Pendule à la main ou antenne de Lecher en poche, des praticiens se présentant comme « géobiologues » interviennent depuis plusieurs années sur des chantiers d'installations agricoles et énergétiques françaises, parfois à la demande de chambres d'agriculture elles-mêmes, pour « diagnostiquer » l'impact de courants souterrains sur le bétail ou la pertinence d'un site d'implantation. Une enquête de la cellule Vrai ou Fake de franceinfo, relayée par l'Agence France-Presse le 24 octobre 2024, a mis en lumière l'ampleur de ce recours à une pratique que la communauté scientifique qualifie de pseudoscience, financée dans certains cas par de l'argent public. Deux questions parlementaires et un rapport d'inspection gouvernemental, rendus publics la même période, ont depuis confirmé la réalité du phénomène, sans pour autant y mettre un terme définitif.

Une pratique qui prétend détecter des « énergies » invisibles

La géobiologie se présente comme une discipline capable de détecter, au moyen d'un pendule, d'une baguette ou d'une antenne de Lecher, des phénomènes qu'elle nomme « réseaux Curry », « failles telluriques » ou « courants parasitaires », supposés affecter la santé des occupants d'un lieu ou celle du bétail à proximité. Sébastien Point, physicien au CNRS spécialiste de l'étude des pseudosciences, interrogé par franceinfo dans son enquête du 24 octobre 2024, résume sans détour : « La géobiologie, c'est du charlatanisme, cela fait deux siècles qu'on sait que c'est une arnaque », ajoutant que la discipline « se donne des apparences scientifiques avec du jargon », citant des expressions comme « cheminées cosmo-telluriques » ou « champs de torsion » qui ne correspondent, selon lui, à aucune réalité physique mesurable. Sur le terrain, la méthode décrite à franceinfo par un salarié d'un développeur éolien resté anonyme consiste à marcher en tenant une tige de plastique verticale : lorsque son mouvement devient circulaire ou horizontal, cela signalerait la présence d'un cours d'eau souterrain, dont les praticiens affirment qu'il « véhiculerait des courants parasitaires » perceptibles par des animaux jugés particulièrement sensibles.

Un marché de formation structuré, mais hors de tout diplôme d'État

Devenir géobiologue ne nécessite aucun diplôme reconnu par l'État : la discipline s'apprend dans des écoles privées, comme l'École française de géobiologie ou le groupe Géobios, pour plusieurs milliers d'euros de formation, complétés par l'achat de matériel (pendules, baguettes, antennes) pouvant représenter, selon l'analyse de l'association de vigilance UNADFI (Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes), environ 2 000 euros supplémentaires. La profession a entrepris de s'organiser : en 2023, la Confédération Nationale de Géobiologie (CNG), fondée en 2012 par Bernard Olifirenko — lui-même distingué par un « prix national de la géobiologie » en octobre 2021 selon les éléments qu'il publie sur son propre site professionnel —, a annoncé avoir absorbé la Fédération Française de Géobiologie (FFG), présentant l'événement comme une étape déterminante vers la structuration d'une véritable branche socioprofessionnelle, dotée d'une charte du géobiologue et d'un code de déontologie communs. Ces éléments, qui émanent des organisations elles-mêmes et n'ont pas été recoupés par une source indépendante, témoignent en tout cas d'une volonté affichée de crédibiliser la pratique en l'absence de toute reconnaissance publique.

Une vigilance institutionnelle déjà ancienne

Bien avant la controverse éolienne, la géobiologie figurait déjà parmi les pratiques surveillées par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), qui aurait recensé, selon une analyse de l'UNADFI consacrée au sujet, une soixantaine de signalements en cinq ans concernant des géobiologues, certains cas alléguant un exercice illégal de la médecine. Ce chiffre reste modeste au regard des autres pratiques de bien-être suivies par la mission, mais s'inscrit dans un contexte plus large documenté par son rapport d'activité 2022-2024, rendu public le 8 avril 2025 : la santé et le bien-être y représentent 37 % de l'ensemble des signalements et demandes d'information reçus par l'institution sur la période, la thématique la plus représentée devant les mouvances religieuses et spirituelles (35 %), dans un contexte de hausse continue des signalements, passés de 4 148 en 2022 à 4 571 en 2024.

