Reiki, magnétisme, naturopathie, sophrologie, hypnose de bien-être, bols tibétains : en France, le recours aux pratiques dites « de soins non conventionnelles » (PSNC) concerne, selon les propres chiffres de l'Ordre des médecins, près d'un Français sur deux. Depuis 2023, cette ampleur a poussé les institutions sanitaires à se saisir du sujet, entre volonté d'encadrement et crainte de légitimer des pratiques non évaluées scientifiquement. Retour, sources à l'appui, sur trois ans d'un dossier resté largement ouvert.

Un rapport de l'Ordre des médecins qui déclenche l'alerte

Le 27 juin 2023, le Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM) publie un rapport qui marque un tournant : « Les pratiques de soins non conventionnelles et leurs dérives ». Selon le CNOM, ces pratiques - tour à tour qualifiées de « médecines douces », « alternatives », « complémentaires » ou « naturelles » - ne relèvent d'aucune reconnaissance scientifique et ne figurent pas dans la formation initiale des médecins. L'institution alerte sur un secteur qu'elle juge « ni encadré, ni surveillé », propice à l'exercice illégal de la médecine et à des dérives thérapeutiques, voire sectaires. Le rapport souligne que la demande pour ces pratiques est nourrie par les insuffisances du système de santé conventionnel, la détresse sociale, le manque de temps médical et les inégalités d'accès aux soins.

L'ampleur du phénomène documentée par l'Ordre est significative : selon un article de l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI), publié le 11 juillet 2023 et relayant les chiffres du CNOM, environ la moitié des Français ont recours à ces pratiques au moins occasionnellement dans l'année, et 70 % en ont une opinion favorable. L'Ordre des médecins indique par ailleurs avoir reçu 1 700 signalements en 2022 en lien avec des pratiques de soins non conventionnelles. Face à ce constat, le rapport recommande de mieux encadrer l'usage des termes « médecine » et « docteur » par des praticiens non-médecins, et de relancer un groupe d'appui technique dédié - le GAT-PSNC -, annoncé quelques mois plus tôt par la ministre déléguée chargée de l'organisation territoriale et des professions de santé, Agnès Firmin Le Bodo, à l'issue des premières Assises de lutte contre les dérives sectaires, tenues les 9 et 10 mars 2023.

Un comité d'appui installé dans la foulée, déjà critiqué

Le 28 juin 2023, au lendemain de la publication du rapport de l'Ordre, la ministre déléguée installe effectivement ce « comité d'appui » chargé de travailler à l'encadrement des pratiques de soins non conventionnelles. Selon Le Quotidien du Médecin, qui relate sa première réunion dans un article publié le 20 juillet 2023, ce comité rassemble un large éventail d'acteurs : ordres professionnels de santé, Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), Haute Autorité de santé (HAS), associations de patients, mais aussi la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), l'association UNADFI et le collectif Fakemed - plutôt critiques de ces pratiques -, ainsi que, à l'inverse, l'Alliance pour les médecines complémentaires et alternatives (A-MCA) et un collège universitaire des médecines intégratives et complémentaires, plus favorables à leur intégration. Le Quotidien du Médecin relève que la composition même du comité, pensé comme « ouvert à la société civile », suscite déjà « de nombreuses questions » sur son fonctionnement et ses missions précises.

Cette hétérogénéité de points de vue autour de la table est rapidement pointée par l'UNADFI elle-même. Dans un second article publié le 12 septembre 2023, l'association s'inquiète d'un possible « risque de légitimation des pratiques de soins non conventionnelles » du fait même de la création de ce comité. Elle cible en particulier la participation d'organisations plutôt favorables à ces approches, comme l'A-MCA, dont la présence pourrait selon elle favoriser une intégration de pratiques non validées scientifiquement au sein du système de santé. L'UNADFI redoute la constitution d'un « catalogue » officiel de pratiques qui, en creux, validerait certaines méthodes non éprouvées, et pourrait finir par décourager des patients de recourir à la médecine conventionnelle. L'association plaide pour une ligne plus restrictive, excluant les pratiques de bien-être du champ de compétence du ministère de la Santé plutôt que de chercher à les y intégrer.

Un comité suspendu, une réponse ministérielle prudente

Près d'un an après son installation, l'avenir du comité d'appui reste flou. C'est ce que documente une question écrite adressée au gouvernement, publiée le 7 mars 2024 sur le site du Sénat. La sénatrice du Bas-Rhin Laurence Muller-Bronn y interpelle l'exécutif sur « les pratiques de soins non conventionnelles et leur encadrement », relevant que 40 % de la population y aurait recours au moins une fois dans l'année - une proportion qui grimperait, selon elle, jusqu'à 70 % chez les patients atteints de maladies graves. Elle pointe une confusion propre à la France entre pratiques sérieuses et dérives, alors que plusieurs pays voisins auraient développé une approche de « médecine intégrative » plus structurée. Elle relève surtout que le comité gouvernemental lancé en juin 2023 semble être resté suspendu depuis.

