Un métier de plus en plus présent, un statut toujours refusé

La musicothérapie s'est installée depuis plusieurs années dans des services hospitaliers, des établissements pour personnes âgées et des structures de soins palliatifs, sans pour autant disposer d'un statut professionnel reconnu par l'État. Un premier dossier avait déjà détaillé, en mars 2025, l'absence de titre RNCP actif pour les art-thérapeutes et musicothérapeutes et leur intégration progressive à l'hôpital. Depuis, le sujet a continué à occuper le Parlement : entre mars 2025 et mai 2026, quatre questions écrites déposées par des sénateurs et des députés de bords politiques différents ont interrogé le gouvernement sur une possible reconnaissance officielle de la profession. Les quatre réponses ministérielles, obtenues à des mois d'intervalle, aboutissent toutes à la même conclusion : la création d'un statut n'est ni engagée, ni même envisagée à ce stade.

Ce premier dossier de mars 2025 avait mis en évidence un paradoxe déjà bien installé : la fiche du répertoire national des certifications professionnelles consacrée à l'art-thérapeute, portée par l'organisme Profac, avait expiré le 29 septembre 2023 sans être renouvelée, et aucune fiche équivalente n'existait pour la musicothérapie en tant que telle. Seule une fiche de moindre portée, permettant d'organiser un dispositif d'art-thérapie contemporaine, restait active. Un code métier avait certes été créé fin décembre 2024 par France Travail pour l'art-thérapeute, preuve d'une reconnaissance administrative croissante de ces pratiques comme activité professionnelle identifiable — mais sans que cela n'équivaille à un statut de santé réglementé, ni à un titre protégé. Les échanges parlementaires réunis dans ce dossier montrent que, plus d'un an après ce constat, la situation réglementaire proprement dite n'a pas bougé d'un pouce, alors même que le débat public sur le sujet, lui, s'est poursuivi sans discontinuer au Parlement.

Quatre questions, une réponse presque mot pour mot identique

La première de ces questions, déposée par le sénateur Jean-Raymond Hugonet le 27 février 2025, portait sur la reconnaissance de la musicothérapie comme discipline médicale à part entière. La réponse, apportée en séance publique le 18 mars 2025 par la ministre déléguée chargée de l'autonomie et du handicap, écartait déjà cette perspective : selon la ministre, « il n'est pas démontré que cela nécessiterait des compétences uniquement médicales », de nombreuses professions paramédicales ayant déjà recours à la musique dans leur pratique. Le gouvernement invoquait également la tension démographique du corps médical, qu'il souhaite consacrer aux « expertises dans lesquelles la plus-value médicale est incontournable ».

Un an et demi plus tard, deux questions distinctes déposées à l'Assemblée nationale ont reçu, le même jour, une réponse quasiment identique. Le député Denis Fégné avait interrogé le ministère le 11 novembre 2025 sur l'absence de cadre légal du métier ; la députée Christelle D'Intorni avait fait de même le 4 novembre 2025, en insistant sur l'usage de la musicothérapie auprès des patients en soins palliatifs. Les deux réponses, publiées le 12 mai 2026, reprennent la même formule : « le fondement législatif n'existant pas pour réglementer le titre, ni pour créer cette profession de santé, ce chantier n'est pas actuellement ouvert ni souhaité par le ministère ». Quelques jours plus tard, le 7 mai 2026, une quatrième réponse, cette fois au Sénat, à une question de la sénatrice Laure Darcos déposée le 20 novembre 2025, reprenait des termes très proches, rappelant au passage que le titre de musicothérapeute n'est pas protégé et que « toute personne peut s'en revendiquer sans qualification ».

Cette répétition, sur un peu plus d'un an et par deux assemblées différentes, a été relevée le 13 mai 2026 par L'Officiel des Métiers, qui a consacré un article à ce refus réitéré au lendemain de la publication de la réponse à la question de Christelle D'Intorni. Selon cette publication professionnelle, le ministère de la Santé justifie sa position par trois obstacles cumulés : l'absence de tout socle législatif définissant la profession, la difficulté à évaluer et à intégrer les praticiens déjà en exercice, et les contraintes qu'un nouveau statut ferait peser sur eux (assurance professionnelle obligatoire, inscription à un répertoire national, obligations de formation continue). L'article souligne aussi, en s'appuyant sur des données de comparaison internationale, que l'Allemagne, l'Autriche et la Finlande ont d'ores et déjà intégré la musicothérapie à la liste de leurs professions paramédicales réglementées — une option que la France, à ce stade, écarte.

Une pratique qui se développe surtout en gériatrie et en soins palliatifs

Ce refus répété du gouvernement contraste avec la place croissante que la musicothérapie occupe dans certains services, en particulier auprès des personnes âgées et des patients en fin de vie. Les questions parlementaires elles-mêmes en témoignent : celle de Christelle D'Intorni citait explicitement les patients « en soins palliatifs », et celle de Denis Fégné mentionnait les « personnes âgées en perte d'autonomie ». L'Officiel des Métiers détaille ce même terrain d'usage, en évoquant l'accompagnement des personnes atteintes de maladies neurodégénératives comme la maladie d'Alzheimer en établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), ainsi que la réduction de l'anxiété et de la souffrance psychique en fin de vie.

