Une profession en expansion démographique continue, mais confrontée sur le terrain à des listes d'attente qui s'allongent et à un remboursement toujours partiel de son exercice libéral : c'est le double constat qui ressort des données disponibles sur les psychomotriciens en France, entre un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) publié en 2018, une audition parlementaire tenue en septembre 2025 et des données statistiques publiées au premier semestre 2026. Deux dossiers publiés par Paralib ont déjà retracé le long chantier de la réforme de la formation de cette profession, suspendu depuis 2011 et toujours en cours. Celui-ci porte sur un angle distinct : les conditions concrètes d'exercice, la démographie professionnelle et l'accès aux soins de psychomotricité, en particulier pour les enfants suivis dans les centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP).
Une profession jeune, en forte croissance depuis les années 2010
Le diplôme d'État de psychomotricien existe depuis 1974, ce qui en fait, selon la Fédération française des psychomotriciens citée dans un dossier Paralib précédent, l'une des plus jeunes professions paramédicales réglementées, juste avant celle d'ergothérapeute. Selon le rapport de l'IGAS consacré en 2018 à l'évaluation des CAMSP, CMPP et CMP-IJ (centres médico-psychologiques de psychiatrie infanto-juvénile), la profession comptait environ 12 000 praticiens en 2017, en hausse de 20 % en trois ans. Cette dynamique s'est poursuivie depuis : selon des données de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) reprises par le Conseil national professionnel (CNP) de la psychomotricité, les effectifs sont passés de 11 444 professionnels en janvier 2018 à 15 453 en janvier 2024, soit une progression d'environ 35 % en six ans. Au 1er janvier 2024, un peu moins d'un quart de la profession (22,4 %) exerçait en libéral ou en exercice mixte, un tiers (33,4 %) comme salarié hospitalier, et 44,2 % comme salarié hors secteur hospitalier, notamment dans le secteur médico-social. Un communiqué de la DREES daté du 2 décembre 2024 confirme que les psychomotriciens ont, comme plusieurs autres professions de rééducation (diététiciens, ergothérapeutes, orthophonistes, orthoptistes), basculé cette année-là dans le Répertoire partagé des professionnels de santé (RPPS), un changement de registre administratif qui doit permettre, à terme, un suivi statistique plus fin de la profession.
Sur le plan territorial, le CNP de la psychomotricité indique que l'Île-de-France et l'Occitanie comptent parmi les régions les mieux dotées, tandis que le Grand-Est présente une densité de praticiens comparativement plus faible. Ces écarts régionaux recoupent, à une échelle plus fine, des disparités déjà documentées par l'IGAS en 2018 : dans la Creuse, la mission comptait alors 50 orthophonistes et cinq ergothérapeutes, mais aucun psychomotricien, pour 100 000 habitants de moins de 20 ans ; dans l'Indre, la densité s'élevait à deux psychomotriciens et deux ergothérapeutes pour 100 000 habitants du même âge ; à Paris, à l'inverse, l'IGAS relevait 28 psychomotriciens et dix ergothérapeutes pour un public équivalent, aux côtés de 216 orthophonistes et 210 psychologues. Une croissance démographique nationale continue peut ainsi coexister, sur le terrain, avec des zones où l'offre reste extrêmement limitée.
Dans les CMPP, des listes d'attente en nette hausse depuis 2017
Les centres médico-psycho-pédagogiques constituent, avec les CMP enfants-adolescents, l'essentiel de l'offre ambulatoire de pédopsychiatrie en France : selon l'IGAS, cité lors d'une audition parlementaire en 2025, les CMPP couvrent à eux seuls environ un tiers de cette offre. Une publication de la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie (CNSA), parue en mai 2026 sous le titre « Les CMPP en 2024 : une file active en baisse, mais des accompagnements plus soutenus » et relayée le 15 juin 2026 par le média spécialisé Banque des Territoires, dresse un état des lieux chiffré de l'activité des 482 CMPP recensés en France. En 2024, ces structures ont accompagné près de 141 600 enfants et adolescents au moins une fois dans l'année, un chiffre en baisse de 2 % par rapport à 2023 et de 14 % par rapport à 2017, où la file active dépassait 163 900 enfants. Le nombre de structures, lui, n'a quasiment pas évolué sur la période (+0,5 % entre 2017 et 2024).
