Le 27 juin 2023, le Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM) rendait publique une centaine de pages consacrées aux « pratiques de soins non conventionnelles et leurs dérives ». Ce rapport, adopté par l'instance ordinale lors de sa session du 3 février 2023, dresse une série de fiches techniques sur des dizaines de pratiques recensées en France. Parmi elles, une discipline pourtant peu commentée jusque-là dans le débat public : l'haptonomie, une méthode de contact affectif entre parents et bébé, le plus souvent proposée en complément de la préparation à la naissance. Ce que le rapport de l'Ordre en dit, et la réponse publique qu'il a suscitée quelques mois plus tard, dessinent une controverse institutionnelle précisément datée et documentée des deux côtés.
Une méthode de contact né dans les années 1970, portée par un organisme de formation dédié
L'haptonomie a été développée par le physiothérapeute néerlandais Frans Veldman à partir des années 1970. Selon la définition qu'en donnent ses propres promoteurs, reprise dans le rapport du CNOM, il s'agit d'une méthode « permettant de créer un contact » entre les parents et leur bébé in utero, dans l'objectif affiché de favoriser un lien affectif précoce. En pratique, la méthode s'appuie sur un jeu de gestes et de pressions posées sur le ventre de la femme enceinte, associé à une présence psychoaffective de l'accompagnant. Elle s'intègre le plus souvent dans une démarche de préparation à la naissance, aux côtés d'approches comme la sophrologie, ou dans un accompagnement plus large à la parentalité.
Selon les éléments détaillés dans le rapport du CNOM, l'haptonomie est aujourd'hui « le plus souvent dispensée par des sages-femmes ». En France, l'organisme de référence pour la former est le Centre international de recherche, de développement et de formation en haptonomie (CIRDH Frans Veldman), du nom de son fondateur. Le rapport ordinal détaille le format de cette formation de base : un cursus étalé sur un an, comprenant un stage de trois jours puis deux stages de cinq jours, soit un total de 65 heures d'enseignement, pour un coût total chiffré à 1 595 euros.
Le rapport de l'Ordre des médecins pointe un risque d'« emprise mentale »
C'est la conclusion de la fiche consacrée à l'haptonomie, la onzième du rapport du CNOM, qui a fait basculer le sujet dans la controverse. Sous l'intitulé « Vigilances », le document ordinal indique : « Le risque essentiel peut être sous la forme d'emprise mentale, du fait de l'approche psychologique que l'haptonomie aborde. » Le rapport ajoute, dans la même fiche, qu'« aucune formation n'est reconnue » pour cette pratique, une remarque qui touche directement la légitimité professionnelle revendiquée par ses praticiens.
La fiche du CNOM détaille par ailleurs deux régimes distincts selon qui pratique l'haptonomie. Pour les médecins qui la proposeraient, le rapport rappelle le cadre déontologique qui s'impose à eux : l'obligation de soins « consciencieux et basés sur les données acquises de la science » (article R.4127-32 du code de la santé publique), l'interdiction de proposer des traitements insuffisamment éprouvés (article R.4127-14), de pratiquer le charlatanisme (article R.4127-39) ou de faire courir aux patients un risque injustifié (article R.4127-40). Pour les non-professionnels de santé qui dispenseraient la méthode, le rapport rappelle le risque d'exercice illégal de la médecine prévu par l'article L.4161-1 du même code dès lors qu'une personne prend part à l'établissement d'un diagnostic ou au traitement d'une maladie, réelle ou supposée — une infraction pénalement sanctionnée, selon le texte cité par le CNOM, de deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende (article L.4161-5).
Ce jugement s'inscrit dans une démarche plus large de l'institution ordinale. Selon le communiqué publié par le CNOM le jour même de la parution du rapport, celui-ci vise notamment à mieux encadrer l'usage du mot « médecine » par des pratiques non conventionnelles, un sujet que l'Ordre juge porteur de confusion pour le public. Le site médical Egora, dans un article publié le même 27 juin 2023, a repris la teneur générale du rapport : le CNOM y évoque 1 700 courriers de signalement reçus en 2022 à propos de ces pratiques, qualifiant la situation de « réel problème de santé publique ». Le rapport identifie, de façon transversale à l'ensemble des pratiques recensées, plusieurs catégories de risques : l'exercice illégal de la médecine, la perte de chance thérapeutique par abandon d'un traitement conventionnel, ou encore un risque de dérive de nature sectaire. Le Quotidien du Médecin, autre titre de la presse médicale française, a couvert la publication du rapport le même jour, confirmant la reprise de ce texte par la presse professionnelle de référence dès sa sortie.
Le rapport du CNOM n'est toutefois pas le premier document institutionnel à mentionner l'haptonomie sans en valider l'efficacité. Dès novembre 2005, une recommandation de la Haute Autorité de santé (HAS) consacrée à la préparation à la naissance et à la parentalité citait déjà l'haptonomie parmi les approches « proposées en France » dont, selon les termes de la HAS reprise par la suite dans la correspondance échangée avec le CNOM, « aucune n'a été évaluée ». Ce texte de 2005, vieux de près de vingt ans, reste la seule référence d'une autorité sanitaire publique antérieure au rapport de 2023 sur cette pratique précise.
