« Extorsion, violences psychologiques comme sexuelles, dérives sectaires » : c'est en ces termes que l'éditeur Stock résume, dès sa parution le 24 septembre 2025, le livre-enquête du journaliste Thibaut Schepman, Tout le monde a besoin d'un coach. Six mois plus tard, une enquête de France 2 a mis en lumière, avec des détails inédits, comment ce mécanisme d'emprise traverse indifféremment le coaching en entreprise, la géobiologie ou les pseudo-thérapies de bien-être — y compris lorsque ces activités sont, en partie, financées par l'argent public.
Une enquête qui documente le système plutôt qu'une seule pratique
Le mécanisme dénoncé par Thibaut Schepman ne se limite pas à une discipline en particulier. Selon la présentation qu'en fait son éditeur, l'auteur documente comment le coaching, sous couvert de recherche de la « meilleure version de soi-même », s'est diffusé jusque dans les entreprises et les services publics par le biais de tests de personnalité et d'une forme de pensée magique, tout en constituant, selon ses propres mots, « un terreau fertile pour toutes sortes d'abus ».
Cette même logique transversale a été documentée, sous un angle différent, par l'émission « Complément d'enquête » de France 2, diffusée le 9 avril 2026 sous le titre « Thérapeutes ou gourous ? Les nouveaux maîtres du bien-être ». Réalisée par Solène Patron, Mathilde Bonnassieux et Vincent Buchy, l'enquête a infiltré, pendant plusieurs mois, un mouvement de développement personnel actif depuis une trentaine d'années autour du « géobiologue » Yann Lipnick. Selon le dossier de presse de France Télévisions, des participants ayant dépensé plusieurs milliers d'euros dans des stages en forêt ou à l'étranger se sont vu conseiller, discrètement, d'abandonner des traitements médicaux comme la chimiothérapie, alors même que des vertus curatives leur étaient prêtées face à des maladies graves.
Une infiltration documentée jusque dans les organisations
Le livre de Thibaut Schepman, journaliste ayant collaboré à Rue89, Terra eco et Libération, ne se contente pas de décrire des dérives individuelles : il documente, selon la présentation qu'en fait son éditeur, la façon dont le coaching s'est diffusé jusque dans de grandes entreprises et jusque dans des services publics, notamment par le biais de tests de personnalité et d'une forme de « pensée magique » présentée comme solution managériale ou personnelle. C'est cette dimension organisationnelle — au-delà du seul rapport individuel entre un coach et son client — qui distingue cette enquête des dossiers déjà publiés sur ce site consacrés à des cas individuels de dérive sectaire dans le bien-être, qu'il s'agisse d'une coach condamnée à Rennes ou de guérisseurs et voyants poursuivis par la justice : le sujet ici n'est pas un praticien isolé, mais un mécanisme structurel qui traverse indifféremment plusieurs types d'organisations et de pratiques.
Des formations financées par France Travail
Le volet le plus concret de cette enquête concerne le financement public de ces activités. Le Journal du Dimanche, dans un article publié le 11 avril 2026, a précisé qu'une formatrice issue de l'école de Yann Lipnick avait dispensé, jusqu'en 2021, des stages financés à hauteur de 50 à 60 % par France Travail, selon ses propres mots rapportés par le journal : « à une époque, on faisait 50 à 60 % de notre chiffre d'affaires avec France Travail ». Ce financement a cessé lorsque l'opérateur public a resserré ses critères d'attribution, avant que le centre de formation ne ferme, selon l'article, en raison de contraintes administratives. Sollicité, le directeur général de France Travail, Thibaut Guilluy, a qualifié ces stages de « surprenants » et « loin des objectifs de France Travail », tout en affirmant l'engagement de l'opérateur contre les « formations potentiellement dangereuses et inefficaces ».
