Le 10 juillet 2025, la Haute Autorité de santé (HAS) a mis en ligne ses toutes premières recommandations de bonne pratique consacrées à la fibromyalgie, un document intitulé « Fibromyalgie de l'adulte : conduite diagnostique et stratégie thérapeutique », validé par le collège de la HAS le 19 juin 2025 selon la décision officielle n° 2025.0151/DC/SBP publiée sur son site. Fait rare pour une recommandation de la HAS, ce texte a été demandé non pas par des sociétés savantes médicales mais par des associations de patients atteints de fibromyalgie, précise le descriptif de la publication joint au document. Il intervient alors que cette pathologie douloureuse chronique, longtemps contestée dans son existence même par une partie du corps médical, ne disposait jusqu'ici d'aucun cadre méthodologique officiel en France.
Une pathologie reconnue par l'OMS, longtemps sans cadre officiel français
Selon le document publié par la HAS, la fibromyalgie touche environ 1,5 à 2 % de la population générale, avec une fréquence près de trois fois supérieure chez les femmes que chez les hommes. La Classification internationale des maladies de l'Organisation mondiale de la santé (CIM-11) la reconnaît comme une douleur chronique généralisée, liée à des modifications de la détection et de la modulation de la douleur au niveau du système nerveux central, qui se traduisent par une hypersensibilité douloureuse généralisée. Cette douleur diffuse, présente depuis au moins trois mois, s'accompagne fréquemment d'autres symptômes non spécifiques : fatigue, troubles du sommeil, troubles digestifs, troubles cognitifs et psychologiques, rappelle la HAS dans les messages clés de sa recommandation.
Le diagnostic reste, souligne le texte, exclusivement clinique : il n'existe à ce jour aucun biomarqueur ni examen d'imagerie permettant de le confirmer. Les praticiens sont invités à s'appuyer sur un interrogatoire ciblé, les critères de l'American College of Rheumatology (ACR) de 2016 et le questionnaire FiRST, selon les précisions apportées par le site médical Egora dans un article publié le 10 juillet 2025, le jour même de la mise en ligne du document. La HAS insiste particulièrement sur l'étape de l'annonce diagnostique, qu'elle présente comme un moment clé permettant de « légitimer la plainte » du patient et de faciliter son engagement dans la construction d'un projet de soins partagé avec le médecin généraliste, chargé d'en coordonner la mise en œuvre.
Une stratégie graduée qui place les approches non médicamenteuses en première ligne
Le cœur de la recommandation tient dans sa hiérarchisation des traitements. En première ligne, la HAS recommande l'activité physique, sous la forme d'un programme structuré d'activité physique adaptée (APA), mis en œuvre et supervisé principalement par un enseignant en APA ou par un kinésithérapeute, précédé d'une évaluation médicale et, si besoin, d'un bilan-diagnostic kinésithérapique. Les professionnels associés à ce programme peuvent également inclure, selon les besoins du patient, des ergothérapeutes ou des psychomotriciens. Ce n'est qu'en deuxième ligne que certains antidépresseurs et antiépileptiques, prescrits à faible dose pour limiter les effets indésirables, peuvent être envisagés en traitement de fond, les antalgiques usuels n'étant recommandés que ponctuellement et les opioïdes réservés à un usage exceptionnel et prudent. Une troisième ligne, plus marginale, concerne certaines techniques de neurostimulation proposées après avis spécialisé.
C'est dans cette architecture que la HAS situe un ensemble d'approches non médicamenteuses directement pratiquées par des professionnels du paramédical et du bien-être, qu'elle qualifie, dans ses messages clés, d'interventions « sans effets indésirables ni risques pour la santé » pouvant être « discutées dans le cadre du projet de soins », sous certaines conditions de délivrance, de formation des intervenants et d'arrêt en cas de non-réponse.
Relaxation, hypnose, méditation : des recommandations conditionnelles mais inédites
Dans la section consacrée à la relaxation, à l'hypnose et à la méditation, la HAS formule plusieurs recommandations numérotées qui, pour la première fois, situent officiellement la place de ces pratiques dans la prise en charge de la fibromyalgie. Sur la relaxation, le texte estime qu'elle « peut être envisagée » compte tenu de ses effets positifs observés dans d'autres douleurs chroniques (détente, apaisement, bien-être) et de la possibilité d'un apprentissage suivi d'une pratique autonome, à condition d'être délivrée dans des conditions précises : description de la technique utilisée, intervenant ayant une formation appropriée, nombre de séances et fréquence définis. La HAS précise toutefois qu'en l'absence d'études suffisantes, elle ne peut trancher entre les différentes techniques disponibles, citant explicitement le training autogène de Schultz, la relaxation progressive de Jacobson, la visualisation par imagerie guidée, le biofeedback, la sophrologie de Caycedo ou la cohérence cardiaque.
Sur l'hypnose, la recommandation est plus circonstanciée : elle « peut être envisagée dans la fibromyalgie » si elle est délivrée par un professionnel de santé ou un psychologue formé à cette approche, en s'appuyant sur son intérêt documenté dans d'autres douleurs chroniques pour aider le patient à modifier son rapport à la douleur, ainsi que sur la possibilité d'une autohypnose pratiquée en autonomie après apprentissage. La HAS assortit toutefois cette recommandation d'une condition médicale explicite : avant d'envisager l'hypnose, le médecin qui suit le patient doit s'assurer de l'absence d'une psychopathologie avérée, qui nécessiterait une évaluation par un psychiatre susceptible d'indiquer ou, au contraire, de contre-indiquer cette approche. Quant à la méditation, dont la forme la plus répandue est la méditation de pleine conscience, elle « peut être envisagée » au vu de résultats jugés encourageants dans d'autres syndromes douloureux, sous les mêmes réserves de cadre et de formation des intervenants.
