Le sigle a changé en 2021, et avec lui une partie de la doctrine officielle : la « qualité de vie au travail » (QVT), formule installée depuis un accord national interprofessionnel de 2013, a cédé la place à la « qualité de vie et des conditions de travail » (QVCT). Ce glissement sémantique, entériné par la loi du 2 août 2021, n'est pas resté lettre morte : il a ouvert un cycle d'enquêtes institutionnelles et de baromètres privés qui, entre 2024 et 2025, dessinent un état des lieux convergent de la santé au travail en France. Revue de détail, source par source.
La loi du 2 août 2021, socle du basculement vers la QVCT
Le texte fondateur de ce cycle est la loi n°2021-1018 du 2 août 2021, « pour renforcer la prévention en santé au travail », publiée au Journal officiel et consultable sur Légifrance. Elle poursuit plusieurs objectifs : renforcer la prévention des risques professionnels au sein des entreprises, mieux articuler santé publique et santé au travail, préciser les services que doivent rendre les structures de prévention aux employeurs et aux salariés, et améliorer l'accompagnement des publics vulnérables ou en situation de handicap pour lutter contre la désinsertion professionnelle. Sur le plan de la gouvernance, elle réorganise également le pilotage de la prévention en santé au travail. Ses dispositions sont entrées en vigueur de manière échelonnée, la majeure partie au 31 mars 2022, avec une application progressive de certaines mesures jusqu'en 2025.
C'est cette loi qui popularise, dans les textes officiels comme dans le vocabulaire des directions des ressources humaines, l'acronyme QVCT en lieu et place de QVT : l'ajout des « conditions de travail » vise à ancrer la démarche dans le concret de l'organisation du travail - charge, autonomie, rapports sociaux - plutôt que dans les seuls dispositifs de bien-être annexes (salles de repos, cours de sport, etc.). Ce repositionnement sert de toile de fond aux enquêtes et baromètres qui suivent.
Insee et Dares relancent leur grande enquête sur les conditions de travail
Sur le plan statistique public, l'événement le plus significatif de la période est le lancement, le 1er juillet 2024, d'une nouvelle édition de l'enquête « Conditions de travail et risques psychosociaux » (CT-RPS), pilotée conjointement par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), le service statistique du ministère du Travail. Selon la présentation officielle publiée par l'Insee, les enquêteurs de l'institut se sont entretenus avec 45 500 ménages en France métropolitaine et dans les départements et régions d'outre-mer, les actifs occupés étant interrogés sur leur activité professionnelle, l'organisation de leur travail, les contraintes physiques ou psychosociales rencontrées, leur trajectoire professionnelle, leur santé physique et mentale, ou encore le télétravail.
Cette enquête s'inscrit dans une série ancienne, menée environ tous les quatre ans depuis 1978, mais l'édition 2024 introduit une innovation méthodologique notable : les ménages interrogés cette année seront réinterrogés quatre ans plus tard, ce qui doit permettre, pour la première fois, de suivre dans la durée l'évolution des conditions de travail d'un même panel de répondants. L'Insee précise que la collecte s'est étalée de juillet 2024 à avril 2025, et que les premiers résultats, exploités par la Dares, ne seront publiés qu'à partir de 2026. Autrement dit, l'enquête la plus rigoureuse méthodologiquement sur le sujet - parce que représentative au niveau national et fondée sur un échantillon de grande taille - n'a pas encore livré ses résultats au moment de la rédaction de ce dossier : les baromètres présentés ci-dessous, issus d'organismes privés ou paritaires, doivent donc être lus comme des indicateurs de tendance, non comme des données officielles équivalentes.
Le baromètre Qualisocial-Ipsos de janvier 2024 : un décalage entre priorité affichée et mise en œuvre perçue
Première grande étude à documenter concrètement les effets perçus de la démarche QVCT, l'enquête menée par Ipsos pour Qualisocial - un acteur du secteur de la qualité de vie au travail -, en collaboration avec un collège d'experts pluridisciplinaires, a été publiée le 18 janvier 2024. Relayée sur son site par la Fédération des intervenants en risques psychosociaux (FIRPS), organisation professionnelle du secteur, cette étude a interrogé 3 000 salariés français sur les liens entre démarche QVCT, santé, bien-être, engagement au travail et performance organisationnelle.
Les résultats mettent en évidence un décalage marqué entre l'importance accordée au sujet et le sentiment de sa mise en œuvre effective : la très grande majorité des répondants considèrent la QVCT comme une priorité ou, à tout le moins, un sujet important, mais moins de la moitié estiment que leur employeur en tient réellement compte au quotidien. Ce constat rejoint des travaux plus larges sur la santé mentale au travail menés par ailleurs par Ipsos, qui pointent une part significative de salariés déclarant un niveau élevé de détresse psychologique. La FIRPS, par la voix de son président, a appelé à la mise en œuvre de mesures concrètes pour améliorer la santé mentale au travail, se présentant comme disponible pour apporter son expertise aux entreprises engageant une démarche QVCT.
WTW, juillet 2024 : le bien-être comme enjeu stratégique, mais des priorités qui divergent
Quelques mois plus tard, le cabinet de conseil international WTW (Willis Towers Watson) publie, le 8 juillet 2024, les résultats de son propre baromètre bien-être. L'enquête, de portée mondiale, a été menée auprès de 3 610 organisations représentant environ 25 millions de salariés dans 82 pays ; le volet français rassemble 147 employeurs, représentant plus d'un million de salariés.
