Perdre un proche ne donne accès, en France, à aucune profession réglementée : il n'existe ni diplôme d'État, ni titre protégé, ni ordre professionnel d'« accompagnant en deuil ». Ce qui existe, en revanche, c'est un secteur associatif ancien, structuré autour de milliers de bénévoles formés, auquel deux évolutions récentes sont venues donner une assise nouvelle : l'allongement, par la loi, du congé accordé aux parents endeuillés, et l'entrée pour la première fois du deuil dans une stratégie nationale de santé publique.
Un mouvement né dans les hôpitaux au tournant des années 1980
Le mouvement associatif français de l'accompagnement du deuil trouve son origine dans le champ des soins palliatifs. Selon l'historique publié par la fédération elle-même, l'association JALMALV (« Jusqu'à la mort accompagner la vie ») est fondée à Grenoble en juin 1983, autour du médecin R. Schaerer et de la psychologue en oncologie Janine Pillot, avant que six associations locales ne se regroupent en septembre 1987 au sein d'une fédération nationale laïque et apolitique. Cette fédération obtient sa reconnaissance d'utilité publique le 26 mars 1993, puis un agrément pour la représentation des usagers dans le secteur des soins palliatifs en 2007, selon la même source. Elle revendiquait 77 associations locales en 2010, année où elle comptait aussi 43 « villes-antennes » selon son propre décompte.
Un second mouvement, spécifiquement centré sur le deuil et non plus sur l'ensemble des soins palliatifs, se constitue une décennie plus tard : l'association Vivre son deuil est fondée en mars 1995 par le psychiatre et psychanalyste Michel Hanus, auteur d'une thèse sur les phénomènes de deuil, avant qu'il ne crée en juin 2001 la Fédération européenne Vivre son deuil pour coordonner les associations de ce nom existant en France et en Suisse, selon les éléments biographiques publiés par l'association elle-même et par sa notice Wikipédia. Hanus a par ailleurs présidé la Société de thanatologie et contribué à la création d'un comité national d'éthique funéraire en 2001. Ces deux réseaux, JALMALV et Vivre son deuil, occupent depuis lors une position centrale : contrairement à des pratiques comme la psychogénéalogie ou les constellations familiales — déjà traitées par cette rubrique et qui prétendent parfois « résoudre » un deuil non élaboré par des méthodes symboliques non validées scientifiquement — leur approche revendiquée est celle de l'écoute bénévole et non d'une thérapie ou d'une technique brevetée.
Un secteur toujours porté par le bénévolat formé, jamais par un diplôme d'État
Concrètement, ce secteur repose sur la formation continue de bénévoles et de professionnels du médico-social plutôt que sur un cursus universitaire dédié. La Fédération européenne Vivre son deuil, certifiée Qualiopi depuis le 7 octobre 2022 — un label qui atteste la conformité administrative d'un organisme de formation à un référentiel qualité, sans préjuger du contenu scientifique enseigné —, indique dans son catalogue de formations 2025 que 361 personnes, bénévoles ou professionnelles des secteurs médico-social et sanitaire, ont suivi ses sessions en 2024, avec un taux de satisfaction moyen de 94 %. Les thématiques proposées couvrent notamment le deuil périnatal, le deuil chez l'enfant et l'adolescent, ou le deuil des aidants.
Sur le terrain, les deux fédérations coopèrent désormais directement : selon les pages dédiées publiées par Vivre son deuil et par JALMALV, les deux réseaux ont mis en place un dispositif commun baptisé GroupeVisioDeuil, des groupes de parole tenus en visioconférence par des binômes de bénévoles formés issus des deux fédérations, destinés aux personnes endeuillées isolées, éloignées d'une association locale ou à mobilité réduite. La vitalité de ce milieu associatif s'est aussi manifestée lors du congrès national de la fédération JALMALV, tenu du 8 au 10 mai 2026 à Strasbourg sur le thème « Mourir… et après ? Envisager la mort sans tabou », qui a réuni 275 bénévoles issus de 54 associations locales, selon les comptes rendus publiés par plusieurs antennes régionales de la fédération. Le mouvement reste toutefois structurellement fragile : il dépend de la disponibilité de bénévoles et de la présence, ou non, d'une association locale à proximité du domicile de la personne endeuillée — une fragilité que le dispositif de visioconférence vise précisément à corriger.
