Un référentiel unique, mais cinq exercices très différents
Depuis le 26 février 2026, les infirmiers disposent eux aussi d'un texte officiel qui donne un contenu concret à une obligation créée près de cinq ans plus tôt. Un arrêté signé ce jour-là par la ministre de la Santé, des Familles, de l'Autonomie et des Personnes handicapées, Stéphanie Rist, publié au Journal officiel le lendemain, fixe les référentiels de certification périodique des professions de santé dotées d'un ordre. Parmi les huit annexes de ce texte, l'annexe 6 est directement consacrée à la profession infirmière — mais elle se distingue de toutes les autres par sa structure : là où les kinésithérapeutes ou les pédicures-podologues disposent chacun d'un document unique, le texte réservé aux infirmiers doit couvrir, sous un même intitulé, cinq réalités professionnelles distinctes énumérées par l'arrêté lui-même : l'infirmier diplômé d'État généraliste, l'infirmier anesthésiste diplômé d'État (IADE), l'infirmier de bloc opératoire diplômé d'État (IBODE), l'infirmier en pratique avancée (IPA) et la puéricultrice diplômée d'État.
Cette diversité n'est pas un détail administratif. Le référentiel de base, intitulé « Référentiel Infirmière DE généraliste (métier socle) » et daté, dans sa version consultée, du 7 septembre 2025, le rappelle explicitement dans son préambule : la profession infirmière se décline en France « en cinq diplômes d'État disposant chacun d'un référentiel Activités-Compétences et d'un référentiel Formation », auxquels s'ajoutent des référentiels propres à des typologies d'exercice. Construire un cadre de certification périodique commun à cet ensemble a donc supposé un travail de coordination bien plus lourd que pour les professions à exercice plus homogène déjà couvertes par cette même réforme.
Un chantier engagé dès fin 2022, piloté par cinq conseils professionnels
Le texte du référentiel générique précise que les travaux ont été « initiés depuis le 4ème trimestre 2022 » et menés « avec des représentants des 5 CNP infirmiers », c'est-à-dire les cinq conseils nationaux professionnels correspondant aux cinq diplômes d'État listés plus haut. Cette élaboration s'est appuyée sur le guide méthodologique publié par la Haute Autorité de santé en juillet 2022, qui avait défini un cadre commun aux sept professions à ordre concernées par l'ordonnance n° 2021-961 du 19 juillet 2021 : médecins, chirurgiens-dentistes, sages-femmes, pharmaciens, infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes et pédicures-podologues. Le référentiel infirmier rappelle également qu'un décret antérieur à celui de décembre 2025 encadre déjà le dispositif : le décret n° 2024-258 du 22 mars 2024, publié au Journal officiel du 24 mars 2024, avait posé une première fois le périmètre, le contenu et les modalités de calcul des délais de la certification périodique pour l'ensemble des professions concernées.
Le Conseil national professionnel infirmier (CNPI) a conduit ce travail à travers un groupe de rédaction dédié, associant des représentants des différents modes d'exercice, complété par un recueil de données auprès des organisations professionnelles et par des analyses bibliographiques nationales et internationales. Le document précise que ces travaux ont été menés en parallèle d'une réforme plus large de la profession infirmière, engagée depuis mai 2023, portant sur les missions, les domaines de compétences et les responsabilités des infirmiers — un chantier distinct mais concomitant, qui a nourri la rédaction du référentiel de certification. Selon l'arrêté du 26 février 2026, l'avis du CNP des infirmiers sur le texte final a été rendu le 13 octobre 2025, l'un des avis les plus précoces parmi les sept professions concernées, aux côtés de celui des pharmaciens (26 novembre 2025) et avant celui, plus tardif, des sages-femmes (16 janvier 2026).
La pratique avancée, seule catégorie dotée d'un document à part entière
Si le référentiel générique intègre, en annexe, les compétences spécifiques attendues des infirmiers anesthésistes, des infirmiers de bloc opératoire et des puéricultrices, la pratique avancée fait l'objet d'un traitement distinct : un document séparé, intitulé « Référentiel spécifique — Infirmiers en pratique avancée », daté d'octobre 2025, détaille les modalités propres à cet exercice, créé en France par le décret du 18 juillet 2018 et dont les compétences élargies — renouvellement d'ordonnances, primo-prescription dans certaines situations, accès direct expérimental — ont déjà fait l'objet d'un dossier distinct sur ce site. Cette architecture à double niveau, un socle commun et un texte propre pour l'exercice le plus récent et le plus élargi en compétences, illustre la difficulté à faire tenir dans un cadre unique une profession dont les missions se sont sensiblement diversifiées depuis une dizaine d'années.
Sur le fond, la structure reste toutefois calquée sur le schéma commun aux sept professions : quatre axes identiques dans leur intitulé — actualiser les connaissances et les compétences, renforcer la qualité des pratiques professionnelles, améliorer la relation avec les personnes soignées, mieux prendre en compte la santé personnelle du professionnel — avec, pour chaque axe, un principe de deux actions à réaliser sur le cycle de six ans. Le texte précise que les actions réalisées au titre du développement professionnel continu (DPC), de la formation continue ou de l'accréditation sont prises en compte au titre de cette obligation, ce qui doit permettre à une partie des infirmiers de valoriser un parcours déjà engagé plutôt que de repartir de zéro, un mécanisme identique à celui déjà décrit pour les kinésithérapeutes et les pédicures-podologues.
