L'hypnose occupe en France une place à deux vitesses. D'un côté, une pratique clinique de plus en plus intégrée aux hôpitaux, portée par des professionnels de santé formés et validée par des études scientifiques. De l'autre, une activité de bien-être exercée sous l'appellation d'« hypnothérapeute », sans titre protégé ni diplôme d'État, et régulièrement citée par les autorités parmi les pratiques à surveiller. Entre les deux, un vide juridique installé depuis près d'une décennie et que ni la loi ni la jurisprudence n'ont comblé.
Un vide juridique jamais refermé depuis 2018
La question de la reconnaissance du métier d'hypnothérapeute n'est pas nouvelle. Interrogé par le député Christian Hutin sur une demande d'inscription au Répertoire national de la certification professionnelle (RNCP) portée par le Syndicat national des hypnothérapeutes, le ministère du Travail a opposé un refus, confirmé dans sa réponse du 11 décembre 2018 : le terme « hypnothérapeute » risquait, selon l'administration, de laisser penser au public qu'un diagnostic et un protocole de soins de nature médicale étaient posés, alors que les domaines invoqués par les organismes de formation (états dépressifs, douleurs chroniques, burn-out, sevrages) relèvent habituellement de la médecine conventionnelle. La durée de formation en cause, une vingtaine de jours selon le dossier examiné, a également été jugée disproportionnée au regard de ces ambitions thérapeutiques. Quelques semaines plus tard, répondant à une question similaire de la députée Béatrice Descamps, le ministère des Solidarités et de la Santé rappelait, dans sa réponse du 5 février 2019, que la jurisprudence de la Cour de cassation assimile depuis 2010 la pratique de l'hypnose à visée thérapeutique hors cadre médical à un exercice illégal de la médecine. Ces deux réponses ministérielles, jamais remises en cause depuis par un texte nouveau, continuent de fixer la ligne de partage entre hypnose clinique et hypnothérapie de bien-être : sans être elle-même interdite, cette dernière ne peut se prévaloir d'aucune reconnaissance officielle et doit se cantonner à une démarche de mieux-être, hors du champ du soin.
Ce vide n'a pourtant pas empêché le secteur de se développer. Interrogé sur le sujet, le ministère des Solidarités et de la Santé rappelait, dans une réponse publiée le 18 décembre 2018 à une question du député Nicolas Dupont-Aignan, qu'environ 6 000 hypnothérapeutes exerçaient alors en libéral en France, et que l'Académie nationale de médecine avait, dès 2013, reconnu l'hypnothérapie comme l'une des quatre thérapies complémentaires ayant leur place parmi les ressources de soin, aux côtés de l'acupuncture, de l'ostéopathie et du tai-chi. Cette reconnaissance scientifique partielle, près de dix ans plus tard, ne s'est cependant jamais traduite par un statut professionnel : elle a validé l'intérêt de l'hypnose comme outil thérapeutique, sans jamais aller jusqu'à créer un métier d'hypnothérapeute non médical inscrit dans le droit.
L'hypnose médicale, une pratique hospitalière en plein essor
À l'opposé de ce flou statutaire, l'hypnose utilisée par des professionnels de santé formés poursuit une intégration croissante dans les établissements de soins. Une étude publiée dans la Revue Hospitalière Française, dans son numéro de janvier-février 2026, décrit cet essor à partir de l'exemple du CHU de Montpellier : questionnaire diffusé entre octobre 2024 et mars 2025 auprès des 8 018 professionnels de santé de l'établissement, 419 réponses exploitées, développement de l'hypnose inscrit explicitement dans le projet d'établissement 2024-2027. Selon les auteurs de cette étude, rattachés au CHU de Montpellier, l'hypnose fait partie, aux côtés de la psychothérapie et de l'éducation thérapeutique, de ces interventions non médicamenteuses reconnues par l'Organisation mondiale de la santé depuis 2003, aujourd'hui mobilisées dans la quasi-totalité des services hospitaliers : chirurgie, endoscopie, obstétrique, gestion de la douleur chronique, où elle est utilisée pour compléter, et parfois réduire, le recours aux anesthésiants et sédatifs. Des formations diplômantes, comme le diplôme universitaire d'hypnose médicale proposé par la faculté de médecine Sorbonne Université à la Pitié-Salpêtrière pour l'année 2024-2025, restent réservées aux médecins, sages-femmes, chirurgiens-dentistes, masseurs-kinésithérapeutes, infirmiers, psychologues et psychomotriciens.
La HAS confirme un intérêt clinique, sous conditions
Cette reconnaissance progressive trouve un écho du côté de la Haute Autorité de santé (HAS). Dans ses premières recommandations consacrées à la fibromyalgie, publiées le 10 juillet 2025, la HAS a évalué plusieurs approches non médicamenteuses proposées aux patients douloureux chroniques, parmi lesquelles l'hypnose, aux côtés de la relaxation et de certaines thérapies manuelles. Cette évaluation, qui s'inscrit dans un mouvement plus large d'examen scientifique des interventions non médicamenteuses, ne vaut cependant ni validation générale de l'hypnose comme traitement autonome, ni extension de compétence pour des praticiens non formés : elle porte sur un usage encadré, en complément d'une prise en charge médicale, par des professionnels de santé.
