Une présence de plus en plus visible en salle de naissance
Apparue aux États-Unis à la fin des années 1970, la fonction de doula — une accompagnante non médicale qui soutient une femme avant, pendant et après l'accouchement, sans pratiquer aucun geste médical — s'est développée en France au fil des années 2000. Elle occupe aujourd'hui une place suffisamment visible pour que le Sénat s'en soit saisi dans ses travaux sur la périnatalité : dans un rapport d'information déposé le 10 septembre 2024, la mission d'information sénatoriale sur l'avenir de la santé périnatale note que « certaines femmes choisissent également de se faire accompagner par des "doulas" », avant de préciser que « certains hôpitaux acceptent désormais la présence de ces tiers en salle de naissance ». Un constat qui illustre à la fois la normalisation progressive de la pratique dans les maternités et l'absence persistante de cadre légal la concernant.
Le Sénat pointe une profession sans définition ni encadrement
C'est précisément ce vide juridique que souligne le rapport sénatorial, porté par les sénatrices Annick Jacquemet et Véronique Guillotin et présenté le 11 septembre 2024 : les doulas y sont décrites comme exerçant « une profession ni définie ni encadrée ». Contrairement aux sages-femmes, dont l'exercice est réservé par le code de la santé publique, ou aux psychomotriciens et pédicures-podologues dont la formation fait l'objet d'une réglementation d'État, aucun texte ne fixe de contenu de formation, de code de déontologie ou de périmètre d'intervention opposable aux doulas. Le rapport s'inscrit dans un travail plus large consacré à la réorganisation territoriale de l'offre de soins périnatals, marqué par la réduction du nombre de maternités et la pénurie de personnel, un contexte dans lequel certaines familles se tournent vers un accompagnement complémentaire, en dehors ou en marge du parcours médical classique. La mission sénatoriale relève par ailleurs, dans le même rapport, que des pratiques d'accouchement non assisté à domicile se développent en parallèle, et avertit que « ces pratiques peuvent s'accompagner de dérives sectaires » — une mise en garde qui ne vise pas les doulas en tant que telles, mais le terreau plus large de défiance envers la médicalisation de la naissance dans lequel certaines dérives prennent racine.
Une enquête documente des pratiques à risque
Cette vigilance a été alimentée par une enquête menée par BFMTV début décembre 2024, relayée et commentée le 15 janvier 2025 par l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI), association reconnue d'utilité publique et partenaire de longue date des pouvoirs publics sur les questions de dérives sectaires. Selon cette enquête, une minorité de doulas se disent prêtes à accompagner un accouchement non assisté, en l'absence de toute sage-femme ou médecin, alors même qu'elles ne disposent d'aucune formation médicale reconnue. L'UNADFI rapporte également que certaines praticiennes recommandent des remèdes à base de plantes (feuilles de framboisier, agripaume, ortie) en substitution, et non en complément, du suivi médical standard d'une grossesse — sept consultations et trois échographies. D'autres pratiques rapportées relèvent davantage du registre symbolique ou commercial : le « lotus birth », qui consiste à ne pas sectionner le cordon ombilical pendant plusieurs jours après la naissance — une pratique qui accroît le risque infectieux —, ou la transformation du placenta en smoothies, gélules ou teintures, cette dernière préparation étant illégale en France. L'UNADFI relève enfin, chez une partie des doulas interrogées, un discours mettant en cause la pertinence du suivi médical standard de la grossesse. L'association rappelle à cette occasion que la Miviludes surveille ce secteur depuis près de vingt ans, en particulier les discours mobilisant un imaginaire de « sacré féminin » susceptibles d'exercer une influence psychologique sur des femmes en situation de vulnérabilité.
Une vigilance sanitaire ancienne, jamais démentie
Cette attention n'est pas nouvelle : dès 2007, la Miviludes avait un temps classé l'accompagnement à la naissance parmi les activités présentant un risque de dérive sectaire, avant de retirer cette classification spécifique l'année suivante — sans pour autant cesser de suivre le secteur, comme le rappelle l'UNADFI. L'Académie nationale de médecine s'était elle aussi penchée sur le sujet dès 2008, mettant en garde contre « l'immixtion de personnes insuffisamment formées » dans le processus de grossesse et d'accouchement, et pointant un risque de retard de recours à l'hôpital en cas de mauvaise interprétation de signes cliniques par une accompagnante non soignante. Ces réserves, vieilles de près de vingt ans, restent citées comme toile de fond par les organismes de vigilance actuels, signe que la question posée par l'activité de doula — comment accompagner sans se substituer au suivi médical — n'a toujours pas trouvé de réponse réglementaire stabilisée.