Dans sa réponse publiée le 20 mars 2024, la ministre déléguée chargée de l'enfance, de la jeunesse et des familles, Sarah El Haïry, confirme que le comité d'appui s'est en réalité réuni à trois reprises depuis sa création. Elle indique que ces échanges ont surtout permis de faire émerger un consensus sur la nécessité de retravailler la sémantique employée, afin d'éviter toute confusion entre pratiques médicales et pratiques non conventionnelles. Sur le fond, la ministre reste prudente : une éventuelle intégration de certaines pratiques non conventionnelles à la médecine conventionnelle ne pourrait, selon elle, être envisagée qu'une fois des données scientifiques objectives disponibles - tout en assurant de la mobilisation du gouvernement pour sécuriser l'accès des patients à ces pratiques et les informer des risques de dérives.

Les chiffres 2022-2024 de la Miviludes : la santé en tête des signalements

Deux ans après le lancement du comité d'appui, c'est un autre document institutionnel qui vient documenter l'ampleur du phénomène : le rapport d'activité 2022-2024 de la Miviludes, publié en avril 2025. Selon les chiffres qu'il contient, relayés par Vidal.fr le 10 avril 2025, le nombre de signalements de dérives sectaires adressés à la mission interministérielle est en hausse constante : 4 148 en 2022, 4 375 en 2023, puis 4 571 en 2024. La santé et le bien-être représentent, à eux seuls, 37 % de l'ensemble de ces signalements - la première thématique concernée, loin devant les autres domaines suivis par la Miviludes.

Le détail de ces signalements liés à la santé, toujours selon Vidal.fr, montre qu'environ 80 % concernent des personnes non-professionnelles de santé, mais que 20 % impliquent bien des professionnels : parmi eux, des psychologues (29 % de ce sous-ensemble), des médecins généralistes (20 %), des psychothérapeutes (14 %) et des ostéopathes (12 %). Le rapport de la Miviludes pointe en particulier la diffusion de pratiques non conventionnelles - reiki, magnétisme, bols tibétains - au sein même d'établissements de santé publics ou médico-sociaux, parfois sans encadrement médical, ainsi que leur essor via les réseaux sociaux. Interrogée par l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, qui relaie ce rapport le 17 avril 2025, la Miviludes souligne que les risques sont « particulièrement élevés lorsque des professionnels non issus du secteur de la santé interviennent » - une manière de distinguer les praticiens formés et encadrés par un ordre professionnel des intervenants sans cadre déontologique.

Une vigilance ordinale déjà ancienne, mais renforcée

Ce resserrement de la vigilance institutionnelle n'est pas propre aux médecins. L'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes rappelle, dans son article du 17 avril 2025, qu'une convention de partenariat le lie à la Miviludes depuis le 14 décembre 2015 déjà, portant sur l'échange d'informations relatives aux signalements de dérives sectaires et sur l'apport d'expertise de la mission interministérielle. L'Ordre met à disposition des kinésithérapeutes et du public un « tableau des techniques illusoires », recensant les méthodes non reconnues par le Conseil national de l'ordre et régulièrement mis à jour. À la lecture du dernier rapport de la Miviludes, il appelle à une « vigilance accrue » face aux dérives thérapeutiques susceptibles de mettre le public en danger.

Cette dynamique illustre un mouvement plus large : face à un phénomène jugé difficile à endiguer par la seule voie réglementaire, plusieurs ordres professionnels de santé choisissent de nouer, indépendamment du comité d'appui gouvernemental, leurs propres canaux d'échange avec la Miviludes - misant sur l'information et le signalement plutôt que sur une labellisation officielle des pratiques, dont le principe même continue, comme le montre la position de l'UNADFI, de diviser les acteurs du secteur.

Un dossier qui reste ouvert

Trois ans après le rapport du CNOM, l'encadrement des pratiques de soins non conventionnelles demeure, au vu des sources institutionnelles disponibles, largement inabouti : un comité d'appui existe, mais ses travaux avancent lentement et sa composition continue de diviser les associations de vigilance sectaire ; le gouvernement se refuse pour l'instant à toute intégration de pratiques non conventionnelles dans le soin conventionnel, faute de données scientifiques suffisantes ; et les signalements à la Miviludes, eux, ne cessent d'augmenter. Aucune source consultée pour ce dossier ne fait état, à ce jour, d'un texte réglementaire venu clore ce chantier engagé en 2023.

Pour les praticiens du paramédical et du bien-être comme pour leurs patients, ce contexte institutionnel invite à la prudence : aucune pratique non conventionnelle ne saurait se substituer à un avis médical ou à un traitement conventionnel, en particulier face à une pathologie grave. Les sources citées ici - Ordre des médecins, Miviludes, ordres professionnels - convergent pour distinguer les activités de bien-être proposées par des professionnels formés et inscrits à un ordre ou une fédération reconnue, des pratiques présentées comme des alternatives thérapeutiques à part entière, qui n'ont pas fait l'objet d'une évaluation scientifique validée à ce stade.