Coliques, difficultés d'allaitement, sommeil agité, tête plate : dans de nombreuses maternités françaises, une consultation chez un ostéopathe fait aujourd'hui partie du parcours de soins classique du nourrisson, parfois recommandée par la sage-femme ou le pédiatre lui-même. Cette pratique très répandue est pourtant devenue, entre décembre 2024 et 2026, l'objet d'une controverse institutionnelle inhabituellement frontale entre l'Académie nationale de médecine, plusieurs sociétés savantes de pédiatrie et les organisations représentatives des ostéopathes.

Une pratique largement diffusée, aux marges du soin médical

L'ostéopathie manipulative appliquée aux tout-petits recouvre deux approches distinctes : les manipulations dites « viscérales », centrées sur l'abdomen et présentées comme utiles contre les coliques ou les régurgitations, et les manipulations dites « crâniennes », censées agir sur des tensions liées à l'accouchement. Selon les chiffres mis en avant par l'organisation professionnelle Ostéopathes de France, dans sa réponse du 7 mai 2025 à la controverse, l'étude nationale OPERA montrerait que plus de 70 % des ostéopathes orientent leurs jeunes patients vers un médecin en cas de doute clinique, et que 76 % des praticiens réalisent systématiquement un examen d'exclusion des pathologies avant toute manipulation. Ces chiffres, avancés par la profession elle-même, n'ont pas empêché la médecine hospitalo-universitaire de remettre en question, à partir de la fin 2024, le bien-fondé de ces pratiques chez une population jugée particulièrement vulnérable.

La profession d'ostéopathe elle-même rappelle, dans son communiqué du 7 mai 2025, être une profession jeune en France : sa reconnaissance formelle, via la loi de 2002 relative aux droits des malades puis les décrets d'application ultérieurs, ne remonte qu'à un peu plus de vingt ans. Ostéopathes de France y voit un facteur expliquant en partie le caractère encore incomplet de la littérature scientifique disponible, tout en affirmant que la recherche progresse. C'est précisément ce point — le niveau de preuve encore jugé insuffisant par la médecine hospitalière, deux décennies après la reconnaissance légale de la profession — qui cristallise aujourd'hui le désaccord avec l'Académie de médecine et la pédiatrie universitaire.

Décembre 2024 : l'Académie nationale de médecine tire la sonnette d'alarme

Le 3 décembre 2024, l'Académie nationale de médecine publie un communiqué au titre sans détour, qualifiant l'ostéopathie viscérale et crânienne chez le nouveau-né de « pratique discutable ». L'institution y relève que ces manipulations sont proposées aux jeunes parents pour des motifs très divers et souvent bénins — difficultés d'allaitement, pleurs nocturnes, constipation, coliques, ballonnements, ronflements, anxiété du nourrisson ou otites — sans que les bienfaits allégués reposent, selon elle, sur des études répondant aux exigences méthodologiques actuelles. Elle recommande alors cinq mesures : alerter les autorités sanitaires sur l'absence de preuve de sécurité et d'efficacité de ces pratiques, engager une évaluation objective des bénéfices allégués, renforcer et évaluer la formation des praticiens, mettre en place un suivi des effets indésirables chez le nouveau-né, et interdire la publicité pour ces pratiques au sein des maternités.

Un soutien inattendu : l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes

Dès le lendemain, 4 décembre 2024, l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes publie à son tour un communiqué saluant la prise de position académique — une intervention qui s'explique aussi par une rivalité de longue date entre les deux professions sur le terrain des manipulations manuelles. L'Ordre rappelle avoir déjà produit, dès 2016, deux rapports consacrés respectivement à l'ostéopathie crânienne et à l'ostéopathie viscérale, concluant l'un comme l'autre à une « absence de données démontrant l'efficacité de ces techniques ». Il qualifie ces approches de dérives thérapeutiques et souligne un point réglementaire précis, déjà en vigueur mais selon lui insuffisamment respecté : les ostéopathes sont tenus d'obtenir l'attestation d'un médecin certifiant l'absence de contre-indication avant toute manipulation d'un nourrisson de moins de six mois. L'Ordre appelle les autorités à faire respecter cette obligation existante et martèle qu'« un enfant en bonne santé n'a pas besoin d'être manipulé ».

La profession ostéopathique réplique, en ordre dispersé

La riposte des organisations représentatives des ostéopathes est, elle aussi, immédiate. Le 4 décembre 2024, le Registre des ostéopathes de France (ROF) et la Société européenne de recherche en ostéopathie périnatale et pédiatrique (SEROPP) publient un communiqué commun. Sans rejeter l'appel à la rigueur, les deux organisations affirment partager la priorité donnée à la sécurité des nouveau-nés, rappellent l'existence de recommandations de bonnes pratiques déjà élaborées par la SEROPP pour cette population, et proposent elles-mêmes un renforcement des exigences de formation ainsi qu'une surveillance active des pratiques professionnelles. Elles condamnent par ailleurs fermement les publicités jugées abusives qui exploitent les inquiétudes des jeunes parents — rejoignant sur ce point la demande de l'Académie, tout en défendant qu'une ostéopathie « pratiquée dans un cadre régulé » apporte, selon elles, des réponses adaptées à certains patients, y compris les plus jeunes. Le 6 décembre 2024, le Syndicat français des ostéopathes (SFDO) et l'Union pour l'ostéopathie (UPO) publient à leur tour une réponse plus offensive, contestant directement l'affirmation académique d'une absence de preuve : selon eux, des données existeraient pour étayer l'efficacité et l'innocuité de la prise en charge ostéopathique périnatale et pédiatrique dans certaines indications cliniques précises.

