Deux pratiques venues de Chine, deux trajectoires opposées
Le raclage cutané (« gua sha ») et la combustion d'armoise (« moxibustion ») appartiennent toutes deux au vaste ensemble des techniques associées à la médecine traditionnelle chinoise, aux côtés de l'acupuncture, des ventouses ou du massage tui na. Ces deux pratiques ont pourtant suivi, ces dernières années, des chemins radicalement différents en France. La première est devenue un phénomène esthétique viral, popularisé par les réseaux sociaux comme outil de soin du visage. La seconde, beaucoup plus discrète dans l'espace public, conserve un usage médical documenté, notamment en obstétrique. Aucune des deux, cependant, n'apparaît nommément dans les grands rapports institutionnels français consacrés aux dérives thérapeutiques et aux pratiques non conventionnelles — un silence qui, en soi, constitue une donnée factuelle vérifiable.
Le gua sha, un succès presque exclusivement commercial et esthétique
À l'origine, le gua sha consiste à racler la peau à l'aide d'un outil plat — traditionnellement en corne ou en pierre — pour, selon la théorie de la médecine traditionnelle chinoise, faire circuler l'énergie et évacuer la « chaleur » ou la stagnation sanguine. Utilisée classiquement sur le dos ou les membres pour soulager douleurs musculaires et syndromes grippaux, la technique a connu, à partir du début des années 2020, une reconversion massive vers le soin du visage, portée par une vague de contenus sur les réseaux sociaux présentant l'outil comme un geste de « lifting naturel » ou de drainage anti-cernes.
Cette popularité s'est traduite presque exclusivement dans l'espace commercial : sites de cosmétique, boutiques d'accessoires beauté, influenceurs. En France, la recherche menée pour ce dossier n'a permis d'identifier aucun article de presse médicale établie, aucune prise de position d'un ordre professionnel, aucune étude ni aucune mention dans les rapports officiels sur les dérives sectaires ou thérapeutiques consacrée spécifiquement au gua sha sur la période récente. Le seul examen journalistique identifié à ce jour, avec l'avis d'un professionnel de santé nommé, provient de la presse belge : dans un article publié le 21 septembre 2025, le quotidien La Libre a interrogé la dermatologue Samira Baharlou (UZ Brussel) sur l'innocuité du geste. Celle-ci reconnaît un effet immédiat de « bonne mine » lié à la stimulation de la microcirculation, mais souligne des limites : l'effet reste temporaire et ne remplace pas un traitement du relâchement cutané ; surtout, une pression excessive peut, selon elle, fragiliser les petits vaisseaux et provoquer des marques, en particulier sur les peaux sensibles ou sujettes à la rosacée.
Cette absence de traitement institutionnel français du sujet ne signifie pas que le gua sha soit jugé inoffensif ou, à l'inverse, dangereux par les autorités : elle signifie simplement qu'il n'a, à ce stade, suscité ni alerte, ni recommandation, ni signalement recensé publiquement en France — à la différence d'autres pratiques manuelles d'origine similaire, comme les ventouses ou l'hijama, qui ont donné lieu à plusieurs condamnations pénales pour exercice illégal de la médecine depuis 2020.
La moxibustion, un usage médical documenté mais contesté
La moxibustion consiste à approcher de la peau, sans contact direct, un bâtonnet d'armoise séchée (moxa) en combustion, pour produire une chaleur ciblée sur un point d'acupuncture. Contrairement au gua sha, cette technique dispose d'un usage médical réel et documenté en France : elle est utilisée par certains acupuncteurs et sages-femmes formés à l'acupuncture obstétricale pour tenter de favoriser le retournement spontané d'un foetus en présentation par le siège en fin de grossesse — une pratique connue sous le nom de « version par moxibustion », généralement appliquée sur un point situé à l'extrémité du petit orteil.
Cet usage a fait l'objet d'une évaluation contrastée dans le temps. En 2019, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) a publié ses recommandations pour la pratique clinique sur la présentation du siège, dans lesquelles l'acupuncture, la moxibustion et les méthodes posturales sont jugées inefficaces pour réduire le nombre de présentations par le siège à la naissance, et donc non recommandées, avec un niveau de preuve correspondant à un grade B. Cette recommandation, toujours en vigueur, reste antérieure à des travaux scientifiques plus récents.
Une revue systématique de la Cochrane Database of Systematic Reviews, publiée le 9 mai 2023 par Coyle, Smith et Peat, a en effet réexaminé la question à partir de treize essais randomisés portant sur 2 181 femmes. Ses conclusions nuancent la position du CNGOF : la moxibustion, associée ou non à l'acupuncture, augmenterait le nombre de présentations céphaliques (tête en bas) à terme, avec un niveau de certitude jugé « modéré » selon l'échelle GRADE — sans toutefois modifier significativement le taux de recours à la césarienne ni le taux de recours à la version par manœuvre externe, la technique manuelle de référence pratiquée par les obstétriciens. Les auteurs notent par ailleurs une réduction du recours à l'ocytocique associée au traitement. Cette étude a été relayée en France dès le 29 mai 2023 par le Groupe d'études et de recherches en acupuncture (GERA), association professionnelle qui forme notamment des sages-femmes à l'acupuncture obstétricale, sous le titre « Revue de la Cochrane : efficacité de la moxibustion dans la version des présentations du siège ».
