En septembre 2024, le Premier ministre de l'époque, Michel Barnier, annonçait que la santé mentale serait la Grande Cause nationale pour l'année 2025. Un an plus tard, alors que le gouvernement vient de reconduire ce label pour 2026, un rapport sénatorial, plusieurs syndicats de psychiatres et une tribune signée par plus de quarante organisations dressent un même constat : l'ambition politique affichée reste largement en décalage avec les moyens réellement engagés sur le terrain.

Un label symbolique, hérité d'une longue tradition

Le label Grande Cause nationale existe en France depuis 1977, année où il avait été attribué à la lutte contre le cancer, selon l'historique disponible sur Wikipédia. Décerné chaque année par le Premier ministre à une association ou à un collectif après appel à candidatures, il a par la suite distingué des causes aussi diverses que la Ligue nationale contre le cancer (1984 et 1989), la maladie d'Alzheimer (2007), l'autisme (2012) ou les violences faites aux femmes (2018). La santé mentale est ainsi la première cause à avoir obtenu ce label pour deux années consécutives (2025 puis 2026). Concrètement, ce statut permet essentiellement d'organiser des campagnes d'appel à la générosité publique et d'obtenir des diffusions gratuites de messages de sensibilisation sur les chaînes de France Télévisions et de Radio France. Il ne constitue en revanche ni une loi de programmation, ni un engagement budgétaire contraignant — une distinction qui explique en grande partie l'écart documenté par les différentes sources de ce dossier entre la visibilité médiatique acquise par la santé mentale depuis 2025 et l'absence de traduction chiffrée dans les moyens du système de soins.

Une mobilisation d'ampleur, mais un label sans obligation de financement

Le statut de Grande Cause nationale, en France, ne s'accompagne d'aucune obligation budgétaire : il permet essentiellement une visibilité médiatique renforcée et la mobilisation de la société civile. Sur ce plan, l'année 2025 a été particulièrement dense. Selon un bilan publié le 28 novembre 2025 par la revue professionnelle Santé Mentale, plus de 3 000 événements ont été organisés dans l'ensemble des régions françaises et plus de 900 actions ont été officiellement labellisées, dans une mobilisation inédite associant associations, professionnels de santé, collectivités locales, familles et patients, sous la coordination du ministère de la Santé.

C'est à l'occasion d'une réunion de travail avec la ministre de la Santé Stéphanie Rist et Michel Barnier, redevenu simple député parisien après avoir quitté Matignon, que le nouveau Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé la reconduction de la Grande Cause nationale pour une seconde année, en 2026, selon cette même publication. Une association de familles de patients, l'Unafam, a profité de cette échéance pour formuler 48 propositions destinées à refonder la psychiatrie française, appelant notamment, selon Santé Mentale, à aller au-delà de la simple sensibilisation et à supprimer certaines pratiques de contention — une demande qui illustre la distance entre les revendications de terrain portées par les familles de patients et le contenu, plus mesuré, du plan ministériel présenté quelques mois plus tôt.

Un plan de 26 mesures, présenté sans financement chiffré

Sur le plan des politiques publiques, le principal texte associé à cette Grande Cause est le plan de relance de la psychiatrie, présenté le 11 juin 2025 par le ministre de la Santé de l'époque, Yannick Neuder. Selon la revue Santé Mentale, ce plan comporte 26 mesures, parmi lesquelles la volonté de porter à 600 le nombre d'internes en psychiatrie formés chaque année d'ici 2027 (contre 500 actuellement), la formation de 300 000 secouristes en santé mentale d'ici 2027, ou encore le déploiement, avant la fin de l'année 2025, de dispositifs de type SAS (service d'accès aux soins) psychiatriques dans 30 territoires.

Mais selon cette même source, le ministère n'a, au moment de la présentation du plan, précisé aucun financement supplémentaire dédié à ces mesures. Les réactions syndicales ont été vives : le Syndicat des psychiatres des hôpitaux, par la voix de son représentant Jean-Pierre Salvarelli, a jugé qu'« on ne peut pas rattraper dix ans d'atermoiements (...) en deux coups de cuillère à pot ». Le Collège national universitaire de psychiatrie a de son côté estimé que ces mesures arrivaient « tardivement, malgré de nombreuses alertes », en pointant un « manque criant de financement ». Un syndicat de psychologues, cité par la même publication, a qualifié l'annonce de « frémissement, mais loin de la rupture nécessaire », réclamant une politique audacieuse plutôt que des « rustines technocratiques ».

