Depuis un an, l'État a placé les « salons de massage » soupçonnés de dissimuler de la prostitution en tête de ses priorités dans la lutte contre l'exploitation sexuelle. Une circulaire interministérielle, des contrôles à répétition et des fermetures se sont succédé entre 2025 et 2026, tandis que la fédération professionnelle du secteur du massage bien-être, la FFMBE, est montée au créneau pour défendre la crédibilité de ses praticiens. Deux mondes que tout oppose se retrouvent ainsi mêlés dans la même actualité : d'un côté, des réseaux d'exploitation identifiés par centaines dans les grandes villes françaises ; de l'autre, une profession qui tente de faire reconnaître son cadre éthique et redoute d'en payer l'image.

Un phénomène recensé depuis plus de quinze ans, en expansion continue

C'est l'association abolitionniste Zéromacho qui a, la première, documenté systématiquement ce phénomène. Dès septembre 2021, ses bénévoles avaient recensé plus de 300 établissements parisiens se présentant comme des « salons de massage » tout en proposant, selon l'association, des prestations sexuelles tarifées, avec une concentration particulière dans le 17e arrondissement. L'association avait alors saisi le procureur de la République de Paris et interpellé les mairies d'arrondissement, avant d'obtenir un vote du Conseil de Paris en mars 2022 demandant une action policière renforcée.

Le phénomène ne s'est pas résorbé : Zéromacho recensait 426 établissements de ce type à Paris début 2025, puis 424 en mai 2026, répartis surtout dans le 15e, le 17e, le 12e, le 14e et le 9e arrondissement. Selon l'association, 85 % des personnes qui y travaillent seraient de nationalité chinoise et 14 % thaïlandaise, pour beaucoup en France depuis longtemps mais maîtrisant mal le français — un profil qui, selon Zéromacho, correspond à des situations de dépendance vis-à-vis de réseaux plutôt qu'à une activité indépendante librement choisie.

Mars 2025 : le gouvernement promet la fermeture de « 100 % » des salons

L'affaire prend une tournure institutionnelle le 1er mars 2025, quand la ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, annonce dans une interview au Parisien le lancement prochain d'une « circulaire interministérielle » pour contrôler les salons de massage et fermer ceux qui « abritent la prostitution ». Elle y cite le recensement de Zéromacho et fixe un objectif sans nuance : « la fermeture de 100 % des salons de massage qui sont de faux nez permettant la pratique de la prostitution et de l'exploitation sexuelle en France ».

Devant une affichette publicitaire montrant, selon elle, une adolescente en sous-vêtements, la ministre déclare : « On ne peut pas accepter qu'au cœur de nos villes on fasse du racolage avec des visages d'enfants avec de prétendus massages », avant d'ajouter : « Tout le monde sait qu'on parle en réalité de traite d'êtres humains ». Elle détaille les leviers juridiques envisagés — fraude fiscale, travail dissimulé, conditions de travail ou d'hébergement indignes, emploi de personnes en situation irrégulière — et prévient qu'« il n'y aura aucune tolérance ». Les femmes employées dans ces établissements doivent, selon elle, être traitées avant tout comme des victimes, soutenues financièrement et orientées vers des associations d'accompagnement. Cette annonce s'inscrit dans la continuité de la stratégie nationale de lutte contre la prostitution dévoilée en mai 2024 par le gouvernement de l'époque, qui comportait déjà un volet consacré aux « prétendus salons de massage abritant la prostitution ».

Une circulaire, des contrôles, un premier bilan chiffré

La circulaire interministérielle annoncée en mars est effectivement diffusée aux préfets le 18 juillet 2025, donnant instruction à la police, à la gendarmerie et aux comités opérationnels départementaux anti-fraude (Codaf) de contrôler, sanctionner et fermer ces établissements. Quelques jours plus tard, le 29 juillet 2025, un salon nommé Zhi Su, situé au 129 rue Legendre dans le 17e arrondissement de Paris, est fermé pendant plusieurs jours à la suite d'un contrôle conjoint de la police et de l'Urssaf mené en présence de la ministre elle-même.

