Pendant plus d'un an, entre le printemps 2025 et l'hiver 2026, l'avenir du remboursement des cures thermales par l'Assurance maladie a fait l'objet d'un bras de fer entre la Cour des comptes, plusieurs ministres de la Santé successifs et un secteur professionnel mobilisé. Le débat s'est conclu en janvier 2026 par un maintien des taux de prise en charge en vigueur, après une phase où une réduction spectaculaire avait pourtant été annoncée devant le Parlement. Reconstitution, sources à l'appui, d'un épisode qui illustre les tensions entre maîtrise des dépenses de santé et poids économique territorial de certaines pratiques de soins.

Un sujet sous surveillance budgétaire depuis plusieurs années

La question de la pertinence du remboursement des cures thermales n'est pas nouvelle. Dès 2019, la Cour des comptes avait consacré un chapitre de son rapport annuel aux relations entre le thermalisme et les collectivités territoriales, selon un compte rendu publié le 8 février 2019 par Previssima. La juridiction financière y qualifiait déjà la prise en charge des cures par l'Assurance maladie de « dépense mal régulée » et demandait à la Haute Autorité de santé (HAS) de se prononcer sur le maintien ou le retrait des actes thermaux de la liste des prestations remboursables. La HAS avait alors répondu qu'un décret d'application et une documentation plus précise des soins remboursés seraient nécessaires, tout en avertissant qu'une insuffisance de preuves scientifiques pourrait, à terme, déboucher sur un « déremboursement massif ». Le sujet est donc resté en sommeil pendant plusieurs années avant de resurgir avec une tout autre intensité au printemps 2025.

Avril 2025 : la Cour des comptes remet le sujet sur la table

C'est un nouveau rapport de la Cour des comptes, publié en avril 2025, qui a relancé la controverse. Selon plusieurs comptes rendus de presse locale, dont celui de Pyrénées Info Tarbes daté du 1er octobre 2025, ce rapport affirme que la France fait partie des derniers pays de l'OCDE à prendre en charge les cures thermales sans que leur service médical rendu ait été démontré. La Cour y demandait à la HAS de rendre un avis sur le déremboursement des soins thermaux et proposait, à titre de mesures intermédiaires, un relèvement du ticket modérateur ainsi qu'une limitation de la prise en charge des frais annexes - hébergement et transport - aux seuls patients en affection de longue durée (ALD). L'économie budgétaire alors chiffrée par la Cour restait limitée : environ 25 millions d'euros, un montant que plusieurs parlementaires ont par la suite mis en regard des quelque 470 000 curistes ayant bénéficié d'une cure thermale conventionnée en 2024.

La publication de ce rapport a immédiatement suscité une mobilisation parlementaire. Le 29 avril 2025, le Sénat a accueilli sa deuxième « Journée parlementaire du thermalisme », organisée à l'initiative du sénateur Jean-Marc Boyer (Les Républicains), selon un article de Public Sénat publié le même jour. Le sénateur y a averti que « si du jour au lendemain les cures ne sont plus remboursées, c'est 88 collectivités qui vont se trouver en grande difficulté », rappelant au passage que onze villes d'eaux françaises, dont Vichy, ont été inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO le 24 juillet 2021 au titre des « Grandes villes d'eaux d'Europe ». Il a également cité des chiffres de fréquentation et de remboursement pour les années précédentes, évoquant environ 350 millions d'euros remboursés par l'Assurance maladie en 2023, contre 302 millions d'euros en 2022.

Juin 2025 : une mobilisation parlementaire qui obtient un premier geste d'apaisement

Face à cette inquiétude, le groupe d'études sur le thermalisme de l'Assemblée nationale, présidé par le député Denis Fégné, a obtenu une rencontre avec le ministre de la Santé de l'époque, Yannick Neuder, le 11 juin 2025. Selon un article publié le 23 juin 2025 par le site professionnel L'Officiel du Thermalisme, cette réunion faisait suite à une démarche commune de vingt-quatre parlementaires opposés à toute mesure de déremboursement brutal. Le ministre y a déclaré qu'« il est inconcevable de porter un coup d'arrêt brutal au thermalisme médical par un amendement dans le PLFSS », tout en se disant disponible pour engager une réflexion de fond sur l'évolution de la filière avec l'ensemble des parties prenantes. Cette prise de position n'a toutefois pas mis un terme au débat : deux questions écrites parlementaires sont venues, dans les semaines suivantes, documenter la persistance des inquiétudes. Le 8 juillet 2025, le député Sébastien Humbert (Vosges) a interrogé le gouvernement sur sa position, rappelant que les économies potentielles ne représenteraient que 0,15 % des dépenses de l'Assurance maladie et soulignant le poids du secteur dans son département, où le centre thermal de Bains-les-Bains est le premier employeur local. Le 24 juillet 2025, le sénateur Bruno Rojouan (Allier) a de son côté interrogé le ministère sur les conséquences d'un éventuel déremboursement pour la santé publique et l'équilibre économique des territoires ruraux, citant notamment les stations de Vichy, Néris-les-Bains et Bourbon-l'Archambault.