Acupuncture non recommandée, techniques manuelles jugées non tranchées
La recommandation se montre en revanche nettement plus réservée sur d'autres approches également présentes dans l'offre paramédicale française. Concernant l'acupuncture, la HAS constate que son efficacité sur les douleurs chroniques en général est jugée « faible et transitoire », que ses mécanismes d'action dans la fibromyalgie restent insuffisamment élucidés et que ses bénéfices sont contradictoires selon les études disponibles ; en l'absence de données de bonne qualité sur les techniques utilisées et la formation des intervenants, la HAS conclut qu'il n'est « pas possible de recommander l'acupuncture dans la fibromyalgie ».
Le même constat de données insuffisantes s'applique, selon le document, à la chiropraxie, à l'ostéopathie, aux massages et à la fasciathérapie, pour lesquelles la HAS indique qu'il n'est pas possible de statuer sur leur efficacité faute d'études de bonne qualité. Le groupe de travail ayant élaboré la recommandation ajoute un point de vigilance spécifique : certaines techniques manuelles peuvent être mal supportées par les patients fibromyalgiques en raison de l'allodynie, cette sensibilité douloureuse exacerbée au moindre contact, propre à la pathologie. Sur un registre proche, l'EMDR (thérapie de retraitement par mouvements oculaires), habituellement utilisée dans le traitement du psychotraumatisme, est jugée sans place dans la prise en charge de la fibromyalgie, sauf en cas de syndrome de stress post-traumatique associé, qu'il convient alors de rechercher spécifiquement.
D'autres approches corps-esprit fondées sur le mouvement, comme le tai-chi, le yoga ou le qi gong, ainsi que des pratiques comme le pilates, la danse ou la marche nordique, sont en revanche jugées susceptibles d'apporter une amélioration modérée de la douleur et des capacités fonctionnelles à court terme, à condition d'être encadrées par des intervenants formés et pratiquées dans des modalités précisément définies (nombre, fréquence et durée des séances). Les soins thermaux, associés à une reprise d'activité physique, sont également cités par la HAS comme apportant des bénéfices antalgiques et fonctionnels modérés, tandis que la cryothérapie corps entier et l'oxygénothérapie hyperbare sont écartées ou jugées non tranchées, cette dernière étant explicitement déconseillée par la HAS au regard des recommandations européennes de médecine hyperbare et de ses effets indésirables potentiels.
Une recommandation coproduite avec les associations de patients
La genèse de ce texte se distingue des recommandations médicales classiques par l'implication directe des associations de malades. Selon les informations publiées sur le site de l'association FibromyalgieSOS, celle-ci a travaillé pendant plusieurs mois avec le groupe d'experts mandaté par la HAS, sa présidente Nadine Randon et sa présidente d'honneur Ghyslaine Baron ayant contribué à l'élaboration du document aux côtés de trois bénévoles associatifs membres du groupe de lecture. Le comité de pilotage de la recommandation a par ailleurs été présidé par le Dr Didier Bouhassira, précise le descriptif officiel de la publication, qui indique également que la recherche documentaire ayant servi de base au texte a couvert la période de janvier 2016 à juillet 2022, complétée par des recherches spécifiques jusqu'en mars 2025 et une veille documentaire prolongée jusqu'en mai 2025.
Dans la continuité de cette recommandation destinée aux professionnels de santé, la HAS a publié le 30 septembre 2025 un document distinct, directement adressé aux patients, intitulé « Comprendre la maladie pour mieux vivre avec ses symptômes », comme l'a rapporté le magazine Santé Mentale dans un article publié le 2 octobre 2025. Ce guide reprend, en langage accessible, les grands axes de la stratégie thérapeutique recommandée : programme d'activité physique, techniques de relaxation, hypnose, méditation, ainsi qu'un accompagnement psychologique pouvant s'appuyer sur le dispositif public « Mon soutien psy ». Le texte encourage également les patients à rester en lien avec d'autres personnes concernées par la maladie et à maintenir, autant que possible, leur vie familiale et sociale.
Ce que cette recommandation change pour les praticiens du paramédical et du bien-être
Pour les professionnels du paramédical et du bien-être, cette première recommandation HAS sur la fibromyalgie fournit, pour la première fois, un cadre de référence officiel et gradué : elle situe certaines pratiques (activité physique adaptée, kinésithérapie, relaxation, hypnose pratiquée par un professionnel formé, méditation) comme des options pouvant être discutées dans un projet de soins coordonné par le médecin traitant, tout en plaçant d'autres approches (acupuncture, ostéopathie, chiropraxie, massages, fasciathérapie) dans une zone d'incertitude scientifique assumée comme telle, faute de données suffisantes, plutôt que dans un rejet explicite. La HAS insiste, à plusieurs reprises dans son texte, sur l'importance d'un cadre de délivrance précis — formation de l'intervenant, description de la technique, nombre et fréquence des séances, arrêt en cas d'inefficacité — quelle que soit l'approche envisagée, et sur la nécessité d'une coordination avec le médecin traitant, en particulier avant d'engager une démarche d'hypnose, pour écarter une psychopathologie sous-jacente.
Cet article rapporte le contenu d'une recommandation de bonne pratique publiée par une autorité sanitaire publique ; il ne constitue ni un avis médical, ni une incitation à recourir à l'une ou l'autre des pratiques mentionnées. La fibromyalgie étant une pathologie chronique complexe, toute décision thérapeutique relève d'un dialogue avec un médecin, seul habilité à poser le diagnostic, à écarter une pathologie associée et à coordonner, le cas échéant, le recours à un professionnel paramédical ou à une pratique complémentaire dans le cadre d'un projet de soins partagé.