Pendant que plusieurs professions paramédicales sans ordre professionnel — diététiciens, ergothérapeutes, psychologues, ou plus récemment audioprothésistes — plaident depuis plusieurs années pour la création d'une telle instance, un rapport de l'Inspection générale des finances (IGF), révélé au printemps 2026, propose exactement l'inverse pour trois ordres déjà existants : leur suppression pure et simple, ou leur fusion en une structure unique. Un rapprochement que les sources de ce dossier ne font pas elles-mêmes, mais qui illustre à quel point la question du modèle ordinal reste, en France, disputée dans les deux sens à la fois.

Un pré-rapport révélé par la presse, avant une saisine du parquet

L'affaire a débuté par une fuite : selon le site infirmiers.com, un pré-rapport de l'IGF pointant des irrégularités au sein de l'Ordre national des médecins a été révélé par Le Canard enchaîné à la mi-mars 2026. Le 1er avril 2026, selon cette même source, la ministre de la Santé Stéphanie Rist a rendu publique une saisine de la procureure de Paris au titre de l'article 40 du code de procédure pénale — la procédure par laquelle une administration signale à la justice des faits susceptibles de constituer une infraction pénale — visant cette fois trois ordres : celui des médecins, celui des pharmaciens et celui des chirurgiens-dentistes. Un site spécialisé, Caducee.net, précise que cette annonce est intervenue le 31 mars 2026, accompagnée d'un plan d'action confié à l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Dans les trois cas, les constats de l'IGF portent, selon infirmiers.com, sur des « indemnités et remboursements insuffisamment justifiés », des « dépenses élevées et mal contrôlées », une « gestion territoriale défaillante des moyens et du patrimoine » et des manquements aux règles de la commande publique.

Trois scénarios, de la réforme de gouvernance à la suppression pure et simple

La synthèse complète du rapport de l'IGF, mise en ligne le 1er juin 2026 selon le site professionnel L'Information Dentaire, détaille trois scénarios pour l'avenir de ces ordres. Le premier, à court terme, propose une réforme de gouvernance : encadrement administratif externe renforcé, contrôles réguliers des praticiens, centralisation de la fonction disciplinaire, et adoption des règles de commande publique de droit commun. Le deuxième scénario est celui de la suppression pure et simple des ordres, avec un transfert de leurs missions vers des agences de l'État (direction générale de l'offre de soins, agences régionales de santé) et un basculement du contentieux disciplinaire vers les juridictions administratives. Le troisième scénario propose, à l'inverse, une fusion de l'ensemble des ordres des professions de santé en une entité unique, afin de mutualiser les moyens, réduire les coûts de fonctionnement, harmoniser les règles déontologiques et créer, selon les termes rapportés par L'Information Dentaire, « un interlocuteur unique pour les pouvoirs publics ». Le rapport qualifie le modèle ordinal actuel de « fragile » de manière intrinsèque et pointe des conséquences jugées « graves » pour la protection des patients.

Une critique que Force Ouvrière étend au secteur paramédical

C'est sur ce terrain que le débat rejoint, indirectement, le champ paramédical. Dans un communiqué daté du 5 juin 2026, le syndicat Force Ouvrière affirme que les constats de l'IGF sur les trois ordres médicaux « sont transposables » à l'Ordre national des infirmiers, créé en 2016. Le syndicat rappelle que cet ordre a été instauré « malgré l'opposition d'une large partie de la profession » et qu'il a, selon lui, toujours souffert d'un déficit de légitimité. FO interroge la nécessité, pour les infirmiers, de financer une institution dont les missions de contrôle, de régulation et de discipline pourraient, selon le syndicat, être assurées par les autorités administratives, les employeurs publics et privés, les juridictions compétentes et les agences de l'État. Le syndicat y voit une contradiction structurelle, également relevée par l'IGF selon FO : les ordres professionnels cumulent une fonction de régulation et une fonction de représentation corporatiste des professions, ce qui aboutirait à ce que le rapport qualifierait de « renoncement à la posture de régulateur » au profit de la défense de la profession elle-même. Plutôt que des réformes à la marge, Force Ouvrière plaide donc pour la suppression pure et simple des ordres de santé, au profit d'un transfert de leurs missions vers des services publics compétents.

