Depuis plusieurs années, les grandes institutions consultatives et sanitaires françaises documentent, chiffres à l'appui, une dégradation persistante de la santé psychique des enfants et des adolescents. Deux rapports institutionnels majeurs publiés en 2025, complétés par des données épidémiologiques plus récentes et par le déploiement progressif d'un dispositif de remboursement des consultations psychologiques, dessinent l'état des lieux d'un sujet qui concerne directement les praticiens — psychologues, coachs et accompagnants spécialisés dans le soutien à l'enfance et à l'adolescence — de plus en plus nombreux à intervenir sur ce terrain en France.

Un constat partagé par les grandes institutions consultatives

Le 14 octobre 2025, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a adopté en séance publique un avis intitulé « Santé mentale et bien-être des enfants et des jeunes : un enjeu de société », voté à une très large majorité (111 voix pour, 2 abstentions). Fait notable relevé par l'institution elle-même : cet avis a été élaboré en associant vingt mineurs tirés au sort à ses travaux, une méthode inhabituelle pour une instance consultative de la République.

Le CESE y avance plusieurs chiffres pour cadrer l'ampleur du phénomène : selon l'avis, 75 % des troubles psychiques se développeraient avant l'âge de 25 ans, et plus d'un collégien ou lycéen sur deux exprimerait un mal-être psychique récurrent. Un lycéen sur quatre aurait eu des pensées suicidaires au cours de l'année écoulée, et la consommation d'antidépresseurs chez les jeunes aurait progressé de 60 % entre 2019 et 2023, selon des données de l'Assurance Maladie citées par le CESE. Autre constat mis en avant par l'institution : sept jeunes sur dix ayant déclaré un mal-être n'en auraient parlé à personne, tandis que les 7-19 ans passeraient en moyenne plus de trois heures par jour devant un écran en dehors du temps scolaire.

Quelques mois plus tôt, le 6 février 2025, le Haut Conseil de la famille, de l'enfance et de l'âge (HCFEA), rattaché au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, avait publié un rapport consacré à « L'aide et le soin aux enfants et adolescents en pédopsychiatrie et santé mentale », adopté par son Conseil de l'enfance et de l'adolescence le 14 janvier 2025. Le HCFEA y affirme que « la santé mentale des enfants et des adolescents continue de se dégrader en France » et pointe une tendance jugée problématique : la hausse de la consommation de psychotropes chez les enfants — y compris chez des enfants de moins de 6 ans — et l'allongement des durées de traitement médicamenteux, dans un contexte où les prises en charge thérapeutiques, éducatives et sociales reculeraient faute de moyens suffisants.

Des données épidémiologiques qui précisent l'ampleur du phénomène

Le 2 juin 2026, Santé publique France a rendu publics les résultats de deux enquêtes distinctes qui viennent documenter plus finement cette réalité, selon des tranches d'âge différentes. La première, l'étude Enabée, portant sur les enfants scolarisés en élémentaire (6-11 ans), établit que 13 % d'entre eux présentent au moins un trouble probable de santé mentale — trouble émotionnel, trouble oppositionnel avec provocation ou trouble déficitaire de l'attention avec ou sans hyperactivité. Selon l'agence sanitaire, les garçons sont plus souvent concernés, de même que les enfants ayant connu des complications à la naissance, une maladie chronique, des difficultés scolaires, un événement traumatique, une instabilité familiale, ou ayant vécu le confinement lié à l'épidémie de Covid-19 avec une détresse marquée.

La seconde enquête, EnCLASS, menée en 2024 auprès de 11 400 collégiens et lycéens, dresse un tableau plus contrasté. D'un côté, le bien-être psychique déclaré progresse par rapport à 2022 : 70 % des collégiens et 63 % des lycéens se disent en bon état de bien-être mental, soit une hausse de 11 à 12 points selon les niveaux, et le sentiment de solitude recule dans les deux populations. De l'autre, plusieurs indicateurs restent préoccupants selon Santé publique France : 45 % des collégiens rapportent des plaintes psychologiques au moins hebdomadaires, 19 % des lycéens sont classés à haut risque de dépression, et 20 % des lycéens déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois — un chiffre en repli de 4 points par rapport à 2022, tandis que la part de jeunes déclarant une tentative de suicide progresse de 2 points, à 15 %. L'agence relève par ailleurs que les filles présentent systématiquement des indicateurs de santé mentale moins favorables que les garçons sur l'ensemble de ces mesures.

