Depuis 2015, le nombre de signalements et de demandes d'informations adressés à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a plus que doublé, passant de 2 160 cas cette année-là à 4 571 en 2024, selon le rapport d'activité 2022-2024 de l'institution, présenté le 8 avril 2025 par le ministre délégué à l'Intérieur François-Noël Buffet, en présence d'Étienne Apaire, président de la Miviludes, et de Donatien Le Vaillant, chef de la mission. Sur l'ensemble de ces signalements traités entre 2022 et 2024, un domaine se détache très nettement des autres : la santé et le bien-être, qui concentrent à eux seuls 37 % des cas, devant les cultes et spiritualités (35 %) et les formations, l'emploi et les finances (13 %), selon les chiffres publiés dans le rapport.
Une mission interministérielle installée depuis trente ans
Placée sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, la Miviludes a pour rôle de recueillir les signalements de particuliers, d'associations ou de professionnels, d'analyser les phénomènes d'emprise mentale et de coordonner l'action des pouvoirs publics face aux dérives sectaires. Étienne Apaire rappelle, dans son avant-propos au rapport, que cette politique publique existe « depuis maintenant 30 ans » et vise à protéger les libertés de penser et de croire des citoyens sans viser les croyances elles-mêmes. La mission s'appuie notamment sur des conventions de partenariat conclues avec les ordres des professions de santé — celle avec l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, par exemple, existe depuis 2015 — afin d'échanger des informations et de mener des actions de prévention communes, a précisé l'Ordre le 17 avril 2025 dans un article consacré à la publication du rapport.
Autrefois cantonnées à la sphère religieuse et spirituelle, les dérives sectaires touchent aujourd'hui, selon les termes du rapport, des domaines beaucoup plus larges du quotidien : la santé, le bien-être, la formation professionnelle et le coaching. Le document souligne que cette évolution s'explique en partie par la crise sanitaire du Covid-19 et les confinements successifs, qui ont favorisé la diffusion de discours complotistes, ainsi que par l'essor des réseaux sociaux, qui donne au phénomène un espace élargi de diffusion.
La santé et le bien-être, premier motif de signalement
Le rapport détaille la répartition des 37 % de signalements liés à la santé et au bien-être selon qu'ils visent un professionnel de santé identifié ou une personne n'exerçant aucune profession de santé réglementée : 80 % des cas concernent des non-professionnels, contre 20 % des professionnels de santé, psychothérapeutes ou psychologues, selon les données publiées par la Miviludes et reprises le 10 avril 2025 par le site d'information médicale Vidal. Un chiffre est jugé particulièrement préoccupant par les rapporteurs : plus de 20 % des personnes présentées comme « psychologues » dans les signalements individuels adressés à la mission ne disposent d'aucun numéro au répertoire partagé des professionnels intervenant dans le système de santé (RPPS) identifiable, ce qui signifie, selon le rapport, qu'elles ont soit usurpé ce titre, soit omis de respecter l'obligation d'inscription à ce répertoire.
Parmi les professionnels de santé, psychothérapeutes et psychologues nommément mis en cause dans des signalements individuels sur la période 2022-2024, les psychologues (29 %) et les médecins généralistes (20 %) représentent à eux seuls 56 % du total, suivis des psychothérapeutes (14 %), des ostéopathes (12 %), des psychanalystes (5 %), des kinésithérapeutes et infirmiers (4 % chacun), des dentistes et médecins spécialistes (3 % chacun), des psychiatres (3 %) et des sages-femmes (2 %), selon la ventilation détaillée dans le rapport. La Miviludes précise que l'augmentation des signalements dans le champ santé et bien-être sur 2022-2024 suit une tendance comparable à celle observée dans les autres domaines d'activité qu'elle surveille, et que la persistance de cas concernant de véritables professionnels de santé diplômés justifie le maintien de ses partenariats avec l'ensemble des ordres professionnels du secteur.
Autre donnée mise en avant par plusieurs comptes rendus du rapport, dont celui publié le 14 avril 2025 par la Mutuelle d'assurance du corps de santé français (MACSF) : les malades du cancer concentrent à eux seuls plus de la moitié des signalements enregistrés dans le champ de la santé, un chiffre stable sur la période. Les personnes atteintes de troubles du spectre de l'autisme, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées isolées et les personnes récemment confrontées à un diagnostic de maladie grave ou à des troubles du sommeil figurent également parmi les publics identifiés comme les plus exposés par la mission.
Des pratiques citées à titre d'exemple, pas de mise en cause générale
Le rapport consacre des développements spécifiques à plusieurs sujets qu'il juge représentatifs des évolutions récentes : les traitements alternatifs proposés à des malades du cancer, les « dévoiements » de la naturopathie, les dangers de certaines pratiques de jeûne prolongé et les abus constatés dans le champ de la santé mentale. Il relève par exemple qu'il n'est pas nécessaire de détenir un diplôme reconnu par l'État pour exercer sous le nom de naturopathe en France, contrairement à un diététicien, dont le titre est réglementé et dont les conseils doivent reposer sur des données scientifiques établies. La Miviludes constate aussi une multiplication des séances de reiki, de magnétisme ou de bols tibétains proposées jusque dans des établissements de santé publics, portée notamment par l'essor des diplômes universitaires consacrés aux pratiques de soins non conventionnelles, dont l'introduction n'est, selon le rapport, « légitimée par aucune étude scientifique ni essai clinique concluant sur leur efficacité intrinsèque ».