2023 : le droit du travail reconnaît, pour la première fois, la durée réelle d'un deuil
Le cadre légal du deuil, longtemps resté minimal, a connu deux évolutions notables en l'espace de quelques semaines, à l'été 2023. La loi n° 2020-692 du 8 juin 2020 avait déjà instauré, pour la première fois, un « congé de deuil » spécifique en cas de décès d'un enfant de moins de 25 ans : un congé pour événement familial de 7 jours ouvrables à la charge de l'employeur, complété par un congé de deuil supplémentaire de 8 jours calendaires indemnisé par l'Assurance maladie. Trois ans plus tard, la loi n° 2023-622 du 19 juillet 2023, publiée au Journal officiel du lendemain, allonge ces durées : le congé pour décès d'un enfant passe de 5 à 12 jours ouvrables dans le cas général, et de 7 à 14 jours ouvrables lorsque l'enfant décédé avait moins de 25 ans ou était lui-même parent, quel que soit son âge — ce congé de 14 jours restant cumulable avec les 8 jours de congé de deuil indemnisé créés en 2020, selon le texte de la loi consulté sur Légifrance et les analyses juridiques publiées à sa suite.
Douze jours plus tôt, le 7 juillet 2023, une seconde loi — la n° 2023-567, « visant à favoriser l'accompagnement psychologique des femmes victimes de fausse couche » — avait ouvert un chantier voisin, celui de la perte périnatale précoce. Elle impose à chaque agence régionale de santé d'organiser un parcours associant médecins, sages-femmes et psychologues pour accompagner les femmes, et le cas échéant leur partenaire, confrontées à une interruption spontanée de grossesse. Son décret d'application, le n° 2023-1247 du 22 décembre 2023, permet notamment aux sages-femmes d'orienter directement une patiente ou son partenaire vers des séances d'accompagnement psychologique prises en charge par l'Assurance maladie, dans le cadre du dispositif Mon soutien psy déjà traité par cette rubrique. Une seconde loi entrée en vigueur au 1er janvier 2024 permet en complément aux femmes concernées, avant la vingt-deuxième semaine d'aménorrhée, de bénéficier d'un arrêt de travail sans délai de carence, selon l'annonce officielle publiée sur info.gouv.fr. Cette séquence législative de l'été 2023, resserrée sur quelques semaines, marque la première fois que le droit français reconnaît explicitement, dans deux textes distincts, que le deuil d'un enfant ou d'une grossesse justifie un temps et un accompagnement spécifiques, au-delà du congé pour décès d'un proche de droit commun.
2024 : le deuil entre dans la stratégie décennale des soins d'accompagnement
Le fait le plus structurant de la période reste toutefois d'ordre plus large : le 22 avril 2024, la ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités a lancé une « stratégie décennale des soins d'accompagnement » 2024-2034, dotée de 1,1 milliard d'euros de mesures nouvelles sur dix ans, dont le texte intégral — consulté directement au format PDF sur le site du ministère — consacre pour la première fois un chapitre spécifique au deuil. Le document reconnaît explicitement « les difficultés des proches » et annonce des « mesures d'accompagnement des familles et des professionnels de santé confrontés au deuil ». Trois mesures y sont formellement dédiées : la mesure 22, qui vise à « simplifier le parcours des familles endeuillées » en constatant que 39 % d'entre elles manquent d'information sur les démarches à accomplir après un décès, et qui prévoit l'automatisation du versement de la pension de réversion, l'encadrement des frais bancaires liés au décès et une information systématique dans les 15 jours suivant celui-ci ; la mesure 23, qui prévoit des « campagnes de sensibilisation nationale » et des ressources numériques pour les jeunes et les familles endeuillées ; et la mesure 24, qui organise une enquête nationale sur les dispositifs d'accompagnement et d'écoute déjà mis en place par les établissements de santé pour leurs professionnels confrontés au deuil de patients. La même stratégie consacre par ailleurs sa mesure 16 au soutien des 11 millions d'aidants familiaux, en relevant que « les jours d'arrêt de travail pour deuil pathologique sont en hausse » à mesure que l'allongement de la vie professionnelle expose davantage de salariés à la perte d'un proche pendant leur carrière.
