Ateliers de peinture en service d'oncologie, séances de musique auprès d'enfants hospitalisés, médiation par le dessin en psychiatrie ou en EHPAD : l'art-thérapie et la musicothérapie gagnent du terrain dans les établissements de santé français. Un hôpital pédiatrique lyonnais a ainsi intégré, avec le soutien d'une fondation, une psychologue formée à la médiation musicale au sein d'une équipe de prise en charge de la douleur. Ce mouvement d'intégration progressive contraste pourtant avec une réalité restée inchangée depuis des décennies : ni l'art-thérapeute ni le musicothérapeute ne disposent, en France, d'un titre protégé par l'État.

Deux disciplines proches, un même vide statutaire

L'art-thérapie et la musicothérapie recouvrent l'usage de médiations artistiques — arts plastiques, théâtre, danse pour la première ; écoute, chant, création sonore pour la seconde — à des fins d'accompagnement psychique, social ou de soutien à des soins somatiques. Contrairement au psychomotricien ou à l'ergothérapeute, professions de santé dont les diplômes sont réglementés par décret, quiconque peut, en France, se présenter comme art-thérapeute ou musicothérapeute sans qu'aucune obligation légale de formation ne s'impose à lui : l'appellation elle-même n'est pas protégée.

Ce vide n'a pas empêché la structuration progressive du secteur autour d'organisations professionnelles. Le Syndicat français des arts-thérapeutes (SFAT), qui a succédé en 2020 à la Fédération française des art-thérapeutes (FFAT) dissoute en décembre de cette même année, indique dans son cadre syndical — dont les statuts ont été mis à jour en avril 2023 — que l'une de ses missions premières reste de « œuvrer à la reconnaissance professionnelle auprès des pouvoirs publics et de l'ensemble des instances concernées ». Cinq ans après sa création, cette reconnaissance recherchée n'a toujours pas abouti à un texte réglementaire créant la profession.

Les parcours de formation reflètent cette absence de cadre unifié. Selon la Fédération européenne d'art-thérapie (EFAT), qui recense la situation pays par pays, la France compte des formations universitaires — diplômes universitaires (DU) de deux ans ou masters proposés notamment par les universités Paris Descartes (Paris 5), Toulouse et Tours — aux côtés d'organismes de formation privés aux durées et exigences d'admission très variables, l'entrée en formation supposant généralement une première licence ou un master dans un domaine connexe (psychologie, soin, travail social). L'EFAT résume la situation réglementaire française en une formule sans ambiguïté : « no state recognition » (aucune reconnaissance par l'État).

Décembre 2024 : une première classification officielle, mais limitée

Un pas a néanmoins été franchi fin 2024. Jusqu'alors, l'activité d'art-thérapeute était rattachée, dans le Répertoire opérationnel des métiers et des emplois (ROME) de France Travail, à la fiche générique K1104 consacrée à la psychologie. Une fiche métier spécifique, codée K1105 et intitulée « Art thérapeute », a depuis été créée par France Travail — sa première mention officielle et datée figurant dans la décision de la direction générale de France Travail n° 2024-97 du 26 décembre 2024 (publiée au bulletin officiel n° 2024-70), qui inscrit ce nouveau code parmi les métiers ouvrant droit à une rémunération de fin de formation à compter du 1ᵉʳ janvier 2025.

Cette évolution administrative constitue une reconnaissance de l'existence du métier dans la nomenclature de l'emploi — utile, par exemple, pour le financement de formations ou le suivi statistique du marché du travail — mais elle ne crée ni titre protégé, ni diplôme d'État, ni ordre professionnel : elle ne change rien aux conditions d'accès à la profession elle-même.

Des certifications privées qui se succèdent sans jamais se stabiliser

En l'absence de diplôme d'État, la voie la plus structurée pour se former reste l'inscription au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP), géré par France Compétences. Mais l'historique de ce registre pour la seule appellation « Art-thérapeute » illustre l'instabilité du cadre : une première certification (RNCP29504), enregistrée le 1ᵉʳ juin 2007 par l'organisme PROFAC, est arrivée à expiration le 29 septembre 2023. Une certification suivante (RNCP36899), portant le même intitulé, a pris le relais avant d'être à son tour remplacée par une fiche différente, RS7191, intitulée « Organiser un dispositif d'art-thérapie contemporaine » et enregistrée jusqu'au 25 juin 2030 selon France Compétences.

Cette succession de titres, portés par des organismes de formation privés et non par une profession unifiée sous une autorité publique unique, signifie concrètement qu'un professionnel formé et certifié à une date donnée peut se retrouver, quelques années plus tard, titulaire d'une certification expirée — sans que cela traduise une quelconque perte de compétence, mais parce que le cadre RNCP est structurellement temporaire et sujet à renouvellement. Une situation à laquelle s'ajoute la coexistence, au même moment, de plusieurs titres RNCP différents couvrant des approches ou des organismes de formation concurrents.