Il existe donc, sur ce point précis, une tension documentée entre une recommandation officielle française de 2019 concluant à l'inefficacité de la moxibustion, et une synthèse scientifique internationale plus récente concluant à un effet modéré mais réel sur un critère plus étroit — la présentation céphalique à la naissance — sans bénéfice démontré sur l'issue qui préoccupe le plus les équipes obstétricales, le recours à la césarienne. Aucune mise à jour officielle du CNGOF intégrant cette revue Cochrane n'a été identifiée à la date de rédaction de cet article.
Le grand silence des rapports officiels sur les dérives thérapeutiques
Ce qui frappe, en creusant les grands documents institutionnels français consacrés aux pratiques de soin non conventionnelles, c'est l'absence quasi totale de ces deux techniques — alors même que ces documents citent abondamment d'autres pratiques proches ou apparentées.
Le rapport du Conseil national de l'Ordre des médecins « Les pratiques de soins non conventionnelles et leurs dérives », adopté le 3 février 2023 et mis en ligne le 27 juin 2023, cite nommément la « médecine traditionnelle chinoise » — de façon générique — parmi les exemples de formations pouvant mettre un médecin en infraction avec son code de déontologie, aux côtés de l'hijama, du magnétisme ou de la lithothérapie ; il précise que 1 700 des courriers reçus par sa section Santé publique en 2022 concernaient des pratiques non conventionnelles. Mais ni le gua sha ni la moxibustion n'y sont mentionnés spécifiquement. Ce rapport a été largement relayé par la presse professionnelle, notamment par Egora, qui a publié le jour même un article détaillant la proposition phare du rapport — réserver légalement l'usage du mot « médecine » aux professions médicales reconnues —, puis, le 25 janvier 2024, un second article sur la désinformation liée aux pratiques non conventionnelles sur les réseaux sociaux.
Le constat est identique dans le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), présenté le 8 avril 2025 et largement commenté — notamment par l'Ordre national des masseurs-kinésithérapeutes le 17 avril 2025 —, qui souligne que la santé et le bien-être représentent 37 % de l'ensemble des signalements et demandes d'information reçus par la mission entre 2022 et 2024. Une lecture intégrale du texte du rapport fait apparaître huit occurrences du terme « hijama », sept occurrences du mot « ventouse » et sept occurrences du mot « acupuncture » — pratique que le rapport rappelle être réservée, selon une jurisprudence constante de la Cour de cassation, aux médecins, infirmiers, sages-femmes et chirurgiens-dentistes lorsqu'elle constitue un acte médical. En revanche, aucune occurrence des termes « gua sha » ou « moxibustion » n'y figure.
Plus révélateur encore : le guide « Les pratiques non conventionnelles en santé : comprendre et agir », publié en novembre 2025 par le Conseil national de l'Ordre des sages-femmes — soit l'instance la mieux placée pour aborder l'usage obstétrical de la moxibustion, puisqu'elle encadre justement la profession qui la pratique parfois — ne mentionne ni le gua sha, ni la moxibustion, ni même les ventouses ou le hijama, alors qu'il cite explicitement le magnétisme et le reiki parmi les pratiques nécessitant une vigilance particulière des sages-femmes face aux dérives touchant la périnatalité.
Cette absence répétée, dans quatre documents institutionnels distincts et récents, ne permet pas de conclure que ces pratiques seraient jugées sans risque par les autorités : elle traduit plus vraisemblablement le fait qu'aucun signalement, aucune plainte ni aucune affaire judiciaire suffisamment médiatisée n'a, à ce jour, porté ces deux techniques à l'attention des instances chargées de documenter les dérives thérapeutiques en France — à la différence de pratiques voisines comme l'hijama, qui a donné lieu à plusieurs condamnations pénales pour exercice illégal de la médecine depuis 2020.
Un rappel de prudence, à défaut d'un encadrement dédié
Pour les praticiens comme pour le grand public, ce panorama appelle à la prudence plutôt qu'à l'alarmisme. Le gua sha, tel qu'il est pratiqué dans un cadre esthétique, ne présente pas, en l'état des sources disponibles, de risque identifié majeur au-delà d'irritations ou d'hématomes ponctuels en cas de geste trop appuyé, comme le rappelle la dermatologue interrogée par La Libre. La moxibustion, quant à elle, reste un geste technique dont l'intérêt en obstétrique fait l'objet d'une littérature scientifique évolutive, et dont la pratique par des sages-femmes ou des acupuncteurs formés diffère nettement d'un usage non encadré. Dans les deux cas, aucune de ces techniques ne doit être présentée comme un substitut à un suivi médical ou à un avis obstétrical, en particulier lorsqu'il s'agit d'une tentative de retournement d'un bébé en présentation du siège — une décision qui relève, en France, d'une prise en charge par une équipe obstétricale et non d'un geste isolé.
À défaut d'encadrement réglementaire spécifique, ce sont donc, pour l'instant, la vigilance individuelle des praticiens formés et la littérature scientifique internationale — plus que les rapports français sur les dérives sectaires — qui font référence sur ces deux pratiques restées, jusqu'ici, dans un angle mort institutionnel.