Avril 2025 : la pédiatrie hospitalière franchit un cap

Le débat change d'échelle le 29 avril 2025, lorsque la Société française de pédiatrie (SFP), rejointe par plusieurs sociétés savantes spécialisées, publie un communiqué qui ne se limite plus à une mise en garde mais prend position pour une contre-indication. Le texte affirme qu'en l'absence d'évaluation d'efficacité, les nourrissons exposés à ces manipulations encourent un risque pour des gestes qui seraient « au mieux inutiles ». La SFP y insiste sur le fait qu'aucune étude ne répondant aux standards scientifiques actuels ne permet à ce jour d'établir l'utilité, l'efficacité ou la sécurité de l'ostéopathie chez le nouveau-né et le nourrisson, avant que des essais rigoureux ne soient conduits.

Mai 2025 : les ostéopathes contestent les termes du débat

Dans un communiqué publié le 7 mai 2025, Ostéopathes de France conteste la sévérité du jugement porté par les sociétés savantes. L'organisation rappelle que la profession n'est reconnue en France que depuis un peu plus de vingt ans et que la recherche progresse malgré ce jeune âge institutionnel. Elle affirme qu'aucune donnée chiffrée sur une nocivité réelle des pratiques n'a été produite dans le débat, et met en avant les chiffres de l'étude OPERA évoqués plus haut sur les taux d'orientation vers un médecin. Elle revendique enfin des collaborations engagées avec des sociétés savantes pédiatriques, notamment lors de congrès scientifiques, et appelle à un dialogue fondé sur la transparence des données plutôt que sur l'opposition de principe.

Deux études hospitalières françaises ne trouvent pas de bénéfice démontré

Au-delà des prises de position institutionnelles, deux travaux menés par des équipes hospitalières françaises et relayés par le magazine médical Allodocteurs (France Télévisions) le 5 juin 2026 nourrissent le doute scientifique. Une étude conduite au CHU de Montpellier n'a pas mis en évidence d'effet de l'ostéopathie sur la prévention des déformations positionnelles du crâne (« têtes plates ») chez le nourrisson. Une seconde étude, menée au CHU de Nantes, n'a pas non plus trouvé de différence significative sur l'installation de l'allaitement entre les nourrissons ayant reçu des séances d'ostéopathie et un groupe témoin. Selon les pédiatres cités par Allodocteurs, le risque principal identifié n'est d'ailleurs pas tant celui d'un préjudice physique direct que celui d'un retard de recours au soin médical : des parents consultant un ostéopathe plutôt qu'un pédiatre face à des coliques, une constipation ou des troubles du sommeil qui relèveraient d'une prise en charge médicale. Les organisations ostéopathiques contestent ces conclusions, tout en reconnaissant l'opposition affichée du monde médical à la pratique chez les nourrissons de moins de six mois.

2026 : un projet international pour encadrer scientifiquement la pratique

La controverse n'a pas empêché, en parallèle, l'émergence d'initiatives visant à structurer scientifiquement l'ostéopathie néonatale plutôt qu'à l'écarter. Le 7 avril 2026, le site professionnel Egora rapporte la sélection, parmi plus de 1 100 candidatures soumises au programme « Health & Heritage Innovations Accelerator » soutenu par l'Organisation mondiale de la santé, d'un projet porté par l'équipe britannique CORaL (Londres) associée au médecin français Loïc Treffel. Ce projet, l'un des vingt-et-un lauréats internationaux retenus, vise à améliorer la prise en charge des grands prématurés et des nouveau-nés tout en réduisant la durée et le coût des hospitalisations, en dotant l'ostéopathie néonatale — aujourd'hui absente des protocoles hospitaliers — d'un cadre de formation structuré et de critères d'évaluation scientifique avant toute intégration aux parcours de soins.

Un débat loin d'être tranché

Dix-huit mois après le communiqué de l'Académie de médecine, la controverse reste ouverte, et elle recoupe une ligne de fracture plus ancienne entre professions manuelles. L'intervention de l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes dès le lendemain du communiqué académique illustre que ce débat scientifique se double d'une concurrence professionnelle entre kinésithérapeutes et ostéopathes sur le terrain des manipulations, chacune de ces professions revendiquant sa légitimité à intervenir sur le corps du nourrisson. Les sociétés savantes de pédiatrie maintiennent, pour leur part, une position de contre-indication faute de preuve d'efficacité, tandis que les organisations professionnelles ostéopathiques revendiquent des données de sécurité et misent sur des projets de recherche, y compris internationaux, pour asseoir scientifiquement leur pratique. Entre ces deux positions, aucune autorité sanitaire française — Haute Autorité de santé ou ministère de la Santé — n'a pour l'instant pris de position officielle et contraignante sur l'ostéopathie néonatale et pédiatrique en tant que telle, laissant coexister un encadrement réglementaire partiel (l'obligation de certificat médical de non contre-indication avant six mois) et l'absence de tout avis scientifique consolidé sur le fond.

Pour les parents, ce désaccord institutionnel invite à la prudence : les sociétés savantes de pédiatrie rappellent qu'une consultation médicale reste la première étape recommandée face à des troubles digestifs, alimentaires ou du sommeil chez un nourrisson, avant tout recours à une pratique dont l'efficacité n'est, à ce stade, établie par aucune étude répondant aux standards scientifiques actuels. Comme pour toute pratique de santé non conventionnelle, Paralib rappelle qu'aucune méthode évoquée dans ce dossier ne doit se substituer à un avis médical, en particulier lorsqu'il s'agit d'un nouveau-né ou d'un nourrisson.