L'hôpital, terrain d'adoption croissant malgré l'absence de cadre nationale

Dans le même temps, ces médiations artistiques trouvent un écho croissant au sein même des établissements de santé, en particulier en pédiatrie. Selon un communiqué de presse diffusé en mars 2025 par les Hospices civils de Lyon (HCL) et la Fondation Apicil, l'Équipe mobile de la douleur pédiatrique de l'Hôpital Femme Mère Enfant de Lyon — l'un des plus grands hôpitaux pédiatriques d'Europe, avec plus de 300 lits — a intégré une psychologue spécifiquement formée à la médiation musicale, avec le soutien d'une subvention de 29 500 euros de la Fondation Apicil. Selon la docteure Solène Le Gouzouguec, médecin référent de cette équipe, citée dans le communiqué, la médiation musicale ouvre « de nouvelles perspectives dans la prise en charge psychique de la douleur » lorsque l'enfant « ne trouve pas les mots pour exprimer ses maux ».

Ce type d'initiative, financée par une fondation et intégrée à une équipe pluridisciplinaire encadrée médicalement, illustre une voie d'intégration désormais courante pour ces pratiques : plutôt que l'exercice libéral en cabinet indépendant, l'art-thérapie et la musicothérapie progressent d'abord comme discipline de soutien au sein d'équipes de soins, sous la responsabilité de professionnels de santé, notamment en pédiatrie, en oncologie, en gériatrie et en psychiatrie.

Les fédérations professionnelles, toujours actives

Du côté de la musicothérapie, la Fédération française des musicothérapeutes (FFM), qui réunit depuis 2003 plusieurs centres de formation universitaires autour d'un code de déontologie commun, poursuit sa structuration : elle a annoncé début 2026 l'élection d'un nouveau bureau pour le mandat 2026-2029, composé de professionnelles exerçant notamment en milieu hospitalier, en Ehpad, en pédiatrie, en neurologie et en oncologie. La fédération se donne pour mission, selon ses propres termes, de « fédérer, structurer et faire rayonner la profession » — une formulation qui, plusieurs décennies après la création des premiers diplômes universitaires de musicothérapie à Nantes et à Montpellier, témoigne elle aussi d'un travail de reconnaissance toujours en cours plutôt qu'abouti.

Un vide qui ouvre aussi la porte à des usages plus problématiques

L'absence de titre protégé ne pose pas seulement une question de qualité de formation : elle permet aussi à des pratiques éloignées du cadre thérapeutique de s'abriter derrière le même vocabulaire. Le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) documente ainsi, parmi les signalements reçus dans le champ santé et bien-être, le cas d'une personne se présentant comme « chanteuse lyrique et cosmique », « formatrice, musicothérapeute, médium canal », qui proposait une « méthode de musicothérapie spirituelle » présentée comme un procédé de « guérison quantique » censé « reprogrammer les cellules du corps ». Rien, dans le droit français actuel, n'empêche une telle personne de revendiquer le même intitulé professionnel qu'un musicothérapeute formé plusieurs années dans un cursus universitaire adossé à une faculté de médecine.

Ce que cette absence de cadre implique concrètement

Faute de titre protégé, la qualité et la durée de formation des personnes se présentant comme art-thérapeutes ou musicothérapeutes en France restent très variables : certaines suivent un diplôme universitaire de plusieurs années adossé à une faculté de médecine ou de psychologie, quand d'autres obtiennent une certification privée en quelques mois, voire suivent une formation non certifiante. Cette hétérogénéité, commune à de nombreuses pratiques de bien-être non réglementées en France, ne permet pas à un patient ou à un établissement de s'appuyer sur un repère unique et fiable pour évaluer la qualification d'un intervenant — d'où l'intérêt, pour les établissements de santé, de recourir en priorité à des professionnels intégrés à une équipe de soins encadrée médicalement, à l'image du dispositif lyonnais, plutôt qu'à un exercice isolé et non supervisé.

Cette absence de statut a également une traduction très concrète sur l'emploi : selon l'EFAT, la plupart des art-thérapeutes en France exercent à temps partiel dans ce rôle et doivent compléter leurs revenus par d'autres activités, dans les secteurs médical, éducatif ou social — les postes à temps plein dédiés spécifiquement à l'art-thérapie restant rares. La progression au sein des établissements hospitaliers, comme à Lyon, s'inscrit ainsi davantage dans une logique de mission ponctuelle rattachée à un service que dans la création de postes pérennes et identifiés d'art-thérapeute ou de musicothérapeute.

Rappel de prudence

L'art-thérapie et la musicothérapie sont des pratiques d'accompagnement et de médiation, dont certains effets sur la douleur ressentie ou l'anxiété ont fait l'objet d'études cliniques, notamment en contexte hospitalier pédiatrique. Elles ne constituent en rien un traitement médical à part entière et ne sauraient se substituer à une prise en charge par un médecin, un psychologue ou un psychiatre en cas de pathologie somatique ou psychique caractérisée. En l'absence de titre protégé, il revient à chaque patient de vérifier la formation effective, la durée du cursus suivi et, le cas échéant, l'intégration du praticien à une équipe de soins encadrée, avant d'engager un accompagnement de ce type.