Une théorie née dans les années 1980 en Allemagne, popularisée en France dans les années 1990 par un ancien médecin marseillais, continue de circuler sous plusieurs noms : « nouvelle médecine germanique », « biologie totale des êtres vivants », ou encore « décodage biologique ». Son postulat commun — toute maladie, y compris le cancer, proviendrait d'un conflit psychologique non résolu — a valu à ses deux principaux propagateurs deux condamnations pénales distinctes, la première dès 2004, la seconde en 2015. Vingt ans après la première, le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), publié le 8 avril 2025, cite encore cette méthode comme l'une des illustrations les plus préoccupantes des pseudothérapies du cancer, et la relie explicitement au nouveau délit d'incitation à l'abandon de soins créé un an plus tôt par la loi du 10 mai 2024.

Un postulat : toute maladie viendrait d'un conflit psychologique

Le décodage biologique et la biologie totale sont deux variantes d'une même théorie, retracée par la Miviludes dans son rapport 2022-2024 sous l'appellation générique de « déprogrammation biologique ». Selon ce postulat, la maladie ne résulterait pas d'une cause organique, infectieuse ou génétique, mais d'un « choc psychologique intense » ou d'un « conflit intérieur non résolu », propre à chaque individu et à chaque type de tumeur. Le praticien propose alors de remonter, par l'entretien, jusqu'à l'événement déclencheur supposé, dont la « prise de conscience » suffirait, selon la théorie, à enclencher la guérison. Cette approche exclut de fait le recours aux traitements médicaux conventionnels, qu'elle présente comme secondaires, voire inutiles, face au travail psychologique proposé par le praticien.

Ryke Geerd Hamer, une « nouvelle médecine germanique » condamnée dès 2004

La théorie trouve son origine chez le médecin allemand Ryke Geerd Hamer, radié de l'ordre des médecins dans son pays et qui a développé, à partir de son propre diagnostic de cancer dans les années 1980, ce qu'il a baptisé « nouvelle médecine germanique ». Selon le rapport de la Miviludes, Hamer a été condamné en 2004 à trois ans d'emprisonnement par la cour d'appel de Chambéry, pour escroquerie et complicité d'exercice illégal de la médecine, après la plainte d'un homme dont l'épouse, atteinte d'un cancer du sein, est décédée après avoir refusé des traitements éprouvés sur les conseils de la méthode. La Mission précise que la Miviludes a, depuis, recueilli le témoignage de nombreux proches de victimes pour qui l'adhésion à cette méthode a été fatale — tout en notant que la théorie de Hamer conserve aujourd'hui encore des adeptes.

Claude Sabbah et la « biologie totale » en France : de la radiation à la prison

En France, c'est un ancien médecin généraliste de l'Hérault, Claude Sabbah, qui a diffusé la théorie de Hamer sous le nom de « biologie totale des êtres vivants ». Il cesse toute activité de formation après un accident vasculaire cérébral en 2008, mais ses stages ont, entre-temps, formé de nombreux praticiens toujours actifs aujourd'hui, selon Egora, ce qui explique la persistance de la théorie longtemps après le retrait de son fondateur.

Sabbah est rattrapé par la justice au terme d'une instruction de neuf ans, rapporte l'Unadfi, constituée partie civile dans cette procédure : il comparaît en 2015 devant le tribunal correctionnel de Montpellier, non pas pour les chefs d'abus de faiblesse et d'homicide involontaire initialement envisagés, mais pour publicité mensongère, seule infraction retenue à l'issue de l'instruction. Le 4 ou 5 novembre 2015 selon les éditions consultées, il est condamné à deux ans de prison ferme et 30 000 euros d'amende, rapportent Egora et France 3 Occitanie. Le procès fait suite à une plainte déposée en 2004 par le conjoint de Claude Saksik, patient atteint d'un cancer qui avait suivi les préceptes de Sabbah plutôt qu'une chimiothérapie et en est mort en 2007 ; selon l'Unadfi, Saksik avait reconnu par écrit, peu avant de mourir, avoir été « victime de ses croyances et de ces marchands d'illusion ». Le tribunal ordonne la publication de sa décision dans plusieurs titres de presse. Sabbah meurt le 16 août 2022 à Solliès-Pont (Var), selon les avis de décès publiés à l'époque.

Une méthode qui continue de circuler malgré deux condamnations

Les deux condamnations, à quinze ans d'écart, n'ont pas mis fin à la diffusion de la théorie. Une enquête publiée le 14 octobre 2024 par le podcast « Dans les yeux d'Olivier Delacroix » (Europe 1), rediffusée en mai 2025, documente le cas d'une femme, Jacqueline, diagnostiquée d'un cancer du sein en 2005 : selon le témoignage recueilli auprès de sa fille Nathalie, des praticiens se présentant comme spécialistes de la biologie totale lui auraient promis la guérison, l'auraient détournée des traitements conventionnels et orientée vers des pratiques dangereuses, provoquant une infection grave qui a précipité son décès. L'association Unadfi, dans un article publié le 15 mai 2025 consacré spécifiquement au décodage biologique, rappelle qu'aucune étude scientifique n'a jamais corroboré les cas de guérison invoqués par ses promoteurs, et souligne le risque de « perte de chance » lorsque des patients atteints de pathologies graves sont incités à différer ou abandonner un traitement dont l'efficacité est, elle, documentée.