Sur le plan scientifique, l'intérêt pour la musicothérapie en soins de fin de vie a franchi une étape en décembre 2025, avec la publication, par la prestigieuse collaboration Cochrane, d'un protocole de revue systématique consacré à la musicothérapie dans l'accompagnement de fin de vie. Il s'agit toutefois d'un protocole — c'est-à-dire du plan de recherche annonçant qu'une revue de la littérature va être conduite — et non d'une revue achevée livrant des résultats. Ses auteurs y annoncent leur intention d'évaluer les bénéfices et les risques de la musicothérapie combinée aux soins standards, comparée aux soins seuls ou à d'autres interventions non musicales, pour la gestion des symptômes physiques et des dimensions psychosociales des patients en fin de vie. Autrement dit, si la recherche internationale s'organise pour évaluer plus rigoureusement cette pratique, ses conclusions ne sont pas encore disponibles, et il serait prématuré d'y voir une validation scientifique acquise.

La comparaison internationale mise en avant par L'Officiel des Métiers éclaire différemment le refus français : dans les trois pays cités par la publication professionnelle — l'Allemagne, l'Autriche et la Finlande — la musicothérapie a été intégrée aux professions paramédicales réglementées, avec un cadre de formation et d'exercice défini par l'État. Ce choix ne préjuge pas de son efficacité clinique, qui reste, comme le montre le protocole Cochrane en cours, encore en cours d'évaluation scientifique rigoureuse ; il traduit en revanche un choix de politique de santé publique différent de celui qu'exprime, réponse après réponse, le ministère français depuis mars 2025.

L'alerte vient aussi de l'intérieur de la profession

Le paradoxe ne s'arrête pas au strict face-à-face entre praticiens et gouvernement : la propre fédération professionnelle du secteur a elle-même choisi de tirer la sonnette d'alarme. Dans un rapport publié en 2025 par son observatoire, la Fédération française des musicothérapeutes (FFM) dénonce la prolifération de pratiques se revendiquant d'une « musicothérapie énergétique » ou « vibratoire », sans lien avec la musicothérapie clinique fondée scientifiquement qu'elle représente. Selon la fédération, ces approches se caractérisent par l'absence de toute formation reconnue, un vocabulaire à consonance pseudo-scientifique, et une confusion entretenue auprès du public entre soin encadré et pratique de bien-être non validée. La FFM y voit un risque concret pour les publics les plus vulnérables — en particulier une possible « perte de chance » en matière de santé — ainsi qu'un terreau propice à des dérives sectaires, un terme qu'elle emploie explicitement.

C'est précisément l'absence de titre protégé, que le gouvernement refuse de créer, qui rend cette confusion possible : sans définition légale de la profession ni obligation de formation certifiée, rien n'empêche aujourd'hui quiconque de se présenter comme musicothérapeute, qu'il ait suivi un cursus universitaire reconnu par les associations professionnelles ou une formation de quelques jours axée sur des notions ésotériques. La fédération professionnelle appelle donc elle-même, dans son rapport, à une réglementation du titre — rejoignant sur ce point, mais pour des raisons de protection du public plutôt que de statut professionnel, la demande portée depuis des années par les parlementaires successifs.

Une prudence de mise pour le grand public

Comme pour toute pratique non conventionnelle utilisée en complément d'un parcours de soin, la musicothérapie ne doit pas être confondue avec un traitement médical, ni présentée comme se substituant à une prise en charge par un professionnel de santé. Les données disponibles à ce jour, y compris le protocole Cochrane évoqué plus haut, portent sur des interventions encadrées par des praticiens formés, en complément des soins standards — pas sur des pratiques isolées ou auto-proclamées. La vigilance mise en avant par la Fédération française des musicothérapeutes elle-même, notamment à l'égard des approches se revendiquant d'une dimension « énergétique » sans fondement clinique, va dans le même sens : la qualification réelle du praticien reste, en l'absence de titre protégé, le seul repère fiable pour un patient ou un proche souhaitant recourir à cet accompagnement.

Un dossier qui reste ouvert

À l'heure où ce dossier est rédigé, aucun des éléments recueillis ne laisse entrevoir une évolution prochaine de la position gouvernementale. Les quatre réponses ministérielles obtenues entre mars 2025 et mai 2026 renvoient toutes à l'absence de fondement législatif, sans qu'aucun calendrier de travail n'ait été annoncé sur ce sujet. Les praticiens continuent donc d'exercer, comme c'était déjà le cas en mars 2025, sans cadre réglementaire propre à leur métier, sous la seule bannière de leurs fédérations professionnelles et des formations qu'elles reconnaissent.