Une réforme accueillie sans hostilité, mais avec vigilance
Du côté des organisations professionnelles, l'accueil réservé à cette publication est resté globalement mesuré. Selon un article publié le 3 mars 2026 par le site professionnel Infirmiers.com, la publication de l'arrêté du 26 février 2026 porte à 52 le nombre total de référentiels rendus publics pour l'ensemble des professions à ordre concernées, médecins compris avec leurs multiples spécialités — un chiffre qui donne la mesure de l'ampleur du chantier réglementaire mené depuis 2022. L'article souligne que le référentiel infirmier a précisément vocation à couvrir « la diversité des exercices aussi bien libéral, qu'hospitalier, qu'en structure médico-sociale, en pratique avancée ou en coordination », et que chaque infirmier devra, sur un cycle de six ans, « justifier d'un parcours répondant aux attendus définis dans son référentiel ».
Le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI), dans une publication datée du 18 janvier 2026, présente le dispositif comme « un contrat de confiance » qui ne cherche pas à « piéger les soignants », tout en insistant sur la nécessité d'anticiper : selon le syndicat, « ce qui se pilote sur cinq ou six ans ne se rattrape pas en trois semaines », une manière d'alerter sur le risque que des infirmiers repoussent leurs démarches jusqu'à l'approche de l'échéance. De son côté, le Syndicat national des infirmiers et infirmières libéraux (SNIIL), dans un article du 13 janvier 2026, qualifie la certification périodique d'« avancée importante pour les infirmières et infirmiers libéraux », estimant qu'elle doit favoriser une formation continue mieux actualisée. Le syndicat indique toutefois rester vigilant sur le déploiement technique du dispositif et sur la clarification du rôle exact que jouera, à l'avenir, le développement professionnel continu dans l'articulation avec cette nouvelle obligation.
Cette double tonalité — adhésion de principe, prudence sur la mise en œuvre concrète — rejoint les préoccupations déjà identifiées côté kinésithérapeutes et pédicures-podologues à propos du calendrier de déploiement du téléservice « Ma Certif'Pro Santé », créé par le décret n° 2025-1335 du 26 décembre 2025 pour assurer le suivi individuel des parcours de certification. L'Ordre national des infirmiers, qui présente le dispositif depuis 2021 sur son site institutionnel comme un outil « pour accompagner l'actualisation des acquis professionnels », rappelle son rôle de contrôle : à l'échéance du cycle, l'instance ordinale dispose d'un délai fixé par le décret du 26 décembre 2025 pour vérifier que le programme minimal d'actions a bien été réalisé, avec la possibilité, en cas de manquement, d'engager une procédure disciplinaire.
Un calendrier à deux vitesses, commun à toutes les professions concernées
Comme pour les autres professions à ordre, le rythme de l'obligation reste celui fixé par l'ordonnance de 2021 : un cycle de six ans pour tout professionnel diplômé après le 1er janvier 2023, mais un premier cycle porté à neuf ans pour ceux qui exerçaient déjà à cette date, afin de tenir compte des formations suivies avant l'entrée en vigueur du dispositif. Le référentiel infirmier précise que ces règles de computation, définies dans leur principe par le décret n° 2024-258 du 22 mars 2024, restent « susceptibles d'évoluer » et seront réévaluées périodiquement en concertation avec les instances concernées, notamment la Commission professionnelle infirmière qui fait le lien entre les cinq CNP de la profession et l'instance nationale collégiale de certification périodique.
Le texte du référentiel insiste par ailleurs sur un principe d'indépendance : les actions retenues doivent être organisées « indépendamment de toute influence financière directe des entreprises commercialisant des produits ou services de santé » pouvant donner lieu à prescription ou conseil, et toute personne ayant contribué à la rédaction du contenu doit avoir communiqué une déclaration publique d'intérêts, consultable sur le site du ministère de la Santé. Cette exigence, commune à l'ensemble des référentiels de certification périodique, vise à garantir que le contenu des formations et actions validées ne soit pas influencé par des intérêts commerciaux.
Ce que cela signifie pour les infirmiers en exercice et pour leurs patients
Pour les infirmiers, quel que soit leur mode d'exercice, la publication de ce référentiel marque la fin d'une incertitude qui, depuis l'entrée en vigueur théorique de l'obligation au 1er janvier 2023, laissait le contenu concret de la certification périodique largement indéfini. Ils disposent désormais d'un cadre écrit, décliné selon leur diplôme et leur mode d'exercice, pour organiser sur plusieurs années les actions de formation, d'évaluation des pratiques et de suivi de leur propre santé qui composeront leur parcours de certification. La coexistence, au sein d'une même annexe, d'un socle générique et d'un document spécifique à la pratique avancée illustre la volonté affichée par le Conseil national professionnel infirmier de « concordance avec les activités professionnelles du moment », c'est-à-dire d'un dispositif censé s'adapter à l'évolution réelle des missions confiées aux infirmiers plutôt que de figer un cadre uniforme.
Pour les patients, la certification périodique demeure ce qu'elle est pour l'ensemble des professions concernées : un mécanisme administratif de suivi des compétences professionnelles dans la durée, et non une garantie individuelle de résultat pour un soin donné. Sa vocation, telle que la rappelle le texte de l'ordonnance de 2021, est de contribuer au maintien des compétences et à l'actualisation des connaissances tout au long de la carrière, sans se substituer aux autres mécanismes de contrôle de la pratique professionnelle. Le dispositif reste, en cette première moitié de l'année 2026, dans sa phase de mise en musique : le référentiel vient tout juste d'être publié, le téléservice de suivi individuel poursuit son déploiement, et la première échéance de contrôle réel, pour la grande majorité des infirmiers en exercice avant 2023, n'interviendra qu'à l'approche de 2031 ou 2032 selon leur situation. Comme pour toute question relative au suivi professionnel d'un infirmier, les patients qui souhaiteraient obtenir des informations sur l'inscription ordinale d'un praticien peuvent s'adresser au conseil départemental ou régional de l'Ordre national des infirmiers dont il relève.