanction en dernier ressort — n'est, à la date de publication de cet arrêté, pas encore pleinement opérationnelle pour l'ensemble des professionnels. Le référentiel vient tout juste d'être publié, le téléservice reste en cours de déploiement, et la première échéance de contrôle réel, pour la grande majorité des praticiens en exercice avant 2023, ne surviendra qu'en 2031. Le dispositif entre donc, en 2026, dans sa phase de mise en musique plutôt que dans celle de son application effective à grande échelle.
Une réforme qui se superpose à la disparition annoncée de l'ANDPC
Ce calendrier de mise en œuvre coïncide avec une période de forte instabilité du système de formation continue des professionnels de santé. L'Agence nationale du développement professionnel continu (ANDPC), qui finance depuis 2012 une large partie des actions de DPC comptabilisables dans la certification périodique, est elle-même appelée à disparaître, sa fermeture ayant été actée selon une lettre adressée à la direction générale de l'offre de soins et datée du 21 novembre 2025. Caducée.net relève que cette double actualité — nouveaux référentiels de certification d'un côté, disparition programmée de l'agence qui finance une partie des actions permettant de la remplir de l'autre — crée, selon ses termes, une « confusion institutionnelle » chez une partie des professionnels concernés, qui peinent à distinguer ce qui relève encore du DPC classique de ce qui relève désormais de la certification périodique proprement dite.
Cette articulation entre les deux dispositifs n'est pas qu'un débat de spécialistes. Depuis l'ordonnance de 2021, une action de DPC financée par l'ANDPC ou par un autre canal continue en principe à compter automatiquement pour la certification périodique, ce qui doit éviter, pour le praticien, d'avoir à dupliquer ses démarches. Mais la période de transition institutionnelle que traverse actuellement le système de formation continue rend, dans les faits, cette articulation plus difficile à suivre pour des professionnels déjà confrontés à un empilement de textes réglementaires successifs depuis 2019.
Une confusion dont certains organismes privés tentent de tirer parti
La nouveauté du dispositif et la complexité de son calendrier ont également ouvert un espace pour des acteurs commerciaux. L'ONPP a jugé nécessaire, dans son article du 12 mars 2026 consacré aux nouveautés de la certification périodique, d'inclure une mise en garde explicite contre des sites internet non officiels qui revendiquent, à tort, un statut institutionnel et proposent, contre rémunération, des services liés à la certification périodique que rien n'oblige à payer. L'Ordre rappelle que ni l'inscription sur le téléservice « Ma Certif'Pro Santé », ni le suivi de son parcours de certification auprès de son ordre professionnel, ne nécessitent de passer par un prestataire privé facturant cette démarche. Cette mise en garde illustre, de façon concrète, le risque de confusion que peut créer, pour des praticiens déjà sollicités par de nombreux organismes de formation, l'empilement de nouvelles obligations administratives encore mal identifiées.
Ce que cela change concrètement pour les praticiens et pour les patients
Pour les masseurs-kinésithérapeutes et les pédicures-podologues en exercice, la publication de ce référentiel marque la fin d'une longue période d'incertitude sur le contenu exact d'une obligation dont le principe existait depuis 2021 mais dont les modalités concrètes restaient, jusqu'ici, à écrire. Les praticiens disposent désormais d'un cadre précis — quatre axes, un nombre d'actions défini, un calendrier à deux vitesses — pour organiser, sur plusieurs années, leur parcours de certification, en s'appuyant autant que possible sur des actions de formation ou d'évaluation déjà engagées dans le cadre de leur DPC.
Pour les patients, la certification périodique reste avant tout un mécanisme administratif de suivi des compétences professionnelles, dont la vocation est de structurer, dans la durée, la mise à jour des connaissances et la qualité des pratiques des professionnels de santé qui les reçoivent. Elle ne constitue pas, en tant que telle, une garantie individuelle de résultat pour un soin donné, et son déploiement effectif — via le téléservice « Ma Certif'Pro Santé » et le contrôle progressif des ordres professionnels — s'étalera encore sur plusieurs années avant d'atteindre son régime de croisière, notamment pour les praticiens bénéficiant du délai transitoire allant jusqu'à fin 2031. Comme pour toute question relative au suivi professionnel d'un praticien de santé, les patients qui souhaiteraient vérifier l'inscription et la situation d'un masseur-kinésithérapeute ou d'un pédicure-podologue peuvent, en cas de doute, s'adresser directement au conseil départemental ou régional de l'ordre professionnel dont il relève.