Le harcèlement scolaire, un facteur de risque suivi année après année

Le ministère de l'Éducation nationale documente depuis 2023 un autre facteur de vulnérabilité par un baromètre annuel dédié. Selon la note d'information n° 25.43 de la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), publiée en juillet 2025, la Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire de novembre 2024 a permis de recueillir, via une grille d'auto-évaluation remplie par les élèves du CE2 à la terminale, des taux de harcèlement scolaire déclaré stables par rapport à l'édition précédente : 3 % des écoliers, 5 % des collégiens et 3 % des lycéens se trouvent en situation de harcèlement, c'est-à-dire déclarent subir de manière répétée des atteintes de leurs pairs tout en exprimant une perception négative de leur vie scolaire. Au-delà de ces situations de harcèlement caractérisé, la DEPP relève une proportion nettement plus large d'élèves présentant des signaux de vulnérabilité — 18 % dans le premier degré, 7 % au collège et 5 % au lycée —, sans que ces signaux suffisent à qualifier une situation de harcèlement au sens strict de la grille nationale.

Repenser l'accès aux soins : la réforme du dispositif « Mon soutien psy »

Face à ce constat, l'un des leviers d'action concrets mobilisés par les pouvoirs publics reste l'accès aux consultations de psychologues via le dispositif « Mon soutien psy », lancé en avril 2022 mais dont le bilan initial était resté mitigé, le dispositif étant jugé trop complexe et trop peu rémunérateur pour attirer les professionnels. Une réforme substantielle est entrée en vigueur en juin 2024, comme l'a détaillé la revue professionnelle Santé Mentale dans un article du 14 mai 2024 : suppression de l'obligation de prescription médicale préalable pour accéder à un psychologue partenaire, passage de huit à douze séances remboursées par an, et revalorisation du tarif de la consultation de 30 à 50 euros. Le dispositif s'adresse, selon cette même source, à toute personne « dès l'âge de 3 ans » en souffrance psychique d'intensité légère à modérée — une borne d'âge qui inclut donc directement la petite enfance.

Pour un enfant, l'accès reste néanmoins généralement médié par un premier échange avec un médecin (généraliste, pédiatre, médecin scolaire ou de PMI), qui peut orienter vers un psychologue partenaire du dispositif en l'absence de signe d'urgence nécessitant une prise en charge spécialisée immédiate, et le consentement des titulaires de l'autorité parentale demeure requis. Le dispositif ne se substitue pas à une prise en charge en pédopsychiatrie lorsque celle-ci est nécessaire ; il vise les situations de souffrance psychique légère à modérée, qu'il s'agisse d'anxiété, de stress ou de mal-être passager.

Des recommandations institutionnelles convergentes

Au-delà du seul accès aux soins, le CESE comme le HCFEA plaident tous deux pour une approche préventive plus large, plutôt qu'une réponse centrée sur le seul soin curatif ou médicamenteux. Le CESE recommande notamment de développer des formations aux « premiers secours en santé mentale » à destination des adultes encadrants (enseignants, animateurs, parents), de recruter davantage de pédopsychiatres, de revoir les rythmes scolaires et d'enseigner les compétences psychosociales pour réduire le stress lié à la scolarité — qu'il identifie comme une source d'anxiété pour de nombreux adolescents —, ainsi que de mieux réguler l'usage du numérique chez les mineurs, en évoquant la piste d'un couvre-feu numérique entre 22 heures et 8 heures plutôt qu'une interdiction générale. De son côté, le HCFEA appelle à un changement de paradigme vers une approche préventive et globale, à un accès renforcé aux psychothérapies et aux accompagnements éducatifs et sociaux en première intention, à une attention particulière portée aux enfants les plus vulnérables (outre-mer, situations de précarité, enfants protégés ou en situation de handicap), et à une meilleure coordination entre les secteurs médico-social, sanitaire et éducatif au niveau local.

Ce que cela signifie pour les praticiens de l'accompagnement enfance et adolescence

Ces travaux institutionnels dessinent un contexte dans lequel les professionnels intervenant auprès des enfants et des adolescents — psychologues bien sûr, mais aussi coachs et accompagnants spécialisés dans l'enfance et l'adolescence — sont amenés à occuper une place croissante, en complément des dispositifs de soin proprement médicaux. Il convient toutefois de rappeler, s'agissant d'un sujet de santé mentale infantile, qu'aucun accompagnement non médical ne saurait se substituer à une évaluation ou à une prise en charge par un professionnel de santé qualifié (médecin, psychologue, pédopsychiatre) lorsque la situation d'un enfant ou d'un adolescent le requiert, en particulier en cas de signes de détresse marquée, d'idées suicidaires ou de mise en danger. Les institutions citées dans ce dossier — CESE, HCFEA, Santé publique France, ministère de l'Éducation nationale — s'accordent sur un point commun : la nécessité d'une vigilance partagée entre familles, école et professionnels, plutôt qu'une réponse isolée et tardive face à la souffrance psychique des plus jeunes.