Depuis l'été 2022, la plus grande plateforme de prise de rendez-vous médicaux de France est prise dans une controverse qui dépasse largement son cœur de métier : celle de la place des « médecines douces » et des pratiques non conventionnelles dans le parcours de soins. Naturopathes, sophrologues, hypnothérapeutes, praticiens en reiki ou en iridologie ont côtoyé, sur Doctolib, des professionnels de santé réglementés — jusqu'à ce qu'une alerte publique, puis une exclusion massive, ne rebattent les cartes. Trois ans plus tard, le sujet n'est toujours pas tranché sur le plan légal, comme le montrent les prises de position les plus récentes des ordres professionnels et de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).

Un été 2022 sous tension : la controverse sur la naturopathie

L'affaire éclate fin août 2022. Des médecins, relayés notamment par le collectif L'Extracteur, dénoncent publiquement la présence sur Doctolib de praticiens se présentant comme des experts médicaux sans formation reconnue. Selon Egora, un neurologue ironise alors sur la possibilité de « trouver quelqu'un se présentant comme neurologue brésilienne capable de soigner le Parkinson » en pratiquant des soins par le toucher des oreilles — illustration, pour les praticiens qui portent l'alerte, du flou entretenu par la plateforme entre actes médicaux réglementés et pratiques non conventionnelles.

Le 23 août 2022, le Conseil national de l'Ordre des médecins réagit officiellement. Selon Egora, l'Ordre demande à Doctolib de « renforcer ses règles éthiques d'inscription sur sa plateforme », après la suspension d'une dizaine de profils liés à la naturopathe Irène Grosjean et à la figure antivaccin Thierry Casasnovas — 17 profils au total, précise l'article. En réponse, Doctolib annonce l'ouverture d'une concertation avec les ordres professionnels, les syndicats de santé, les autorités, la Miviludes et la société civile.

Dès le 8 septembre 2022, Le Quotidien du Médecin rapporte que la Miviludes va, de son côté, engager une action de formation des équipes de Doctolib sur les dérives sectaires dans le champ de la santé — signe que l'institution en charge de la lutte contre les dérives sectaires est associée dès l'origine à la réflexion de la plateforme.

Octobre 2022 : plus de 5 700 praticiens exclus de la plateforme

Deux mois après le début de la controverse, Doctolib annonce le 26 octobre 2022 une mesure de grande ampleur : le déréférencement de plus de 5 700 professionnels du « bien-être », effectif à compter d'avril 2023 selon Village Justice. Les praticiens concernés disposent donc de plusieurs mois pour trouver d'autres solutions de visibilité en ligne.

Selon les chiffres communiqués par Doctolib et rapportés par Egora, cette exclusion touche en particulier :

  • environ 2 700 hypnothérapeutes ;
  • environ 1 500 sophrologues ;
  • environ 800 naturopathes ;
  • environ 500 psychanalystes.

Le principe retenu par la plateforme est de limiter, en théorie, les inscriptions aux professions de santé réglementées. Un point mérite d'être souligné pour les lecteurs de Paralib : cette exclusion n'a pas visé toutes les « médecines douces » de façon uniforme. Elle épargne les praticiens des trois pratiques reconnues par l'État français à l'époque — acupuncture, homéopathie et ostéopathie —, ainsi que, plus largement, les professions de santé disposant d'un numéro d'enregistrement officiel (professions réglementées par le Code de la santé publique).

Les réactions institutionnelles saluent la décision. Toujours selon Egora, la ministre de la Santé de l'époque estime que « cette décision va dans le sens d'une plus grande clarté et lisibilité », tandis que l'Ordre des médecins considère qu'elle « clarifie le parcours de santé » et garantit « la bonne information » des patients. Le syndicat UFML-S y voit, de son côté, « une vraie réussite ».

Un vide juridique que la mesure ne comble pas

L'analyse juridique publiée sur Village Justice par Christaine Verdero replace cette séquence dans un cadre légal plus large, et nettement moins tranché qu'il n'y paraît. Le texte rappelle que l'exercice illégal de la médecine est punissable au titre de l'article L4161-5 du Code de la santé publique — jusqu'à deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende —, mais que la caractérisation de l'infraction suppose de démontrer un exercice habituel d'actes médicaux, ce qui laisse une large zone grise aux praticiens qui se limitent à un accompagnement de bien-être sans revendiquer d'acte de diagnostic ou de soin médical.