Novembre 2025 : l'annonce d'une réduction bien plus sévère que prévu

Les apaisements du printemps ont été de courte durée. Le 5 novembre 2025, la ministre déléguée à la Santé, Charlotte Parmentier-Lecocq, a annoncé devant le Sénat une réduction du taux de remboursement des cures thermales bien plus importante que celle initialement envisagée par la Cour des comptes, selon des articles concordants publiés le 6 novembre 2025 par La Semaine des Pyrénées, Pyrénées Info Tarbes et le site Maire-info, destiné aux élus locaux. Le taux de remboursement du forfait thermal pour les patients du régime général devait passer de 65 % à 15 %, et celui des patients en affection de longue durée de 100 % à 65 %, pour une entrée en vigueur annoncée au 1er février 2026. L'économie budgétaire recherchée atteignait alors 200 millions d'euros, contre les 25 millions d'euros évoqués quelques mois plus tôt - une mesure inscrite dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2026, dans un contexte de déficit prévisionnel de la Sécurité sociale annoncé à 17,4 milliards d'euros pour 2026. La ministre a précisé qu'il ne s'agissait pas, selon ses mots, d'un « déremboursement complet », suggérant que les complémentaires santé pourraient prendre le relais.

Concrètement, selon Pyrénées Info Tarbes, cette réforme aurait ramené le remboursement à environ 130 euros sur un coût moyen de cure de 600 à 680 euros pour un séjour de dix-huit à vingt et un jours, hors hébergement et transport. La réaction du secteur a été immédiate. Le président du Conseil national des établissements thermaux (CNETh), Thierry Dubois, a qualifié la mesure de « catastrophe pour la santé » et d'« aberration », estimant qu'elle priverait certains patients chroniques d'une prise en charge reconnue et prescrite par un médecin. Il a chiffré la perte potentielle pour le secteur entre 3,5 et 3,8 milliards d'euros sur les 4,5 à 4,8 milliards d'euros de retombées économiques générées chaque année par le thermalisme, et anticipé une chute de l'emploi du secteur de 25 000 à 5 000 postes. La vice-présidente du CNETh, Adeline Guérard, a de son côté parlé d'un « quasi-déremboursement total ». Sur le terrain, des élus locaux ont fait entendre la même inquiétude : le maire de Dax, Julien Dubois, a rappelé que les cures « contribuent à l'aménagement du territoire » en soutenant commerces et emplois locaux, tandis que Benjamin Monssus, responsable de l'établissement thermal de Bourbon-Lancy, évoquait un « coup de massue » pouvant conduire à la fermeture de sa station. Au Parlement, le député Denis Fégné a déposé un amendement s'opposant à la mesure, et le sénateur Jean-Marc Boyer a averti qu'elle « nuirait directement à l'accès aux soins des patients et fragiliserait durablement les stations thermales ».

Décembre 2025 - janvier 2026 : un net recul du gouvernement

Le PLFSS pour 2026 a finalement été adopté définitivement le 16 décembre 2025. Selon L'Officiel du Thermalisme, qui a consacré un article à ce dénouement le 22 janvier 2026, la version finale du texte n'a pas retenu la baisse drastique annoncée en novembre : le CNETh a confirmé que les taux de remboursement restaient inchangés, soit 65 % pour les patients du régime général et 100 % pour les patients en ALD, le forfait de surveillance médicale continuant par ailleurs d'être remboursé à 70 %. Les conditions de prise en charge des frais de transport et d'hébergement, elles, demeurent soumises à des critères de ressources déjà en vigueur. Cette confirmation, intervenue après plusieurs mois d'incertitude pour les curistes et les professionnels du secteur, met un terme, au moins temporairement, à la séquence ouverte par le rapport de la Cour des comptes d'avril 2025.

Ce que cet épisode révèle des tensions autour du thermalisme médical

Au-delà de son dénouement, cette séquence de près d'un an illustre une tension récurrente entre plusieurs logiques difficiles à concilier. D'un côté, les institutions chargées de la maîtrise des dépenses de santé - Cour des comptes en tête - mettent en avant l'absence de démonstration robuste et actualisée du service médical rendu par les cures thermales, une catégorie de soins pour laquelle la littérature scientifique reste, de l'aveu même des rapports cités, difficile à mobiliser au regard des standards habituels de l'évaluation médicale. De l'autre, le secteur thermal et les élus des territoires concernés - très souvent des communes rurales de moins de 5 000 habitants, comme le rappelaient plusieurs des sources parlementaires citées plus haut - mettent en avant un poids économique et social sans commune mesure avec le coût budgétaire du dispositif pour l'Assurance maladie, celui-ci ne représentant, selon plusieurs chiffrages concordants, qu'une fraction inférieure à 0,2 % des dépenses annuelles de santé.

Cet épisode illustre aussi la difficulté, pour les pouvoirs publics, à faire des arbitrages sur des postes de dépenses de santé dont l'utilité thérapeutique et l'utilité territoriale ne s'évaluent pas selon les mêmes critères. Le débat n'est vraisemblablement pas clos : plusieurs des sources consultées pour ce dossier notent que la Cour des comptes maintient sa demande d'un avis de la HAS sur le service médical rendu des cures thermales, une évaluation qui, si elle aboutissait, pourrait rouvrir la discussion lors d'un prochain exercice budgétaire.

Rappel de prudence : les cures thermales évoquées dans ce dossier sont des soins prescrits par un médecin et dispensés dans des établissements agréés ; les éléments présentés ici concernent exclusivement les modalités de leur prise en charge financière par l'Assurance maladie, telles que débattues par les pouvoirs publics, les parlementaires et les représentants du secteur. Ce dossier rapporte ce débat institutionnel de manière factuelle ; il ne constitue ni une évaluation de l'efficacité thérapeutique des cures thermales, ni un conseil médical, et ne dispense pas de consulter un professionnel de santé pour toute question relative à une prescription de cure.