Un premier bilan officiel est dressé le 10 avril 2026 par le ministère chargé de l'Égalité entre les femmes et les hommes, à l'occasion des dix ans de la loi du 13 avril 2016 dite Olivier-Coutelle, qui avait instauré la pénalisation des clients de la prostitution. Ce bilan fait état de 220 contrôles menés en 2025 dans le cadre de la campagne contre les salons de massage frauduleux, dont 170 rien qu'à Paris, débouchant sur plus de vingt procédures judiciaires. Le même document rappelle, plus largement pour l'ensemble des dossiers liés au système prostitutionnel, plus de 1 100 condamnations prononcées en 2024 et près de 4 millions d'euros d'avoirs confisqués aux réseaux, redirigés vers des structures d'accompagnement des victimes.

Limoges, juin 2026 : anatomie d'un dossier judiciaire

Au-delà des chiffres nationaux, plusieurs procédures locales illustrent concrètement le mécanisme dénoncé par les autorités. À Limoges, un salon appelé « Thaï Limoges », installé place d'Aine, en face du tribunal judiciaire, a été démantelé le 2 juin 2026 par les policiers de l'Office de lutte contre le trafic illicite de migrants (OLTIM). Selon le récit qu'en a fait la radio publique locale, les enquêteurs avaient repéré le salon grâce aux commentaires explicites laissés par des clients sur un forum internet, décrivant des prestations sexuelles tarifées. La gérante de l'établissement, de nationalité chinoise et déjà sous le coup d'une obligation de quitter le territoire français, son associée — qui se prostituait également dans deux autres salons appartenant à la même propriétaire, en Seine-et-Marne et dans les Hauts-de-Seine — ainsi qu'une troisième personne ont été interpellées. Plus de 20 000 euros ont été saisis sur place. Présentée au parquet le 4 juin 2026, la gérante doit être jugée le 5 octobre 2026 pour proxénétisme aggravé, la plupart des femmes concernées étant en situation irrégulière.

Ce dossier n'est pas isolé : selon France 3, il s'agit du troisième salon fermé à Limoges en deux ans pour des soupçons de prostitution et d'emploi de personnes sans titre de séjour, après un premier établissement déjà perquisitionné dans la même ville en mai 2025 et le démantèlement d'un réseau plus vaste reliant Paris, Limoges et Le Mans. Interrogée par la chaîne régionale, Geneviève Colas, coordinatrice du collectif « Ensemble contre la traite des êtres humains » pour le Secours catholique, résume le constat des associations : « Les salons de massage sont des lieux propices et faciles à utiliser pour une exploitation sexuelle de personnes ». Des commerçants installés à proximité du salon limougeaud, cités par la même chaîne, décrivent une clientèle exclusivement masculine et une activité rendue de plus en plus discrète au fil du temps, jusqu'à l'installation de rideaux et d'un tarif de « massages » affiché à la porte.

Rennes, Aix-en-Provence : la fédération professionnelle documente d'autres cas

La Fédération française des masseurs et masseuses bien-être (FFMBE), qui organise une partie des praticiens non médicaux de ce secteur en France, a elle-même pris position publiquement le 9 mars 2026 pour dénoncer ce qu'elle appelle une « double violence » : celle subie par les personnes exploitées, et celle infligée, selon elle, aux professionnels du massage bien-être dont l'image se trouve associée à ces réseaux. La fédération, engagée aux côtés de Zéromacho depuis plusieurs années, cite dans son communiqué deux affaires supplémentaires. À Rennes, selon la FFMBE, la gérante d'un salon aurait été condamnée pour des pratiques à caractère sexuel ; dans la même ville, un client réclamant une prestation sexuelle aurait blessé une masseuse à l'aide d'un couteau — un fait dont les grandes lignes (l'altercation du 19 mai 2025, avenue Aristide-Briand, et la blessure superficielle infligée à la main du client) sont corroborées par la presse locale, sans que celle-ci ne précise le mobile sexuel avancé par la fédération. Toujours selon la FFMBE, un couple aurait par ailleurs exploité, dans un salon-façade à Aix-en-Provence, une femme d'origine asiatique en situation irrégulière.

La fédération insiste sur le fait que ces affaires ne relèvent en rien de la pratique du massage bien-être telle qu'elle est enseignée et encadrée par ses organismes de formation, mais qu'elles nourrissent, dans l'esprit du public, une confusion entre massage et sexualité qui fragilise l'ensemble de la profession. Elle affirme recevoir régulièrement le témoignage de praticiens et praticiennes sollicités au téléphone pour des « finitions », un vocabulaire qui, selon elle, illustre l'ampleur du malentendu.

