« Ici et maintenant » : c'est la formule qui résume le mieux la Gestalt-thérapie, une approche de psychothérapie qui invite la personne à porter son attention sur ce qu'elle ressent dans l'instant présent — sensations corporelles, émotions, relation à l'autre — plutôt que sur l'analyse de son passé. Développée aux États-Unis dans les années 1950 par le psychiatre Fritz Perls, la psychanalyste Laura Perls et l'écrivain Paul Goodman, cette méthode s'est implantée en France dès le début des années 1970 et s'est depuis dotée d'un paysage professionnel structuré. Elle reste néanmoins, plus de cinquante ans après son arrivée, dépourvue de toute reconnaissance officielle par l'État français.

Une implantation française qui remonte au tournant des années 1970-1980

Selon l'historique publié par la Société Française de Gestalt (SFG), la méthode s'est diffusée en France par deux voies : des praticiens nord-américains venus s'y installer, et des Européens partis se former directement aux États-Unis. Serge Ginger, formé outre-Atlantique dès 1970, anime les premiers groupes de Gestalt en France en 1972 avant de fonder l'École Parisienne de Gestalt (EPG) en 1981. La même année, Jean-Marie Delacroix crée l'Institut de Gestalt de Grenoble, tandis que Jean-Paul Piriou et Jacques Blaize fondent l'Institut Nantais de Gestalt-thérapie. Jean-Marie Robine avait, pour sa part, ouvert l'Institut de Gestalt de Bordeaux dès 1980, avant de co-fonder avec Delacroix l'Institut Français de Gestalt-thérapie en 1985. La Société Française de Gestalt elle-même est fondée en 1981 ; sa revue professionnelle, intitulée sobrement *Gestalt*, paraît sans interruption depuis 1990, avec un dernier numéro recensé début 2026 — signe d'une activité éditoriale toujours vivante quatre décennies après la structuration initiale de la discipline.

Une profession organisée, mais sans titre protégé par l'État

Contrairement au titre de psychothérapeute, encadré depuis le décret n° 2010-534 du 20 mai 2010 et réservé à des professionnels remplissant des conditions de formation précises, celui de « gestalt-thérapeute » ne bénéficie d'aucune protection légale en France. Une recherche menée directement sur le site de France Compétences, l'organisme public qui recense les certifications professionnelles reconnues par l'État, ne fait remonter aucune fiche RNCP ou RS active pour ce terme : seule apparaît une fiche voisine, « Art-thérapeute » (RNCP 29504), sans lien avec la Gestalt et elle-même expirée depuis 2021. La formation reste ainsi intégralement délivrée par des instituts privés, dont la qualité est certifiée par des labels professionnels plutôt que par l'État — via le label Qualiopi, obligatoire pour les organismes de formation, mais qui atteste d'un processus qualité, non d'une reconnaissance du métier lui-même.

Cette absence de cadre étatique n'a pas empêché la profession de se structurer par elle-même. La Fédération des Professionnels de la Gestalt-Thérapie (FPGT), fondée le 17 février 2019 à Lyon lors d'une assemblée réunissant 80 participants et 61 membres fondateurs, revendiquait 168 membres au 15 novembre 2024 selon les chiffres qu'elle publie elle-même. Elle a obtenu, à compter du premier semestre 2022, l'accréditation de l'Association Européenne de Gestalt-thérapie (EAGT), qui labellise les instituts de formation répondant à des critères de qualité communs à l'échelle continentale — une reconnaissance professionnelle internationale qui reste toutefois distincte d'une reconnaissance d'État. Sept instituts sont aujourd'hui recensés par la FPGT comme répondant à ces standards, dont le GREFOR de Grenoble, l'Institut Français de Gestalt-thérapie de Saint-Romain-la-Virvée et l'École Parisienne de Gestalt. Par ailleurs, au moins six écoles de Gestalt-thérapie figurent parmi les organismes membres de la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P), elle-même créée en mai 1995 et qui revendique, sur son propre site, environ 3 000 psychothérapeutes membres toutes approches confondues — une double affiliation qui témoigne d'un ancrage dans le paysage plus large des psychothérapies humanistes reconnues par leurs pairs, sans pour autant constituer un statut légal. Cette coexistence de deux organisations professionnelles distinctes consacrées à la seule Gestalt-thérapie — la SFG, plus ancienne et généraliste, et la FPGT, plus récente et spécifiquement accréditée EAGT — reflète un schéma que l'on retrouve dans plusieurs disciplines de bien-être déjà traitées par cette rubrique : en l'absence d'un ordre professionnel unique adossé à l'État, la structuration du secteur se fait par la multiplication d'instances associatives aux périmètres parfois redondants.