Cette baisse de la file active ne traduit toutefois pas un désengorgement du système : selon la même publication de la CNSA, elle s'explique notamment par un allongement des prises en charge déjà en cours, le volume global d'actes et de séances réalisés restant stable. Surtout, le nombre d'enfants en attente d'un premier rendez-vous a fortement progressé : au 31 décembre 2024, près de 33 800 enfants et adolescents patientaient sur liste d'attente, un chiffre en hausse de 30 % par rapport à 2017 et qui a bondi de 15 % au cours de la seule année 2024. Parmi les enfants entrés dans la file active en 2024, 35 % ont attendu six mois ou plus avant d'obtenir un premier rendez-vous, contre 22 % en 2017 ; la part de ceux reçus en moins d'un mois est passée, sur la même période, de 30 % à 23 %. La CNSA relève par ailleurs de fortes disparités territoriales : dans la Vienne, les Hautes-Alpes, le Haut-Rhin ou les Vosges, plus de 75 % des enfants pris en charge en 2024 ont attendu au moins six mois pour un premier rendez-vous, une proportion qui dépasse 90 % dans l'Allier et les Alpes-de-Haute-Provence — contre moins de 5 % dans l'Aisne, les Ardennes ou la Haute-Marne.
« Trois ans » d'attente pour la psychomotricité, selon la présidente de la Fédération des CMPP
Ces données statistiques nationales rejoignent le constat de terrain dressé quelques mois plus tôt devant les parlementaires. Le 23 septembre 2025, la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les défaillances des politiques publiques de prise en charge de la santé mentale et du handicap a auditionné Amandine Buffière, pédopsychiatre et présidente de la Fédération des centres médico-psycho-pédagogiques. Selon le compte rendu officiel de cette séance, elle y a identifié deux difficultés majeures pour les CMPP : des listes d'attente « très importantes » et en augmentation constante du fait d'une demande croissante, et des difficultés de recrutement qu'elle qualifie de « gageure », notamment pour les orthophonistes et les psychomotriciens, du fait de salaires jugés « très bas » dans le cadre de la convention collective de 1966 qui régit ces établissements.
Amandine Buffière a indiqué que le retrait progressif du personnel auparavant « prêté » par l'Éducation nationale (directeurs administratifs et pédagogiques, psychopédagogues), sans compensation par les agences régionales de santé, avait aggravé la situation : dans son propre établissement, neuf postes ont ainsi disparu pour une charge de travail équivalente. À l'échelle nationale, elle a évalué à environ un millier le nombre de postes perdus sur l'ensemble des quelque 300 CMPP existants, un chiffre qui s'additionne, selon elle, aux postes déjà vacants, dans un contexte de demande croissante en santé mentale infanto-juvénile. Concernant les délais concrets subis par les familles, elle a indiqué que le délai moyen entre l'inscription et la prise en charge effective atteignait environ trois ans pour la psychomotricité, deux ans pour une psychothérapie et un an pour de simples consultations — l'Île-de-France, la région la plus densément dotée en structures et en offre libérale, restant la mieux placée, tandis que d'autres régions, comme la Normandie où elle a exercé, ne disposent parfois d'aucune offre libérale alternative.
En libéral, un remboursement resté l'exception plutôt que la règle
Au-delà de la question des moyens dans les structures publiques et médico-sociales, la prise en charge financière des consultations de psychomotricité en cabinet libéral reste, elle aussi, un point de tension documenté depuis plusieurs années. Le rapport de l'IGAS de 2018 le formulait sans ambiguïté, sous un intertitre explicite : « Psychomotriciens : des actes en libéral non remboursés ». Les consultations effectuées en ville par un psychomotricien ne sont, par principe, pas prises en charge par l'assurance maladie, à la différence des séances effectuées au sein d'un CAMSP, d'un CMPP, d'un centre médico-psychologique ou d'un établissement hospitalier.
Deux questions écrites posées à l'Assemblée nationale, en 2023 puis en 2024, illustrent la persistance de cette situation. Le 11 juillet 2023, le député du Loiret Thomas Ménagé interrogeait le ministère chargé de la Santé sur la subordination des consultations de psychomotricité à une ordonnance médicale, relevant que seules les prestations réalisées en établissement bénéficiaient d'un remboursement systématique. Le 27 février 2024, le député du Territoire de Belfort Florian Chauche posait une question similaire, pointant les inégalités territoriales et financières résultant de cette absence de prise en charge en ville. Dans une réponse publiée le 16 avril 2024 aux deux questions, le ministère a mis en avant un dispositif dérogatoire : les plateformes de coordination et d'orientation (PCO), qui permettent, dans le cadre d'un parcours de repérage et d'intervention précoce pour les troubles du neurodéveloppement (TND), l'accès à des professionnels libéraux — psychomotriciens, ergothérapeutes et psychologues — financés à 100 % par l'assurance maladie, sans reste à charge pour les familles. Ce mécanisme, décrit dès 2018 par l'IGAS comme un « forfait interventions précoces, autisme-TND » alors prévu à l'horizon 2020, concerne toutefois un public ciblé (enfants suspectés de troubles du neurodéveloppement, initialement âgés de 0 à 7 ans) et non l'ensemble des consultations de psychomotricité, qui restent, en dehors de ce cadre, à la charge des familles ou de leur complémentaire santé.