La profession du massage bien-être organise sa riposte

Face à cette situation, la FFMBE met en avant plusieurs chantiers de structuration qu'elle mène depuis plusieurs années pour donner un cadre professionnel plus lisible au métier : un référentiel métier, un code de déontologie propre aux masseurs et masseuses praticiens en massage bien-être, l'inscription d'une fiche métier au répertoire opérationnel des métiers et des emplois (ROME D1222), le dépôt d'une marque collective « France Massage® », et une démarche de normalisation volontaire portée auprès de l'Afnor. Pour la fédération, plus ce cadre professionnel sera lisible pour le public et les pouvoirs publics, plus il sera possible de distinguer clairement les praticiens formés et les établissements qui n'ont de « massage » que le nom. Elle revendique un engagement constant : faire reconnaître le massage de prévention, d'accompagnement à la santé et de bien-être comme un métier sérieux et distinct de toute pratique à caractère sexuel.

Une confusion entretenue, jusque dans la fiction

La fédération professionnelle pointe également un facteur qu'elle juge aggravant : la représentation du massage dans certaines fictions audiovisuelles, où une séance présentée initialement comme un moment de détente légitime évolue, sans consentement explicite mis en scène, vers une connotation sexuelle. De telles scènes, selon elle, banalisent l'idée qu'un massage pourrait inclure une prestation sexuelle et entretiennent, dans l'imaginaire collectif, une ambiguïté dont pâtit l'ensemble de la profession.

Cette dimension culturelle se double d'un volet d'enquête sociologique porté par Zéromacho elle-même : l'association a publié en avril 2026 un ouvrage intitulé « Des bordels aux forums. Paroles d'hommes », fondé sur l'analyse de plusieurs milliers de messages publiés sur un forum en ligne par des clients ayant payé des actes sexuels dans de prétendus salons de massage asiatiques parisiens. Selon la fédération professionnelle, qui relaie la parution de l'ouvrage, ces messages révèlent des propos souvent sordides et une part de commentaires racistes, dix ans après l'entrée en vigueur de la loi pénalisant l'achat d'actes sexuels.

Ce que cela signifie pour les praticiens et pour le public

Pour les praticiens de massage bien-être réellement formés et pour leurs clients, l'enjeu de cette séquence 2025-2026 est d'abord un enjeu de clarté. Les autorités et la fédération professionnelle convergent sur un point : le massage bien-être encadré — sophrologie du toucher, drainage, relaxation musculaire — n'a, par nature, aucune dimension sexuelle, et toute proposition en ce sens signale un établissement qui n'exerce pas cette activité au sens professionnel du terme. À l'inverse, la vulnérabilité économique et administrative des personnes employées dans les salons visés par les procédures judiciaires évoquées — souvent en situation irrégulière, parfois sous obligation de quitter le territoire comme dans le dossier limougeaud — invite à une lecture prudente : les autorités elles-mêmes présentent, dans leurs communications, ces femmes avant tout comme des victimes potentielles d'un système d'exploitation, et non comme des professionnelles ayant choisi librement leur activité.

Ce dossier ne dit rien de l'efficacité thérapeutique ou du bien-fondé des techniques de massage bien-être elles-mêmes, qui restent une pratique d'accompagnement et de détente sans visée médicale. Il rappelle en revanche, comme le fait la fédération professionnelle elle-même, l'intérêt pour le public de s'assurer, avant toute prise de rendez-vous, du sérieux et de la formation du praticien ou de la praticienne consulté, notamment via les organismes et fédérations reconnus du secteur. La mobilisation engagée depuis mars 2025 devrait se poursuivre : le ministère chargé de l'Égalité entre les femmes et les hommes a annoncé la tenue, en avril 2026, d'un comité de suivi interministériel dédié à la stratégie nationale de lutte contre le système prostitutionnel, dont un nouveau bilan des contrôles menés sur les salons de massage devrait, à terme, mesurer les effets réels de cette politique sur un phénomène que les associations documentent depuis plus de quinze ans.