Du malaise dans les étables au chantier éolien

Le lien entre géobiologie et installations énergétiques ne date pas de 2024. Dès 1999, un Groupe permanent pour la sécurité électrique en milieu agricole (GPSE) est mis en place pour étudier les plaintes d'éleveurs qui rapportent des troubles inexpliqués dans leurs troupeaux à proximité de lignes électriques ou d'antennes-relais. Deux cas d'élevages laitiers situés près du parc éolien des Quatre Seigneurs, construit en 2012 en Loire-Atlantique (huit éoliennes), font l'objet d'un rapport du GPSE finalisé en avril 2016, qui « constate la coïncidence » entre la dégradation des exploitations et la construction du parc, sans pour autant établir de lien de causalité scientifiquement reconnu, comme le rappelle une analyse détaillée publiée le 9 novembre 2025 par l'Association française pour l'information scientifique (Afis Science). Une mission interministérielle est chargée d'examiner la question en juin 2020 et rend ses conclusions en novembre de la même année, recommandant des campagnes de mesure prolongées sur plusieurs semaines ; l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) publie à son tour, en mars 2021, un rapport sur l'impact des champs électromagnétiques sur l'élevage. C'est dans la foulée de ces travaux qu'un protocole est signé en 2021 entre la chambre d'agriculture des Pays de la Loire et la préfecture de Loire-Atlantique, entérinant le principe d'un « diagnostic géobiologique » avant l'implantation de certains parcs — un protocole que la préfecture a confirmé auprès de franceinfo tout en précisant, le 24 octobre 2024, qu'il ne s'agissait pas d'une obligation fixée par arrêté préfectoral.

Des diagnostics facturés jusqu'à 3 000 euros, financés par les développeurs

C'est ce protocole, et sa diffusion à d'autres territoires, que documente l'enquête de franceinfo publiée le 24 octobre 2024 : plusieurs chambres d'agriculture, consultées dans le cadre de l'instruction des autorisations environnementales nécessaires aux chantiers, demanderaient le recours à des géobiologues pour « analyser » la pertinence d'une implantation, pour un coût compris entre 500 et 3 000 euros par intervention selon les cas recensés — autour de 1 000 euros en Loire-Atlantique d'après les éléments recueillis par les journalistes. La chambre d'agriculture des Pays de la Loire emploierait même directement une géobiologue, chargée d'intervenir avec une baguette pour détecter d'éventuelles perturbations. Certaines chambres d'agriculture proposent par ailleurs, sur leurs propres sites, des formations à la géobiologie potentiellement éligibles à des dispositifs de prise en charge, comme l'illustre une offre de la chambre d'agriculture de l'Isère présentée comme une initiation pratique destinée à améliorer le bien-être des éleveurs et de leurs animaux. Le volet financier le plus spectaculaire documenté par cette enquête concerne un produit nommé « Pneumatit », un liquide bleuté vendu environ 300 euros le litre, présenté comme capable de restaurer une « fonction vibratoire et énergétique » lorsqu'il est incorporé au béton des socles d'éoliennes ou utilisé pour « informer » ceux-ci avant coulage : un parc éolien de la Sarthe y aurait consacré, selon les questions parlementaires reprenant ces éléments, entre 20 000 et 30 000 euros.

La filière éolienne dénonce une opération de dénigrement

Ces révélations n'ont pas manqué de provoquer une réaction rapide du secteur des énergies renouvelables. Dans un communiqué relayé le 25 octobre 2024 par le média spécialisé Énergies de la Mer, l'association professionnelle France Renouvelables a dénoncé ce qu'elle qualifie de « quinze ans de désinformation orchestrée par des organisations obscurantistes », rappelant plusieurs épisodes antérieurs — notamment des allégations, jamais confirmées scientifiquement, selon lesquelles la proximité d'éoliennes affecterait la production laitière de troupeaux. L'organisation professionnelle réfute tout lien de cause à effet démontré entre installations éoliennes et troubles d'élevage, tout en resituant la polémique géobiologie dans un climat plus large de contestation de l'éolien terrestre, sur fond de débat énergétique national. Cette défense de la filière n'efface cependant pas le constat, documenté indépendamment par franceinfo et par l'Afis, que ce sont bien certaines chambres d'agriculture et certains développeurs eux-mêmes qui ont, dans les faits, financé ou organisé le recours à des géobiologues — la controverse portant moins sur la réalité des difficultés rencontrées par des éleveurs que sur la pertinence d'y répondre par une pratique dépourvue de fondement scientifique reconnu.