Les ordres concernés répliquent

Les institutions visées ont réagi avec vigueur. Le Conseil national de l'Ordre des médecins (Cnom), dans une déclaration du 1er avril 2026, « prend acte » de la gravité des constats et de la saisine du procureur, tout en affirmant avoir engagé, dès juin 2025, un processus de modernisation et de réforme structurelle portant sur le renforcement des règles de gouvernance, la transparence financière, la gestion territoriale, et l'accélération des procédures disciplinaires. L'institution reconnaît néanmoins que certaines évolutions nécessiteront des modifications réglementaires ou législatives échappant à sa seule initiative — l'antériorité de ce chantier de modernisation, engagé selon le Cnom dès juin 2025, soit plusieurs mois avant la révélation du pré-rapport par Le Canard enchaîné à la mi-mars 2026, étant présentée par l'institution comme la preuve qu'elle avait « déjà anticipé » une partie des difficultés pointées par l'IGF. Du côté de l'Ordre des pharmaciens, sa présidente Carine Wolf-Thal a dénoncé, selon un article publié le 5 juin 2026, un rapport aux constats « sévères » mais « volontairement à charge », estimant qu'une partie des manquements relevés résulte de « retards ou de carences de l'État lui-même », notamment l'absence de textes réglementaires sur la prévention des conflits d'intérêts. Cette réaction intervient dans un contexte déjà marqué par un scandale distinct mais révélateur des failles de contrôle pointées par l'IGF : entre 2015 et 2021, le laboratoire Urgo a distribué illégalement environ 55 millions d'euros de cadeaux à quelque 8 000 pharmaciens pour s'assurer leur fidélité, une affaire dans laquelle l'ancienne ministre de la Santé Agnès Firmin-Le Bodo, ayant elle-même reçu 20 000 euros de cadeaux du laboratoire, a été condamnée en octobre 2025 à une amende de 8 000 euros dont 4 000 avec sursis.

Un secteur paramédical qui, lui, réclame l'inverse

Ce débat sur la suppression ou la fusion d'ordres existants intervient alors que plusieurs professions paramédicales dépourvues d'ordre professionnel continuent, de leur côté, de plaider pour en obtenir un. Des dossiers déjà publiés sur ce site documentent ce mouvement pour les diététiciens, les ergothérapeutes — dont une consultation nationale a été organisée en juin 2025 sur ce sujet — ou encore les psychologues et psychothérapeutes, dont la proposition de loi créant un ordre national reste, à ce jour, sans suite législative aboutie. Un dossier plus récent sur les audioprothésistes évoquait également, en creux, l'idée d'une telle création comme horizon possible de la réforme de leur formation. Dans chacun de ces cas, l'absence d'ordre professionnel est présentée par les organisations concernées comme un manque : impossibilité de disposer d'une instance disciplinaire propre, difficulté à faire respecter un titre ou des règles déontologiques communes, ou encore absence d'interlocuteur unique reconnu face aux pouvoirs publics — soit, presque point par point, les mêmes fonctions que l'IGF juge aujourd'hui mal remplies par les ordres qui en sont pourtant déjà dotés. Ce dossier ne prétend pas que ces professions ou l'IGF établissent elles-mêmes ce parallèle : il s'agit d'un simple constat de calendrier, qui illustre combien le modèle même de l'ordre professionnel — organisme à la fois régulateur et représentant d'une profession — reste, en France, débattu dans les deux directions simultanément selon le secteur concerné.

Ce que cela signifie pour les patients et les professionnels

Pour les patients, la fonction disciplinaire des ordres professionnels de santé demeure, à ce stade, pleinement en vigueur : aucune décision de suppression ou de fusion n'a été prise, seuls des scénarios ont été formulés par l'IGF pour alimenter une décision politique à venir. Pour les professionnels concernés, qu'ils exercent dans une profession dotée d'un ordre contesté ou dans une profession qui en réclame un, ce dossier illustre la difficulté à trouver, en France, un équilibre entre régulation indépendante de l'État, contrôle disciplinaire efficace, et représentation légitime des praticiens — un équilibre que ni la création, ni la suppression d'un ordre ne garantit mécaniquement, comme le montrent les manquements documentés par l'IGF au sein d'ordres pourtant solidement établis depuis des décennies : l'Ordre des médecins, dans sa forme actuelle, a été institué par l'ordonnance n° 45-2184 du 24 septembre 1945, selon la page que lui consacre Wikipédia — soit plus de huit décennies avant que l'IGF ne pointe les défaillances documentées dans ce dossier.

Des décisions politiques encore à venir

À la date de rédaction, aucun des trois scénarios de l'IGF n'a été formellement retenu par le gouvernement : seul un plan d'action piloté par l'IGAS a été annoncé, sans calendrier de réforme législative précis. Les prochaines échéances à surveiller incluent l'issue de la saisine du procureur de Paris, les mesures concrètes annoncées « courant mai » par la ministre de la Santé selon infirmiers.com, et une éventuelle extension formelle de la démarche à d'autres ordres de santé, dont celui des infirmiers, comme le réclame Force Ouvrière. Le sort des demandes de création d'ordre émanant des professions paramédicales qui en sont dépourvues reste, lui aussi, entièrement distinct de ce dossier et suivra son propre calendrier, indépendamment de l'issue réservée aux trois ordres aujourd'hui visés par l'IGF.