Le baromètre WTW met en avant un paradoxe de priorités : côté employeurs, le bien-être physique et émotionnel arrive en tête des priorités affichées, tandis que, côté salariés, ce sont le bien-être financier et l'expérience collaborateur qui dominent. Sur le plan de l'efficacité perçue des dispositifs mis en place, les écarts sont marqués selon les dimensions : les mesures de bien-être social sont jugées efficaces par une majorité d'employeurs, mais cette proportion chute nettement pour le bien-être émotionnel et, plus encore, pour le bien-être financier, dimension la moins bien couverte selon l'étude. WTW y voit un signal que les programmes de bien-être en entreprise, bien qu'en expansion, restent mal calibrés par rapport aux attentes réelles des salariés - en particulier sur le registre financier, souvent délaissé au profit d'actions plus visibles comme le sport ou la détente.
Malakoff Humanis, juin 2025 : un absentéisme installé à un niveau élevé, en particulier chez les jeunes actifs
Dernier maillon en date de ce cycle de baromètres, l'étude annuelle de l'assureur de protection sociale Malakoff Humanis sur l'absentéisme, présentée le 5 juin 2025, s'appuie sur une enquête réalisée par l'Ifop entre le 6 et le 30 janvier 2025 auprès de 400 dirigeants et responsables d'entreprise et de 3 000 salariés du secteur privé. Le constat central est celui d'une stabilisation à un niveau jugé élevé : 42 % des salariés déclarent avoir eu au moins un arrêt maladie en 2024, un taux que Malakoff Humanis qualifie de « toujours à un niveau très élevé », sans dégradation supplémentaire par rapport aux années précédentes mais sans amélioration non plus.
L'étude isole un phénomène spécifique chez les moins de 30 ans : 49 % d'entre eux ont été prescrits au moins un arrêt de travail en 2024, soit sept points de plus que la moyenne de l'ensemble des salariés, et une progression de trois points depuis 2019 - alors que le taux moyen tous salariés confondus est resté stable sur la même période. La maladie ordinaire demeure, pour cette classe d'âge comme pour l'ensemble des salariés, le premier motif d'arrêt. Sur le plan managérial, Malakoff Humanis relève une inquiétude croissante : 54 % des dirigeants et responsables interrogés considèrent l'absentéisme comme une source de préoccupation, et une proportion grandissante d'entre eux anticipent une poursuite de la hausse du phénomène dans les années à venir, contre une minorité qui partageait ce pronostic en 2020.
Un faisceau d'indicateurs convergents, mais des données encore incomplètes
Mis bout à bout, ces travaux dessinent une même trajectoire : un cadre légal rénové depuis 2021 pour placer la prévention et les conditions de travail au cœur des obligations des employeurs ; une attente sociale forte, mesurée par les baromètres privés, autour de la santé mentale et du bien-être au travail ; et des indicateurs concrets - absentéisme, arrêts maladie des jeunes actifs - qui ne montrent, à ce stade, aucun signe de reflux. Il convient toutefois de distinguer la nature de ces sources : la loi de 2021 et l'enquête Insee-Dares relèvent de l'action et de la statistique publiques, avec une méthodologie représentative au niveau national, mais dont les résultats les plus attendus (CT-RPS) ne seront disponibles qu'à partir de 2026 ; les baromètres Qualisocial-Ipsos, WTW et Malakoff Humanis, eux, sont des études d'organismes privés ou paritaires, aux méthodologies déclaratives et aux échantillons certes conséquents mais non nécessairement représentatifs au sens strict de la statistique publique. Ils convergent néanmoins sur un même diagnostic de tension persistante, ce qui leur donne, malgré leurs limites méthodologiques propres, une valeur d'alerte.
Ce que cela change pour les praticiens du bien-être en entreprise
Pour les sophrologues, coachs, préventeurs et autres praticiens intervenant en contexte professionnel, ce contexte institutionnel et statistique nourrit une demande croissante de la part des entreprises, désormais tenues par la loi de 2021 de documenter leurs actions de prévention et incitées, par ces baromètres largement relayés dans la presse RH, à investir le champ de la qualité de vie et des conditions de travail. Il reste cependant essentiel de distinguer clairement ce que ces interventions peuvent et ne peuvent pas apporter : les actions de bien-être au travail - ateliers de gestion du stress, séances de sophrologie, ou programmes de prévention - s'inscrivent dans une démarche d'accompagnement et de prévention primaire, et ne se substituent en aucun cas à la médecine du travail, seule habilitée à évaluer l'aptitude et l'état de santé d'un salarié, ni à une prise en charge médicale en cas de souffrance psychologique avérée. Les chiffres d'absentéisme et de détresse psychologique cités dans ce dossier proviennent de déclarations recueillies par sondage et ne constituent pas des diagnostics : ils mesurent une perception et une tendance statistique, pas un état de santé individuel.
À ce stade, aucune des sources consultées pour ce dossier ne permet d'affirmer que la loi de 2021 ou la multiplication des baromètres ait, à elle seule, inversé la courbe de l'absentéisme ou de la détresse psychologique au travail : les résultats de l'enquête CT-RPS 2024-2025, attendus à partir de 2026, permettront seuls de mesurer, avec la rigueur de la statistique publique, si le cadre rénové depuis 2021 a produit des effets tangibles sur les conditions de travail des actifs en France.