Un cas emblématique, à la marge de l'activité de doula
Le tribunal judiciaire de Pau a illustré, le 21 mars 2024, la frontière ténue entre accompagnement et exercice illégal d'une profession de santé, rapporte France Bleu. Une femme radiée de l'ordre des sages-femmes depuis une dizaine d'années a été condamnée à deux ans de prison ferme pour homicide involontaire et exercice illégal de la profession de sage-femme, après avoir accompagné, en 2019 à Bosdarros, un accouchement à domicile à l'issue duquel le nouveau-né n'a pas survécu. Il ne s'agissait pas d'une doula au sens propre — la prévenue continuait d'exercer illégalement un métier réglementé dont elle avait été exclue — mais cette affaire, régulièrement citée dans le débat public sur l'accompagnement non médicalisé de la naissance, illustre les risques que les autorités sanitaires associent plus largement aux pratiques d'accouchement se tenant hors de tout encadrement professionnel vérifiable.
L'association Doulas de France tente de structurer la profession
Face à ce vide juridique, l'associatif tente de s'organiser. L'association Doulas de France, principale structure fédérant la profession dans le pays, impose à ses adhérentes la validation d'un « socle initial de compétences » avant toute inscription à son annuaire — un référentiel créé en 2006 sous le nom de « cursus de base » et révisé en 2024, qui fixe un minimum de 19 jours, soit 133 heures, de formation en présentiel. L'association organise également, plusieurs fois par an, des sessions dites SIPED (Session d'Information Positionnement et Éthique de la Doula), destinées à faire connaître le cadre légal français et les valeurs éthiques de l'association aux candidates à la formation ; les sessions d'octobre 2023, mars 2024, octobre 2024 et avril 2025 ont toutes affiché complet, signe d'une demande soutenue. Sur le fond, la charte de l'association se démarque explicitement des pratiques les plus à risque documentées par l'UNADFI : elle interdit à ses adhérentes d'accompagner un accouchement en l'absence d'une sage-femme ou d'un médecin, au nom du monopole légal que le code de la santé publique réserve à ces professions pour le suivi médical de la grossesse et de la naissance. Cette ligne associative ne couvre toutefois que les doulas volontairement affiliées et formées selon son référentiel — l'absence de tout encadrement légal de la profession laisse la porte ouverte à des pratiques hors de ce cadre, comme celles documentées par l'enquête relayée par l'UNADFI.
Un phénomène à resituer dans un mouvement plus large
La question dépasse les frontières françaises. Une enquête du quotidien britannique The Guardian, relayée en France le 26 décembre 2025 par le site professionnel Profession Sage-Femme, s'est penchée sur la Free Birth Society, une structure américaine fondée par deux anciennes doulas qui font désormais la promotion, via podcasts et formations payantes pouvant atteindre plusieurs milliers de dollars, de l'accouchement totalement non assisté — sans sage-femme ni médecin. Selon cette enquête, qui a généré plus de 13 millions de dollars de revenus depuis 2018, ce mouvement s'appuie sur un discours accusant les professionnels de santé de pratiquer des « violences obstétricales » ou du « sabotage », pour capitaliser sur une défiance réelle envers le système de soins. L'enquête recense 48 cas de morts fœtales, de décès néonatals ou de blessures graves dans le monde en lien avec ce mouvement, dont certains sont survenus « en France », sans que le détail des cas français ne soit précisé dans les extraits disponibles. Ce mouvement, plus radical que l'activité de doula telle que pratiquée et revendiquée par l'association française de référence, illustre néanmoins la porosité entre accompagnement périnatal non médicalisé et rejet plus global du suivi médical, une porosité que le rapport sénatorial de septembre 2024 identifiait déjà comme un point de vigilance pour les pouvoirs publics.
Ce qu'il faut retenir pour les familles et les praticiens
Le rôle d'une doula, tel que le définit l'association de référence en France, se limite à un accompagnement relationnel, informatif et pratique — il ne comprend, en aucun cas, la surveillance médicale de la grossesse, le diagnostic, ni la pratique d'un accouchement, actes réservés par la loi aux sages-femmes et aux médecins. Les autorités sanitaires et associations de vigilance rappellent qu'aucune information ou recommandation reçue dans ce cadre ne doit se substituer à un avis médical, et qu'un accompagnement non médicalisé ne devrait jamais conduire à différer ou refuser un suivi ou une hospitalisation recommandés par un professionnel de santé. Dans un contexte de tensions sur l'offre de soins périnatals, largement documenté par le rapport sénatorial de 2024, la vigilance portée à ce secteur en développement devrait rester, selon toute vraisemblance, un sujet suivi de près dans les mois à venir.