Yann Lipnick lui-même est visé, selon le Journal du Dimanche, par une plainte déposée depuis octobre 2025 pour exercice illégal de la médecine, abus de faiblesse et sujétion psychologique. Interrogé par téléphone dans le cadre de l'enquête de France 2, il a rejeté toute qualification de « gourou » : « Tout ce qu'on dit sur moi, j'en ai rien à foutre. Je ne les connais pas, je ne sais pas ce qu'ils vont dire, et ça ne m'intéresse pas. »
Un système de signalements qui peine à déboucher sur des enquêtes
Interrogée en plateau à la suite de la diffusion du reportage, dans un entretien publié par franceinfo le 10 avril 2026, la directrice de l'Unadfi (Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes), Pascale Duval, a livré un chiffre précis concernant ce seul cas : en dix ans, depuis 2014, 77 signalements ont été reçus par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) au sujet de Yann Lipnick et de son école, dont 45 visant directement l'intéressé — sans qu'aucune enquête n'ait pourtant été ouverte. Pascale Duval a expliqué ce hiatus par la réticence de nombreuses victimes à porter plainte et par la difficulté à réunir des preuves suffisantes, tout en qualifiant sans détour Yann Lipnick de « gourou », à l'instar de Lydia Hadjara, ancienne adepte du mouvement raëlien pendant plus de vingt ans, également invitée du plateau. Selon Pascale Duval, ce cas est loin d'être isolé : « Yann Lipnick est un individu parmi 1 000, 2 000, 3 000 autres qui œuvrent un peu de la même manière. »
Ce constat rejoint, en creux, celui déjà dressé par le rapport d'activité 2022-2024 de la Miviludes, publié le 8 avril 2025 : la Mission y indiquait que le champ de la santé, du bien-être et du développement personnel représentait à lui seul environ 35 % de l'ensemble des signalements reçus, loin devant les autres domaines identifiés — un chiffre déjà mobilisé par un dossier distinct sur ce site consacré au rapport Miviludes dans son ensemble, et qui sert ici seulement de toile de fond à un mécanisme plus spécifique : celui par lequel des signalements nombreux et documentés depuis plus d'une décennie ne débouchent, dans bien des cas, sur aucune procédure judiciaire.
Le poids des réseaux sociaux face à des moyens de vigilance limités
L'entretien franceinfo apporte un éclairage complémentaire sur les raisons de cette impuissance relative des dispositifs de vigilance. Pascale Duval y indique que l'Unadfi, association reconnue par les pouvoirs publics, dispose d'environ un million d'euros de subventions annuelles de l'État — un montant qu'elle qualifie elle-même de le plus élevé d'Europe pour ce type de structure, sans pour autant permettre de rivaliser avec la présence des mouvements contestés sur les réseaux sociaux, où ces derniers communiquent directement et abondamment. Lydia Hadjara relève à ce titre un paradoxe : la France disposerait des moyens de vigilance les plus importants d'Europe en la matière, pour des résultats jugés, par elle, décevants au regard de l'ampleur du phénomène.
Ce que cela signifie pour les praticiens et le public
Ce dossier ne vise aucune pratique de bien-être en particulier : il documente un mécanisme d'emprise qui peut se loger dans n'importe quelle activité de développement personnel, de coaching ou d'accompagnement non conventionnel, dès lors qu'elle s'appuie sur une relation de dépendance psychologique et financière envers un « maître » ou un formateur charismatique. Pour le public, les signaux d'alerte rappelés implicitement par ces enquêtes restent les mêmes que ceux identifiés de longue date par la Miviludes : coût croissant et opaque des formations, promesses de guérison de maladies graves, isolement progressif vis-à-vis de l'entourage, ou conseil de renoncer à un traitement médical en cours. Aucun accompagnement de bien-être, aussi présenté soit-il, ne doit se substituer à un avis médical, en particulier face à une pathologie grave déjà diagnostiquée. Pour les organismes publics comme France Travail, ce dossier illustre également la difficulté à distinguer, en amont du financement d'une formation, une activité de développement personnel légitime d'un vecteur potentiel d'emprise — une difficulté que la réaction même du directeur général de l'opérateur, reconnaissant le caractère « surprenant » du cas révélé par la presse, tend à confirmer plutôt qu'à dissiper.
Ce dossier rappelle enfin que la vigilance institutionnelle, aussi réelle soit-elle à travers les rapports annuels de la Miviludes ou l'action d'associations comme l'Unadfi, reste structurellement en décalage avec l'ampleur du phénomène qu'elle cherche à documenter : un même mouvement peut accumuler des dizaines de signalements sur plusieurs années sans qu'aucune enquête judiciaire ne soit ouverte, un délai qui, selon les intervenantes citées dans ce dossier, laisse aux personnes concernées le temps de subir des préjudices financiers et psychologiques potentiellement considérables avant toute intervention des autorités.
Un dossier qui reste ouvert
À la date de rédaction, la plainte déposée contre Yann Lipnick depuis octobre 2025 n'a, selon les sources disponibles, donné lieu à aucune décision judiciaire connue, et aucune enquête n'a été formellement ouverte par les autorités malgré les 77 signalements reçus par la Miviludes en dix ans. Le sort de cette procédure, ainsi que la réception plus large du livre de Thibaut Schepman auprès des acteurs institutionnels du coaching professionnel, constituent deux pistes de suivi pour un futur passage de cette routine, tout comme une éventuelle réaction officielle de France Travail au-delà de la déclaration ponctuelle de son directeur général.