L'extension de ce dispositif aux enfants de 7 à 12 ans, actée par un décret du 7 avril 2021, n'a d'ailleurs pas suscité une adhésion sans réserve de la profession. Dans une prise de position publiée le 20 avril 2021, la Fédération française des psychomotriciens (FFP) la qualifiait d'« évolution positive » tout en formulant des critiques précises : tarifs jugés insuffisants, délais de paiement excessifs, absence de rémunération des réunions de coordination et des frais de déplacement, accès limité au dossier médical partagé et à la messagerie sécurisée, soutien quasi inexistant à la formation continue des professionnels libéraux engagés dans le dispositif. La fédération revendiquait alors, pour les psychomotriciens comme pour les ergothérapeutes engagés dans ces parcours, un statut de « partenaires » des plateformes plutôt que de simples « prestataires », et recommandait à ses adhérents de ne pas répondre aux sollicitations des PCO pour la tranche des 7-12 ans tant que les négociations tarifaires n'auraient pas abouti.
2026 : une revalorisation des forfaits, sans remise en cause du principe
Ce cadre de financement dérogatoire a été mis à jour plus récemment. Un arrêté du 26 mai 2026, publié au Journal officiel du 28 mai 2026 et consultable sur Légifrance, fixe les nouvelles conditions de calcul et de versement de la rémunération forfaitaire des psychomotriciens, des ergothérapeutes et des psychologues libéraux intervenant dans le cadre des parcours de bilan et d'intervention précoce prévus par le code de la santé publique. Pour le parcours « troubles du neurodéveloppement », le texte fixe un forfait global de 1 500 euros par praticien et par enfant sur douze mois, renouvelable une fois, comprenant un forfait de bilan de 140 euros et une trentaine de séances de 45 minutes facturées 38,86 euros chacune ; pour le parcours polyhandicap, le forfait atteint 2 005,28 euros, avec jusqu'à 48 séances possibles sur la même période. L'arrêté prévoit également une majoration de 10 % pour les professionnels exerçant en outre-mer, ainsi qu'une prise en compte, dans ces forfaits, des comptes rendus et de la coordination avec les autres professionnels du parcours - deux points explicitement critiqués par la FFP cinq ans plus tôt. Ce texte ne modifie pas, en revanche, le principe même du dispositif : en dehors de ces parcours ciblés sur le repérage précoce des troubles du neurodéveloppement ou du polyhandicap, une consultation de psychomotricité en cabinet libéral demeure, à ce jour, hors du champ du remboursement par l'assurance maladie.
Deux chantiers distincts pour une même profession
Ce constat sur la démographie, les délais d'attente et les conditions de remboursement de la psychomotricité s'ajoute, sans le recouper, à un autre chantier déjà documenté par Paralib : celui de la réforme de la formation initiale, suspendue depuis 2011 malgré les conclusions favorables d'un rapport conjoint de l'IGAS et de l'Inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche publié en 2017, et dont la reprise n'a été officiellement annoncée par le ministère chargé de la Santé qu'au début de l'année 2026 - sans, à ce stade, déboucher sur l'allongement à cinq ans et le grade de master réclamés par la profession. Les deux sujets, bien que distincts, dessinent la même tension : une profession dont les effectifs et le champ d'intervention se sont considérablement élargis en une quinzaine d'années, mais dont le cadre de formation, les conditions d'exercice en institution et les modalités de remboursement en libéral peinent à suivre ce même rythme.
Ces constats, qu'ils portent sur les délais d'attente en CMPP ou sur le remboursement des actes en libéral, relèvent de données statistiques et réglementaires publiques ; ils ne constituent en aucun cas une évaluation de l'intérêt ou de l'efficacité de la psychomotricité pour un enfant ou un adulte donné, question qui relève, au cas par cas, d'un avis médical ou paramédical individualisé.