Cette inscription du deuil dans un texte de politique de santé publique — et non plus seulement dans le droit du travail ou l'action associative — constitue une nouveauté par rapport à la décennie précédente, où le sujet restait cantonné aux pages internes des associations spécialisées ou à des questions parlementaires ponctuelles sur l'effectivité du congé pour décès d'un enfant. Elle ne crée pas, à ce stade, de nouvelle profession ni de nouveau titre : les trois mesures dédiées au deuil relèvent de la simplification administrative, de la sensibilisation et de l'enquête statistique, non de la création d'un cadre de formation ou d'un métier réglementé d'accompagnant en deuil.
Miviludes : le deuil, facteur de vulnérabilité générique, jamais pratique nommée
Cette rubrique ayant, pour de nombreuses autres disciplines, recoupé systématiquement le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), publié le 8 avril 2025, il convient de préciser ce que ce document dit — et ne dit pas — au sujet du deuil. Consulté en texte intégral, le rapport cite le deuil à deux reprises, mais toujours comme un facteur de vulnérabilité générique et non comme une pratique ou un métier identifié : il indique que des « facteurs de vulnérabilité situationnels », dont le deuil, la séparation ou l'isolement social, sont « majoritaires dans 61 % des cas » de dérive sectaire signalés à la mission, et évoque ailleurs l'adolescence, le deuil, la perte d'emploi ou la maladie comme des moments de détresse propices à l'emprise. À la différence de pratiques déjà traitées par cette rubrique — l'access bars, le décodage biologique ou la psychogénéalogie, nommément cités par ce même rapport —, ni « accompagnement du deuil », ni JALMALV, ni Vivre son deuil n'y figurent comme objets de signalement ou de vigilance spécifique. Le deuil y est traité comme une circonstance de vulnérabilité, susceptible d'être exploitée par n'importe quelle dérive plutôt que comme une pratique elle-même problématique.
Cette distinction n'exonère pas totalement le secteur de toute vigilance : la loi n° 2024-420 du 10 mai 2024 visant à renforcer la lutte contre les dérives sectaires a créé, à l'article 223-15-3 du code pénal, un délit autonome de placement ou de maintien d'une personne en état de sujétion psychologique ou physique, qui vise notamment l'exercice de pressions graves ou répétées destinées à altérer le jugement d'une personne fragilisée — une définition susceptible de s'appliquer, en théorie, à un accompagnant abusif profitant de la vulnérabilité d'une personne en deuil, quel que soit le nom donné à sa pratique. Aucun signalement ni aucune condamnation nommément rattachée à un accompagnant en deuil n'a toutefois été identifié dans le cadre de cette recherche.
Ce que cela signifie pour les praticiens et pour le public
Pour un praticien ou un bénévole intervenant en accompagnement du deuil, l'absence de titre protégé signifie qu'aucune formation n'est légalement obligatoire pour se présenter sous cette appellation, à la différence d'un psychologue (titre protégé par la loi du 25 juillet 1985) ou d'un psychiatre. Les deux principaux réseaux associatifs du secteur, JALMALV et la Fédération européenne Vivre son deuil, se distinguent en revanche par une revendication explicite : ils présentent leur action comme de l'écoute bénévole et non comme une psychothérapie, et orientent vers un professionnel de santé les personnes dont l'état relève d'un trouble psychiatrique caractérisé, tel un deuil pathologique au sens clinique du terme. Pour le grand public, la prudence habituelle s'applique face à toute offre commerciale se présentant comme un accompagnement de deuil « garanti » ou promettant de « refermer » un deuil en un nombre de séances déterminé à l'avance : la littérature scientifique elle-même distingue le deuil ordinaire, processus qui ne relève pas en soi de la maladie, du deuil compliqué ou pathologique, qui justifie une prise en charge par un professionnel de santé, notamment via le dispositif Mon soutien psy lorsque la situation le justifie. Aucune méthode, association ou fédération présentée dans ce dossier ne prétend se substituer à une telle prise en charge lorsqu'elle est nécessaire.