La Miviludes en fait une priorité de son rapport 2022-2024

Dans son rapport d'activité 2022-2024, présenté le 8 avril 2025 par le ministre délégué chargé de la citoyenneté François-Noël Buffet aux côtés du président de la Miviludes Étienne Apaire, la Mission consacre un développement spécifique aux pseudothérapies du cancer, citant nommément, aux côtés de « l'urinothérapie » ou « amaroli », la « déprogrammation biologique » sous ses deux autres appellations de « biologie totale » et de « nouvelle médecine germanique ». Le rapport souligne que l'ascendant exercé par certains pseudothérapeutes sur des patients fragilisés par la maladie peut s'apparenter à une véritable emprise, et que ces praticiens agissent de plus en plus souvent en réseaux organisés, facilités par la communication en ligne. La Miviludes y affirme que « la santé et le bien-être constituent [désormais] le premier domaine de risque de dérives sectaires », dans un contexte de hausse générale des signalements reçus par la Mission : 4 148 en 2022, 4 375 en 2023 et 4 571 en 2024, soit plus qu'un doublement depuis 2015 (+111 %) — une progression que le rapport relie lui-même, entre autres facteurs, au débat public suscité par les Assises nationales et par la loi du 10 mai 2024.

Ce constat institutionnel ne doit toutefois pas être confondu avec une remise en cause des approches psychosomatiques reconnues par la médecine, qui étudient l'influence du stress ou d'un vécu psychologique sur certaines pathologies sans jamais prétendre s'y substituer ni écarter un traitement dont l'efficacité est démontrée. C'est précisément cette substitution, revendiquée par le décodage biologique et la biologie totale, que visent les alertes des autorités sanitaires.

Un nouveau délit pénal spécifique depuis mai 2024

C'est dans ce contexte que le rapport de la Miviludes relie directement ce type de pratiques à la loi n° 2024-420 du 10 mai 2024 visant à renforcer la lutte contre les dérives sectaires, publiée au Journal officiel le 11 mai 2024. Ce texte crée, à l'article 223-1-2 du code pénal, deux délits spécifiques : la provocation à l'abandon ou à l'abstention de soins, et la provocation à l'adoption de pratiques présentées comme ayant une finalité thérapeutique alors qu'elles exposent la personne qui les suit à des risques graves pour sa santé. Ces deux délits sont punis d'un an d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende, peines portées à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende lorsque les faits ont causé un dommage effectif à la victime. La loi précise que ces infractions ne sont pas constituées lorsque la volonté de la personne concernée est libre et éclairée — sauf lorsque cette dernière se trouve, précisément, dans un état de sujétion psychologique ou physique tel que le définit un autre article du même texte, également créé par cette loi. Le Conseil constitutionnel avait, pour sa part, censuré un autre article du projet de loi initial par sa décision du 7 mai 2024, sans remettre en cause le dispositif relatif à l'abandon de soins.

Un rejet scientifique documenté

Sur le plan scientifique, une analyse publiée le 26 mars 2025 par l'Association française pour l'information scientifique (Afis) détaille les limites méthodologiques de la théorie : ni Hamer ni ses successeurs n'ont publié d'étude démontrant l'efficacité de leur méthode, et le lien supposé entre stress psychologique et déclenchement d'un cancer n'est corroboré par aucune donnée solide — la littérature scientifique évoque au mieux des mécanismes indirects, par exemple via une consommation accrue de tabac ou d'alcool en période de choc émotionnel. L'Afis cite notamment une étude danoise portant sur plus de 21 000 parents en deuil, qui ne retrouve qu'une légère hausse de cancers liés au tabagisme, sans lien de causalité direct avec le deuil lui-même. L'analyse relève également un mécanisme de culpabilisation des patients : lorsque la méthode échoue, l'échec est fréquemment attribué à un travail psychologique jugé insuffisant de la part du patient, plutôt qu'à l'inefficacité de l'approche.

Prudence de lecture

Le décodage biologique et la biologie totale ne bénéficient, à ce jour, d'aucune reconnaissance scientifique ni d'aucun encadrement professionnel spécifique en France. Les autorités sanitaires et la Miviludes appellent les personnes concernées par une maladie grave, notamment un cancer, à ne prendre aucune décision relative à leur traitement sans l'avis de professionnels de santé qualifiés, et à signaler toute pression ou discours les incitant à différer ou interrompre un traitement médical éprouvé. Cette prudence s'applique à toute pratique se présentant comme capable d'expliquer ou de traiter une maladie grave par la seule voie psychologique, quel que soit le nom sous lequel elle se présente.