Un montant record, mais une communication qui brouille les pistes. Le bilan annuel de la lutte contre la fraude à l'assurance maladie, présenté par la Caisse nationale de l'assurance maladie (CNAM) le 16 avril 2026, fait état de 723 millions d'euros de fraudes détectées et stoppées en 2025, un niveau jamais atteint. Mais derrière ce chiffre global se cachent des dynamiques très différentes selon les professions paramédicales concernées — et une controverse, documentée par la presse professionnelle, sur la façon dont ces statistiques sont présentées au public.

Ce bilan s'inscrit dans une mission permanente de la CNAM, chargée de détecter et de sanctionner les comportements frauduleux susceptibles de peser sur les comptes de l'Assurance maladie, qu'ils émanent d'assurés, de professionnels de santé ou d'établissements conventionnés. Chaque année, l'organisme communique un chiffre agrégé destiné à mesurer l'ampleur du phénomène et l'efficacité de ses contrôles — un exercice de communication dont la construction même, cette année, est devenue un sujet de débat à part entière au sein de la presse professionnelle du secteur.

Un montant en hausse continue depuis cinq ans

Selon Le Pharmacien de France, qui a publié dès le 3 avril 2026 les premiers chiffres communiqués par la ministre lors d'une séance de questions parlementaires, la progression est ininterrompue depuis 2021 : 219 millions d'euros de fraudes détectées et stoppées cette année-là, 316 millions en 2022, 450 millions en 2023, 628 millions en 2024, puis 723 millions en 2025, soit une hausse de 15 % sur un an. Selon Caducee.net, qui a couvert la présentation complète du bilan le 16 avril 2026, ce montant représente environ 0,27 % du budget de l'Ondam 2025, fixé à 265,9 milliards d'euros, et s'accompagne de 286,2 millions d'euros de fraudes évitées avant tout paiement — un chiffre distinct des sommes déjà versées puis récupérées.

Une controverse sur l'« amalgame » entre professionnels et acteurs extérieurs à la santé

Caducee.net souligne un point de méthode qui alimente, selon le site, une confusion dans l'opinion publique : la communication officielle de la CNAM regroupe, sous l'intitulé générique de « professionnels de santé libéraux », des acteurs aux statuts juridiques très hétérogènes — médecins, infirmiers, centres de santé, sociétés de transport sanitaire, fournisseurs de matériel. Selon la répartition détaillée par ce même site, les professionnels de santé libéraux représentent 73,5 % des montants de fraude détectés pour seulement 28 % du nombre de cas recensés, tandis que les assurés eux-mêmes représentent 15,8 % des montants pour 53,4 % des cas. Cette présentation agrégée aurait pour effet, selon l'analyse de Caducee.net, de faire porter un soupçon disproportionné sur l'ensemble des praticiens libéraux, alors qu'une part importante des montants les plus lourds provient en réalité de structures ou de réseaux organisés, parfois étrangers au monde soignant lui-même.

Des centres de santé au cœur d'une affaire emblématique

Les centres de santé concentrent, à eux seuls, une part disproportionnée du préjudice : 138 millions d'euros de fraudes détectées et stoppées en 2025, soit environ 20 % du total, selon le site spécialisé Kineactu, qui relie ce chiffre à une affaire judiciaire d'ampleur. Sept personnes ont été mises en examen pour escroquerie en bande organisée, dans un dossier impliquant une vingtaine de centres de santé et un préjudice estimé à environ 58 millions d'euros. Vingt-cinq structures ont par ailleurs été déconventionnées par l'Assurance maladie au cours de l'année 2025, toujours selon Kineactu. Ce cas illustre concrètement le point de méthode soulevé par Caducee.net : un préjudice de cette ampleur, concentré sur une poignée de réseaux structurés, pèse statistiquement bien plus lourd que la somme de multiples petites irrégularités individuelles, tout en étant comptabilisé dans la même grande catégorie que les fraudes commises par des praticiens isolés.

Des trajectoires opposées selon les professions

Le détail par profession, publié par Kineactu, révèle des évolutions contrastées d'une année sur l'autre. Chez les infirmiers, premier poste de fraude individuel selon ce classement, le montant détecté atteint 60 millions d'euros, en hausse de 7 %. Les pharmaciens arrivent en deuxième position avec 42 millions d'euros, mais en net recul de 32 % — un montant que Le Pharmacien de France situe en fait à 62 millions d'euros selon sa propre lecture des données, une différence qui illustre la difficulté à comparer des périmètres de calcul parfois légèrement différents d'une source à l'autre, et qu'il convient donc de rapporter avec cette réserve plutôt que de trancher arbitrairement en faveur de l'un ou l'autre chiffre. Les fournisseurs de matériel médical affichent, eux, la plus forte progression relative : 33 millions d'euros, en hausse de 83 %. Les masseurs-kinésithérapeutes se classent en cinquième position avec 27 millions d'euros détectés, en augmentation de 59 % sur un an — une hausse qui, prise isolément, pourrait laisser croire à une dégradation marquée des pratiques de facturation dans cette profession, alors qu'elle peut tout aussi bien traduire un simple renforcement des moyens de détection de la CNAM sur ce segment précis, sans qu'aucune des sources mobilisées ne permette de trancher entre ces deux explications.