Le Sénat dresse un constat sévère sur l'état réel du système

Le décalage entre l'ambition affichée et la réalité du terrain a été documenté de façon particulièrement précise par un rapport d'information du Sénat, déposé le 25 juin 2025 sous la signature des sénateurs Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin, et titré sans détour « Santé mentale et psychiatrie : pas de "grande cause" sans grands moyens ». Le rapport chiffre l'ampleur de la crise : en 2023, 16 % des Français présentaient un syndrome dépressif et environ un quart déclaraient des symptômes anxieux, tandis que plus de 70 % rapportaient des troubles du sommeil. Chez les 11-24 ans, 30 % souffriraient de troubles anxio-dépressifs, et 25 % des lycéens interrogés en 2024 auraient déclaré avoir eu des pensées suicidaires, les jeunes filles étant particulièrement touchées (31 % à risque de dépression en collège et lycée, contre 21 % des garçons).

Côté offre de soins, le constat est tout aussi préoccupant selon ce même rapport : un tiers des postes de psychiatres hospitaliers restent vacants dans les hôpitaux publics, les effectifs de pédopsychiatrie ont chuté de 40 % entre 2010 et 2025, les délais d'attente dans les centres médico-psychologiques peuvent atteindre six mois, et seuls 57 % des postes de médecins scolaires seraient pourvus. Une analyse relayée le 19 décembre 2025 par Coline Garré dans Le Quotidien du Médecin résume la tension de façon lapidaire, en titrant : « santé mentale, une grande cause, un plan... mais sur le terrain, la crise ». Le rapport sénatorial formule, sur la base de ce diagnostic, 22 recommandations destinées à traduire l'ambition politique en moyens concrets — un chiffre qui, à lui seul, mesure l'écart entre le nombre de pistes d'action déjà identifiées par les parlementaires et le nombre de mesures effectivement financées à ce jour selon les autres sources de ce dossier.

Une alerte relayée par la société civile et les think tanks

Ce constat dépasse le seul cercle des professionnels de santé. Une tribune publiée le 22 octobre 2025 par l'Institut Montaigne, cosignée par plus de quarante organisations issues du monde de la santé, de la sphère gouvernementale et de la société civile, rappelle que 75 % des troubles psychiques se manifestent avant l'âge de 24 ans, ce qui rend la prévention précoce déterminante. Le texte souligne également que près de 70 % des Français conservent des représentations stéréotypées de la maladie mentale, et que dans les territoires ultramarins, 30 % des jeunes déclarent un mauvais état de santé mentale, soit seize points de plus que la moyenne nationale — un écart territorial que la tribune cite explicitement pour souligner que la crise de la santé mentale ne se limite pas à la seule métropole et appelle des réponses différenciées selon les territoires. Ses auteurs mettent en garde contre le risque de voir cette mobilisation retomber une fois l'année calendaire achevée : « ne pas éteindre le projecteur une fois qu'il a été allumé », plaidant pour un financement pérenne des structures et des professionnels, au-delà du seul affichage d'une année dédiée.

Ce que cela signifie pour les patients et les praticiens du bien-être

Pour les patients en quête d'un accompagnement psychologique, ce contexte institutionnel éclaire un paradoxe concret : la visibilité inédite donnée à la santé mentale depuis 2025 ne s'est pas encore traduite, selon les sources mobilisées dans ce dossier, par une réduction significative des délais d'accès à un psychiatre ou à un suivi en centre médico-psychologique. Cette tension alimente en creux, comme le documentent d'autres dossiers déjà publiés sur ce site, le recours croissant à des dispositifs alternatifs — du remboursement de séances chez un psychologue via des dispositifs dédiés jusqu'à l'usage, plus problématique, d'intelligences artificielles conversationnelles comme substitut de soutien. Il reste essentiel de rappeler qu'aucun de ces palliatifs ne se substitue à une prise en charge psychiatrique ou psychologique qualifiée en cas de trouble caractérisé, et que la Grande Cause nationale, en tant que telle, ne crée ni droit à remboursement ni obligation de moyens pour les établissements de santé.

Un dossier appelé à évoluer sur plusieurs fronts

Plusieurs échéances restent à surveiller : la mise en œuvre concrète, ou non, des 26 mesures du plan présenté en juin 2025 (objectif de 600 internes en psychiatrie par an d'ici 2027, 300 000 secouristes en santé mentale formés, généralisation des SAS psychiatriques) ; la suite donnée aux 48 propositions de l'Unafam pour la seconde année de la Grande Cause nationale ; et l'éventuelle traduction budgétaire, dans une prochaine loi de financement de la Sécurité sociale, des besoins chiffrés par le rapport sénatorial de juin 2025. À ce stade, aucune de ces trois échéances n'a connu de dénouement clair.