Une vigilance institutionnelle documentée depuis près de vingt ans

Comme plusieurs autres approches thérapeutiques non conventionnelles déjà suivies par cette rubrique, la Gestalt-thérapie figure de longue date dans le champ de vigilance de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Le dernier rapport d'activité de la mission, couvrant la période 2022-2024 et présenté le 8 avril 2025 par le ministre de l'Intérieur François-Noël Buffet et le président de la Miviludes Étienne Apaire — un rapport qui recense 4 571 signalements en 2024, la santé et le bien-être représentant la première catégorie de signalements devant les religions —, mentionne la Gestalt-thérapie à deux reprises. La première, dans une contribution du psychologue clinicien Gaël Rannou consacrée aux effets indésirables de la psychothérapie, la classe parmi les techniques pouvant favoriser l'apparition de « faux souvenirs », aux côtés de l'hypnose, la psychogénéalogie, la sophrologie et l'EMDR — une liste attribuée, en note de bas de page, à l'Association des faux souvenirs induits, au Centre contre les manipulations mentales (CCMM) et à Psychothérapie Vigilance, eux-mêmes appuyés sur un rapport de l'Inserm de 2015 et une référence académique de 2022.

La seconde occurrence, moins connue, révèle une antériorité plus ancienne encore de cette vigilance : le même chapitre du rapport 2022-2024 rappelle qu'une série de rapports remis au Premier ministre entre 2005 et 2021 avait déjà pointé successivement l'hypnose, l'analyse transactionnelle (2006), la sophrologie, la Gestalt-thérapie (2007) puis la méditation de pleine conscience (2021). Autrement dit, l'alerte institutionnelle sur la Gestalt-thérapie ne date pas du rapport 2022-2024 : elle est documentée depuis au moins 2007, soit près de vingt ans de suivi continu, quoique discret, par les services chargés de la lutte contre les dérives sectaires.

Cette vigilance a également trouvé un écho judiciaire à l'étranger, relayé en France par une source de référence sur le sujet. Dans un article publié le 16 avril 2025, l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI) rapporte qu'un tribunal espagnol a débouté, en mars 2025, l'Association espagnole de Gestalt-thérapie (AETG), qui poursuivait en diffamation des journalistes et chercheurs ayant publié un rapport critique sur la pratique. Le tribunal a notamment constaté, selon l'UNADFI, « l'absence de certification officielle et de preuves scientifiques » pour la Gestalt-thérapie en Espagne, et confirmé que la publication critique relevait de la liberté d'information. Il s'agit d'une décision de justice espagnole, sans portée directe sur le cadre français, mais qui illustre une tension similaire entre pratique professionnelle organisée et absence de validation scientifique consensuelle, observée dans plusieurs pays européens.

Une littérature scientifique plus étoffée que pour d'autres pratiques déjà suivies par cette rubrique

Sur le terrain de la recherche, la situation de la Gestalt-thérapie se distingue toutefois de celle de pratiques comme la psychogénéalogie ou la kinésiologie, pour lesquelles cette rubrique n'avait trouvé, lors de dossiers précédents, quasiment aucune étude scientifique robuste. Une étude publiée le 26 septembre 2025 dans la revue à comité de lecture *Frontiers in Psychiatry*, menée sur 319 patients suivis en moyenne une trentaine de séances sur environ treize mois, rapporte une baisse statistiquement significative des scores d'anxiété et de dépression, ainsi qu'une amélioration de plusieurs traits de personnalité mesurés par un inventaire de tempérament et de caractère. Cette étude associe des chercheurs de l'unité Inserm U1094 et du CHU de Limoges à des formateurs de deux instituts de Gestalt-thérapie, l'Institut Limousin de Formation et de Gestalt-Thérapie et l'institut Gestalt+ de Rennes — une collaboration entre recherche publique et organismes de formation privés qu'il convient de signaler par souci de transparence, dans la mesure où plusieurs auteurs ont un intérêt professionnel direct à la validation de la méthode qu'ils enseignent. Aucune analyse critique dédiée à la Gestalt-thérapie, comparable à celles publiées par l'Association française pour l'information scientifique (AFIS) ou le Cortecs sur d'autres pratiques de ce corpus, n'a par ailleurs pu être identifiée en français à ce jour — un vide qui contraste avec le suivi institutionnel Miviludes évoqué plus haut, sans que l'un ne contredise nécessairement l'autre : les deux angles, vigilance sur le risque de dérive et évaluation de l'efficacité clinique, relèvent de logiques distinctes.

Ce que cela signifie pour les patients et les praticiens

La Gestalt-thérapie occupe ainsi une position singulière dans le paysage des pratiques suivies par cette rubrique : une structuration professionnelle ancienne et une reconnaissance par les pairs à l'échelle européenne, conjuguées à une absence persistante de titre d'État et à un suivi institutionnel de vigilance qui remonte à près de deux décennies. Cette situation n'est pas propre à la Gestalt-thérapie : elle est partagée par la plupart des approches de psychothérapie humaniste non couvertes par le décret de 2010, qui reposent sur l'auto-régulation de la profession plutôt que sur un contrôle étatique des compétences. Pour un patient, cela signifie qu'aucune garantie publique n'encadre la formation d'un praticien se présentant comme « gestalt-thérapeute » — la seule assurance disponible étant l'affiliation, vérifiable, à une fédération professionnelle reconnue (FPGT, FF2P) ou à un institut accrédité par l'Association Européenne de Gestalt-thérapie. Comme pour toute approche psychothérapeutique non intégrée au parcours de soins médical classique, un accompagnement par un professionnel formé ne saurait se substituer à un suivi médical ou psychiatrique lorsque l'état de santé mentale de la personne le requiert.