La CFHTB, fédérer sans pouvoir réglementer
Sur le terrain de la formation, la principale organisation professionnelle du secteur, la Confédération francophone d'hypnose et de thérapies brèves (CFHTB), revendique sur son site fédérer plus de trente instituts de formation à l'hypnose clinique et aux thérapies brèves, réservés aux seuls professionnels de santé. Elle se décrit comme engagée dans un « processus de reconnaissance de l'hypnose clinique auprès des acteurs institutionnels », dans l'objectif de « développer des collaborations et promouvoir la reconnaissance de l'hypnose médicale ». Cette démarche, comme celle d'organisations comparables telles que l'Association française pour l'étude de l'hypnose médicale (AFEHM), ne concerne toutefois que l'hypnose exercée dans un cadre de santé : elle ne se substitue à aucun encadrement légal du métier d'hypnothérapeute non médical, qui reste, dix ans après les premières démarches de certification, dans la même situation qu'en 2018. Cette frontière entre hypnose « clinique », réservée aux professionnels de santé formés dans des instituts fédérés par la CFHTB, et hypnose de « mieux-être », ouverte à toute personne ayant suivi une formation privée sans reconnaissance d'État, reste la clé de lecture retenue par l'ensemble des textes officiels examinés dans ce dossier.
Le tour de vis de la loi du 10 mai 2024 contre les dérives sectaires
C'est dans ce contexte de vide statutaire que la loi n° 2024-420 du 10 mai 2024, publiée au Journal officiel et visant à renforcer la lutte contre les dérives sectaires, est venue durcir le cadre applicable à l'ensemble des pratiques de bien-être et de développement personnel, hypnothérapie comprise. Le texte crée notamment un délit autonome de placement ou de maintien d'une personne en état de sujétion psychologique ou physique, ainsi qu'un délit de provocation à l'abandon ou à l'abstention de traitement médical et à l'adoption de pratiques dangereuses pour la santé, passible d'un an d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende lorsqu'il expose la victime à un risque immédiat de mort ou de blessures graves. Il prévoit également une meilleure information des ordres professionnels par le parquet, afin de faciliter des poursuites disciplinaires contre des professionnels de santé impliqués dans des dérives. Selon les commentaires juridiques publiés depuis l'entrée en vigueur du texte, les praticiens se présentant comme hypnothérapeutes doivent désormais être particulièrement vigilants sur certaines pratiques susceptibles de tomber sous le coup de ces nouvelles incriminations : promesse de résultats, entretien d'une dépendance au praticien, ou pression émotionnelle exercée sur des personnes vulnérables.
Miviludes : la santé, premier motif de signalement
Le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), présenté le 8 avril 2025, confirme que le secteur de la santé et du bien-être reste, avec 37 % des signalements et demandes d'information traités entre 2022 et 2024, la thématique la plus représentée devant la mission. Le rapport fait état de 4 571 signalements reçus en 2024, en hausse de 110 % par rapport à 2015. Dans ce document, l'hypnose et l'hypnose ericksonienne figurent explicitement, aux côtés du magnétisme, parmi les pratiques mobilisées par certains « coachs » ou intervenants pour proposer des solutions à des personnes en situation de vulnérabilité, en dehors de tout cadre thérapeutique reconnu. La Miviludes recommande à ce titre de vérifier systématiquement les agréments et diplômes des intervenants, d'examiner les objectifs, méthodes et coûts annoncés, d'écarter les pratiques non validées scientifiquement et de se méfier des discours promettant transformation personnelle, performance ou bien-être garanti.
Ce que cette double trajectoire signifie pour les patients
Huit ans après le refus d'inscription au RNCP et quinze ans après l'arrêt de la Cour de cassation qui a posé les bases de la distinction actuelle, l'écart entre les deux visages de l'hypnose en France ne s'est donc pas réduit : il s'est plutôt précisé. D'un côté, une hypnose clinique de mieux en mieux intégrée aux parcours de soins hospitaliers, appuyée par des formations universitaires réservées aux professionnels de santé et par une évaluation scientifique croissante, y compris par la HAS. De l'autre, une hypnothérapie de bien-être qui continue de se développer sur un marché libre, sans titre protégé, sans ordre professionnel et sans diplôme d'État, sous la vigilance déclarée du législateur et de la Miviludes. Pour un patient ou un consultant, cette distinction n'a rien d'anecdotique : elle détermine si la démarche engagée relève d'un accompagnement de bien-être, sans visée thérapeutique ni promesse de résultat, ou d'une prise en charge de santé encadrée par un professionnel formé. Comme pour d'autres pratiques non conventionnelles, la prudence recommandée par les autorités sanitaires reste la même : vérifier la formation et les qualifications du praticien, ne jamais interrompre un traitement médical en cours sur la seule base d'une séance d'hypnose, et distinguer clairement une démarche de confort d'une allégation de soin.