La réplique publique de l'organisme officiel de formation
La controverse ne s'est pas arrêtée à la publication du rapport. Le 12 septembre 2023, la présidente du CIRDH Frans Veldman, la Dr Catherine Dolto, a adressé un courrier officiel au président du CNOM, le Dr François Arnault, en réponse à un précédent échange du 28 août 2023. Rendu public par l'organisme de formation, ce courrier conteste point par point les conclusions du rapport ordinal concernant l'haptonomie.
Selon les termes mêmes de ce courrier, « le rapport PSNC contient des informations inexactes au sujet de l'haptonomie, et lui nuit ». La Dr Dolto y avance plusieurs arguments. D'abord, elle affirme que les formations dispensées par son organisme sont réservées aux professionnels médicaux et de santé, chiffrant à environ un millier le nombre de médecins et professionnels de santé diplômés en haptonomie par le CIRDH. Elle souligne également que ces formations sont certifiées Qualiopi, un label français de qualité des prestataires de formation professionnelle continue — une certification qui atteste d'un processus de formation encadré, sans pour autant équivaloir à une reconnaissance professionnelle du titre lui-même.
Le courrier revient ensuite sur les sources ayant servi de base au CNOM pour rédiger sa fiche. D'après la Dr Dolto, l'Ordre aurait fondé son évaluation sur seulement quatre références documentaires, dont trois renverraient à des sites de formation sans lien avec le CIRDH, non certifiés Qualiopi selon elle, et dont les formateurs et qualifications resteraient mal identifiés. La dernière référence, qualifiée de « purement descriptive », ne contiendrait selon elle aucun élément négatif sur la pratique. La lettre conteste également le recours, par le CNOM, à la recommandation de la HAS de 2005 jugeant l'haptonomie insuffisamment évaluée, en avançant que la pratique est depuis enseignée dans le cadre de diplômes universitaires et aurait fait l'objet, depuis, de travaux et publications scientifiques — sans que le courrier ne cite de référence bibliographique précise à l'appui de cette affirmation. La Dr Dolto conclut sa lettre en demandant à être reçue en urgence par la section Santé publique du CNOM, une rencontre dont l'issue n'a pas été rendue publique à ce jour.
Une pratique toujours sans reconnaissance officielle, ni titre protégé
Au-delà de cet échange, la situation réglementaire de l'haptonomie reste, à ce jour, inchangée sur le fond : aucune fiche RNCP ou RS (répertoires nationaux des certifications professionnelles) n'existe à ce jour pour cette pratique sur le site de France Compétences, l'organisme public chargé de la certification professionnelle. Cette absence rejoint, d'une certaine façon, le constat du CNOM sur l'absence de formation reconnue, même si les deux parties n'en tirent pas la même conclusion : quand l'Ordre y voit un facteur de vigilance, le CIRDH y oppose la certification Qualiopi de ses propres formations et le fait qu'elles restent réservées aux professionnels de santé.
Il est à noter que le rapport de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) sur la période 2022-2024, comme celui publié pour l'année 2021, ne mentionnent pas nommément l'haptonomie parmi les pratiques citées. La vigilance exprimée sur cette méthode reste, à ce stade, propre au rapport du CNOM et à l'échange qui a suivi, sans avoir été reprise, en l'état documenté, par d'autres instances publiques.
Ce que cette controverse signifie pour les praticiens et les futurs parents
Cet article rapporte le contenu d'un rapport ordinal et la réponse publique qui lui a été apportée par un organisme de formation ; il ne constitue en rien un avis médical ni une recommandation pour ou contre le recours à l'haptonomie. La grossesse et la préparation à la naissance relevant d'un accompagnement médical, toute décision sur le recours à une pratique complémentaire, quelle qu'elle soit, gagne à être discutée avec la sage-femme ou le médecin qui suit la grossesse, en particulier lorsque cette pratique s'articule, comme c'est le cas ici, avec un accompagnement à forte dimension psychologique.
Pour les praticiens formés à l'haptonomie exerçant en France, notamment les sages-femmes qui la proposent en complément de leur pratique, cet épisode illustre combien la frontière entre accompagnement complémentaire et pratique insuffisamment encadrée continue de faire débat au sein même des institutions de santé, sans qu'un texte réglementaire n'ait, à ce jour, tranché la question. Deux lectures institutionnelles continuent de coexister sans qu'aucune ne l'ait officiellement emporté : celle d'un ordre professionnel qui appelle à la vigilance faute de formation reconnue et d'évaluation scientifique aboutie, et celle d'un organisme de formation qui revendique un encadrement rigoureux de ses propres praticiens, réservé aux professionnels de santé. En l'absence, à ce jour, d'une fiche RNCP ou RS dédiée, d'un avis actualisé de la HAS ou d'une mention par les rapports les plus récents de la Miviludes, c'est cet échange de 2023 entre le CNOM et le CIRDH Frans Veldman qui reste, en l'état documenté, la référence institutionnelle la plus récente sur cette pratique en France.