Le Parlement interpelle deux ministères

La médiatisation de l'automne 2024 a rapidement trouvé un relais parlementaire. Le député Éric Bothorel (Côtes-d'Armor) interroge coup sur coup deux ministères sur le sujet. Sa question écrite n° 1374, publiée le 29 octobre 2024 et adressée à la ministre de l'Agriculture, pointe le financement par des structures publiques — les chambres d'agriculture — d'une pratique « sans fondement scientifique établi ». La réponse ministérielle, publiée le 16 septembre 2025, reconnaît explicitement l'existence de « dérives » : le ministère indique avoir, « dès la fin de l'année 2024 », contacté les structures de formation et de conseil concernées à la suite de « certaines dérives choquantes », procédé au retrait de contenus de formation jugés inappropriés après audit, et lancé « une mission d'inspection » chargée d'identifier les formations et prestations de conseil à caractère pseudoscientifique. Une seconde question, la n° 1647, publiée le 5 novembre 2024 et adressée cette fois à la ministre chargée de l'Énergie, obtient une réponse plus rapide, le 10 décembre 2024 : le ministère y affirme que « le recours à la géobiologie n'apparaît pas nécessaire » dans le cadre réglementaire, très encadré depuis 2011 par la législation sur les installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE), qui prend déjà en compte la biodiversité, les paysages et le patrimoine — et précise qu'« aucun financement public n'est mobilisé » pour soutenir un quelconque accompagnement géobiologique dans le développement de l'éolien terrestre.

Le paradoxe d'un rapport officiel

Un rapport du Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), remis au ministère de l'Agriculture en décembre 2023 et rendu public le 25 mai 2024, ajoute une pièce à ce dossier institutionnel. Consacré à la caractérisation de l'impact des antennes-relais, installations électriques et éoliennes sur les activités d'élevage, il s'appuie sur une enquête menée du 26 juin au 31 août 2023 auprès des éleveurs situés dans un rayon de deux kilomètres de ces équipements en France métropolitaine, recueillant 2 483 réponses dont 1 015 complètes. Le rapport constate qu'une part non marginale des exploitations situées à proximité de ces installations rapporte des perturbations inexpliquées, sans qu'un lien de causalité scientifiquement reconnu puisse être établi. Sur la géobiologie elle-même, le CGAAER adopte une position ambivalente, relevée par l'analyse de l'Afis du 9 novembre 2025 : tout en reconnaissant que la pratique « est très contestée dans le milieu scientifique », le rapport recommande aux chercheurs de se pencher sur les méthodes développées par certains géobiologues « pour en identifier les éventuels fondements scientifiques », et va jusqu'à préconiser qu'un parcours de qualification reconnu par l'État soit mis en place pour quiconque souhaite revendiquer le titre de géobiologue — une suggestion qui, si elle était suivie d'effet, offrirait paradoxalement à la discipline une forme de reconnaissance officielle inédite, sans qu'aucune preuve scientifique de son efficacité n'ait pourtant été apportée entretemps.

Une évaluation scientifique déjà tranchée sur le fond

Le rapport du GPSE de 2016 relevait déjà, selon l'Afis, d'importantes limites méthodologiques dans les études de terrain mobilisées pour établir un lien entre installations électriques et troubles d'élevage : objectifs mal définis, mesures brouillées, confusions sur la nature des phénomènes électromagnétiques en cause, qualité inégale des instruments utilisés. Rien, dans les travaux scientifiques mobilisés depuis, n'est venu conforter les explications avancées par les praticiens de la géobiologie eux-mêmes. Le débat institutionnel qui se poursuit depuis 2020 porte ainsi moins sur la réalité des difficultés rencontrées par certains éleveurs à proximité de parcs éoliens ou de lignes électriques — un sujet que plusieurs rapports officiels prennent au sérieux — que sur la pertinence d'y répondre par une pratique que la communauté scientifique continue, unanimement, de classer parmi les pseudosciences.

Rappel de prudence

Aucune étude scientifique publiée à ce jour n'a permis d'établir l'existence des phénomènes que revendique détecter la géobiologie, qu'il s'agisse de « réseaux telluriques », de « courants parasitaires » ou de tout autre mécanisme reliant l'état de santé d'un lieu, d'un animal ou d'une personne à une intervention au pendule ou à la baguette. Les alertes documentées par la Miviludes rappellent que le recours à ces pratiques, notamment lorsqu'il concerne la santé des personnes plutôt que celle des bâtiments ou des sols, peut exposer à des dérives et retarder une prise en charge médicale appropriée. Toute décision relative à la santé, humaine comme animale, doit reposer sur l'avis de professionnels reconnus et sur des données scientifiquement établies.

Ce qui reste en suspens

À la date de rédaction, les conclusions de la mission d'inspection annoncée par le ministère de l'Agriculture depuis fin 2024 n'ont pas été rendues publiques, et aucune suite concrète n'a été donnée à la proposition du CGAAER d'un parcours de qualification d'État pour les géobiologues. Le protocole liant chambre d'agriculture et préfecture en Loire-Atlantique n'a, à la connaissance des sources mobilisées ici, pas été formellement abrogé. La controverse illustre en tout cas la difficulté, pour les pouvoirs publics comme pour les acteurs de la filière éolienne, à endiguer une pratique qui a su se loger, au fil des années, dans les interstices de dispositifs publics conçus pour répondre à des inquiétudes bien réelles d'éleveurs, sans que la science ne soit jamais parvenue à en valider les principes.