Le document cite également un sondage Odoxa selon lequel 70 % des Français déclarent avoir une bonne image des thérapies alternatives, et 57 % les jugent « au moins aussi efficaces » que la médecine conventionnelle — des chiffres que la Miviludes qualifie de préoccupants dans la mesure où 16 % des personnes interrogées, et 24 % chez les 25-34 ans, indiquent avoir déjà renoncé à un traitement médical au profit d'une thérapie alternative. Le rapport insiste toutefois sur le fait que le recours à une pratique non conventionnelle n'est pas problématique en soi : le risque identifié tient à la substitution de ces pratiques aux soins conventionnels, en particulier face à des pathologies graves comme le cancer, l'endométriose ou les maladies neurodégénératives.
Sur le terrain associatif et de la formation, le fédération UNSA Éducation a détaillé, dans un article publié le 9 avril 2025, la liste des pratiques identifiées par le rapport comme des points d'entrée possibles vers des dérives lorsqu'elles sont proposées par des intervenants non qualifiés en milieu scolaire ou périscolaire : méditation de pleine conscience, yoga, sophrologie, hypnose, programmation neuro-linguistique (PNL), kinésiologie, ennéagramme, constellations familiales, bols chantants ou encore eurythmie steinerienne. La fédération souligne que ces pratiques, prises isolément, ne sont pas en cause : c'est leur usage par des intervenants extérieurs non validés, en dehors de tout cadre scientifique reconnu, qui constitue le facteur de risque identifié par la mission.
Un cadre juridique renforcé depuis mai 2024
Le rapport rappelle que la loi n° 2024-420 du 10 mai 2024, votée pour renforcer la lutte contre les dérives sectaires, a créé deux nouveaux délits : l'un pour provocation à l'abandon ou à l'abstention de soins, l'autre pour l'adoption de pratiques présentées comme ayant une finalité thérapeutique alors qu'elles exposent la personne qui les suit à un risque de mort ou d'infirmité permanente. Le document liste également une série de signaux d'alerte destinés au grand public, notamment lorsqu'un praticien promet une guérison « miracle » y compris à un stade avancé d'une maladie, prétend être seul capable de soigner, incite à couper les liens avec la famille ou le médecin traitant, pratique des tarifs élevés justifiés par la rareté de son savoir, ou tient un discours mêlant vocabulaire médical, psychologique et spirituel autour de notions comme le « quantique », le « vibratoire » ou la « mémoire cellulaire ». La Miviludes rappelle par ailleurs que les termes « thérapie », « praticien » ou « médecine » ne bénéficient d'aucune protection juridique et peuvent être utilisés librement par toute personne, diplômée ou non.
Face à un signalement, la mission recommande de consulter en priorité l'ordre professionnel concerné lorsque la personne mise en cause est un professionnel de santé, de solliciter la Miviludes elle-même via son site officiel, et, en cas d'infraction avérée, de porter plainte auprès d'un commissariat, d'une brigade de gendarmerie ou directement auprès du procureur de la République.
Ce que ce rapport signifie pour les praticiens du paramédical et du bien-être
Pour l'écosystème des professions paramédicales et du bien-être, ce rapport ne constitue pas une mise en cause d'une discipline en particulier, mais un état des lieux institutionnel des zones de vulnérabilité identifiées sur trois années d'activité. Il pointe en creux l'enjeu, pour les patients comme pour les praticiens exerçant dans un cadre déclaré et transparent, de la clarté des titres utilisés, de la distinction entre accompagnement complémentaire et substitution aux soins médicaux, et de la vigilance à porter aux promesses de résultats thérapeutiques. Le rapport rappelle d'ailleurs qu'un diplôme reconnu par l'État, une inscription à un répertoire professionnel officiel et le respect d'une déontologie soumise à un ordre constituent, selon ses propres termes, des facteurs qui réduisent significativement le risque de dérive par rapport à une intervention non professionnelle.
Cet article rapporte le contenu d'un rapport public d'une mission interministérielle ; il ne constitue ni une mise en cause individuelle de praticiens ou de disciplines, ni un avis médical. Les pratiques mentionnées ci-dessus ne sont pas présentées comme intrinsèquement problématiques : le rapport cité distingue explicitement la pratique elle-même de son usage par des personnes non qualifiées, en dehors d'un cadre reconnu. Toute question relative à un accompagnement thérapeutique ou complémentaire relève d'un échange avec un professionnel de santé et, en cas de doute sur une pratique ou un praticien, d'une vérification auprès de l'ordre professionnel compétent ou de la Miviludes elle-même.