Le cas des audioprothésistes se distingue nettement de cette tendance générale à la hausse. Selon L'Ouïe Magazine, qui a consacré un article dédié à cette profession dès le 16 avril 2026, le montant de fraude détecté et stoppé y a au contraire reculé de 25 % pour s'établir à 86 millions d'euros, dont environ 65 millions évités avant même le paiement. Cette baisse est directement reliée par la publication à l'entrée en vigueur, au 1er janvier 2026, de l'obligation de facturation par carte Vitale pour les audioprothésistes — une mesure qui aurait fait passer le taux de flux de facturation sécurisé de 45 % au troisième trimestre 2024 à plus de 95 % dès mars 2025. Trente sociétés d'audioprothèse se sont par ailleurs vu refuser un conventionnement par l'Assurance maladie en 2025, à l'issue d'un contrôle systématique des nouvelles demandes d'ouverture de centres. Marc Scholler, directeur délégué à la lutte contre les fraudes de la CNAM, cité par L'Ouïe Magazine, relativise cependant l'origine de ces fraudes les plus lourdes : « Une partie importante des fraudes les plus lourdes sont le fait d'acteurs qui ne viennent pas nécessairement du monde de la santé. »

Les arrêts de travail, un autre poste surveillé

Au-delà des professions paramédicales à proprement parler, la fraude aux arrêts de travail représente un autre volet notable du bilan 2025, avec 49 millions d'euros détectés selon Kineactu, en hausse de 16,7 % sur un an. Ce site précise que 9 700 dossiers ont fait l'objet d'une détection, débouchant sur près de 6 500 pénalités financières pour un montant cumulé de 25 millions d'euros, les deux principales méthodes identifiées étant la falsification de certificats médicaux (34 millions d'euros) et la poursuite d'une activité professionnelle non déclarée pendant un arrêt (13,5 millions d'euros). Ce volet ne concerne pas directement les praticiens paramédicaux eux-mêmes, mais illustre l'étendue du périmètre couvert par le bilan annuel de la CNAM, qui va de la facturation d'actes jusqu'au contrôle des indemnités journalières versées aux assurés.

Ce que ce bilan signifie pour les patients et les praticiens

Pour l'immense majorité des praticiens paramédicaux qui exercent dans le respect des règles de facturation, ce bilan illustre d'abord un paradoxe statistique : la comptabilisation agrégée des fraudes par grande catégorie tend à mettre en avant des montants impressionnants sans toujours permettre de distinguer la fraude individuelle isolée de la fraude organisée en réseau, souvent bien plus lourde en volume. Pour les patients, l'exemple de l'audioprothèse montre qu'un changement réglementaire simple et généralisé — ici, l'obligation de facturation par carte Vitale — peut avoir un effet mesurable et rapide sur la sécurisation d'un dispositif de remboursement, sans que cela implique nécessairement une défiance généralisée envers les professionnels du secteur. Ce précédent pourrait, à terme, alimenter la réflexion sur l'extension de dispositifs de sécurisation comparables à d'autres professions dont les montants de fraude détectés progressent, comme les infirmiers ou les kinésithérapeutes, même si aucune des sources mobilisées dans ce dossier n'évoque explicitement un tel projet à ce stade.

Une communication encore incomplète sur certains points

Plusieurs zones d'ombre demeurent à la date de rédaction. Le dossier de presse officiel de la CNAM, daté du 16 avril 2026 et normalement accessible sur le site Ameli, s'est révélé impossible à consulter directement lors de la préparation de ce dossier — la page étant protégée par un dispositif de vérification qui en a empêché la lecture automatisée — de sorte que les chiffres cités ici s'appuient exclusivement sur les relais de la presse professionnelle qui l'ont commenté, et non sur une lecture directe du document source lui-même. Par ailleurs, aucune des sources consultées n'explique précisément pourquoi la présentation complète du bilan, initialement prévue le 2 avril 2026, a finalement été décalée au 16 avril. Le sort de la procédure judiciaire visant les sept personnes mises en examen dans l'affaire des centres de santé, ainsi que l'évolution du montant de fraude pour l'année 2026, restent des points à suivre pour un futur passage de cette routine — de même que la question de savoir si la CNAM adaptera, dans ses prochains bilans, sa présentation statistique pour distinguer plus nettement la fraude individuelle de la fraude organisée en réseau, une demande formulée en creux par plusieurs des publications professionnelles mobilisées dans ce dossier.