L'article souligne également que le droit des patients ne leur confère pas de droit opposable à exiger une thérapie alternative particulière — le Conseil d'État ayant, dès 2017, distingué la liberté de refuser un soin de l'absence de droit à en imposer un autre — tout en rappelant qu'une large part de la population française a régulièrement recours à ces pratiques. Faute de cadre légal actualisé et univoque distinguant clairement praticiens sérieux et dérives, la responsabilité de la régulation a, de fait, largement reposé sur une entreprise privée plutôt que sur le législateur, relève l'article.

La Miviludes, actrice récurrente d'un dossier qui ne se referme pas

Le rôle de la Miviludes dans ce dossier ne s'est pas arrêté à la formation des équipes de Doctolib en 2022. Selon un article de l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes daté du 17 avril 2025, relayant la publication du rapport d'activité de la Miviludes, le nombre de signalements et demandes d'information reçus par l'institution a continué de progresser : 4 148 en 2022, 4 375 en 2023 et 4 571 en 2024, soit plus qu'un doublement depuis 2015. Le secteur de la santé et du bien-être représente, sur la période 2022-2024, 37 % de l'ensemble des signalements et demandes traités par la Miviludes — la part la plus importante parmi tous les domaines suivis par la mission.

Le rapport, tel que synthétisé par cet article, précise qu'une dérive thérapeutique devient sectaire lorsqu'elle s'accompagne de mécanismes de sujétion psychologique visant à altérer le discernement du patient — en particulier lorsque des pratiques non conventionnelles se substituent à des traitements reconnus, sont dispensées hors de tout cadre légal, ou s'accompagnent d'un contrôle psychologique de la personne suivie.

Janvier 2024 : Doctolib retourne vers les pouvoirs publics

Près d'un an et demi après l'exclusion massive de 2022, le dossier est loin d'être clos. Le 30 janvier 2024, Egora rapporte que, malgré le bannissement de près de 6 000 praticiens fin 2022, de nombreux professionnels continuent de proposer des pratiques non conventionnelles sur la plateforme — l'article cite notamment la microkinésithérapie, l'oligoscan ou le reiki — en s'inscrivant sous des intitulés professionnels légitimes (psychologues, ostéopathes…) disposant de numéros d'enregistrement valides, ce qui complique fortement la modération.

Selon Egora, Jean-Urbain Hubau, dirigeant chez Doctolib, explique que la plateforme sollicite à nouveau les pouvoirs publics pour obtenir « un cadre réglementaire clair » et une liste officielle des pratiques non conventionnelles, faute de quoi l'entreprise affirme ne pas pouvoir « modérer de façon légale et efficace ». Le même mois, selon l'article, Pascale Mathieu, présidente du Conseil national de l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, écrit à Doctolib — la lettre est datée du 25 janvier 2024 — pour exprimer ses préoccupations face à la persistance de ces pratiques sous couvert de titres professionnels réglementés. Elle suggère que Doctolib pourrait, « en tant que boîte privée », se doter d'une « charte de bonne conduite » lui permettant de bannir certaines pratiques de sa propre initiative, tout en rappelant que la persistance de ces dérives tient aussi, selon elle, à « l'absence de réaction des pouvoirs publics ».

Ce que cette séquence dit du secteur — et pourquoi elle concerne les praticiens de Paralib

Cette chronologie de trois ans éclaire un enjeu structurant pour l'ensemble du secteur paramédical et du bien-être en France : l'absence, à ce jour, d'un cadre réglementaire unifié permettant de distinguer clairement les pratiques reconnues, encadrées par un titre ou un diplôme, des pratiques non conventionnelles exercées hors de tout cadre légal. Cette zone grise profite autant aux praticiens sérieux qui peinent à faire valoir leur légitimité qu'aux dérives que pointent à la fois l'Ordre des médecins, l'Ordre des kinésithérapeutes et la Miviludes.

Pour les patients comme pour les praticiens, l'épisode Doctolib rappelle une règle de prudence simple, régulièrement rappelée par les autorités sanitaires : vérifier le titre, le diplôme et, le cas échéant, le numéro d'enregistrement d'un professionnel avant de s'engager dans un accompagnement, distinguer clairement l'information généraliste de la promotion commerciale, et rester vigilant face à toute promesse de résultat thérapeutique qui se substituerait à un avis médical. Aucune information de cet article ne saurait constituer un conseil médical ; elle relate des faits publiés par des sources datées, sans préjuger de la qualité individuelle des praticiens des professions concernées.

Le dossier reste, à l'heure actuelle, ouvert : aucune loi n'a depuis établi la liste officielle des pratiques non conventionnelles que Doctolib appelait de ses vœux début 2024, et les chiffres 2024 de la Miviludes confirment que le sujet des dérives thérapeutiques dans le secteur du bien-être continue de progresser plutôt que de refluer.