Sur les réseaux sociaux, les images de dos constellés de cercles violacés se sont multipliées ces dernières années, popularisées notamment par des sportifs de haut niveau. La thérapie par ventouses, aussi appelée ventousothérapie ou « cupping therapy », s'est installée dans le paysage du bien-être et de la récupération sportive. Une variante plus ancienne, la hijama, pratique d'inspiration traditionnelle consistant à inciser légèrement la peau avant d'y apposer une ventouse pour en extraire du sang, connaît elle aussi un regain de visibilité. Mais cette popularité contraste avec un cadre légal resté extrêmement restrictif en France, où plusieurs affaires judiciaires ont, depuis 2020, rappelé que ces gestes peuvent constituer un exercice illégal de la médecine.
Deux techniques, deux niveaux de risque
Le Conseil national de l'Ordre des médecins distingue, dans un rapport consacré aux pratiques de soins non conventionnelles publié en juin 2023, deux formes de ventousothérapie. La première, dite « cupping therapy » ou « hijama sèche », consiste à poser des ventouses sur la peau intacte, par un effet de succion mécanique ou par dépression créée à la flamme, sans effraction cutanée. La seconde, appelée « incisiothérapie » ou « hijama humide », ajoute à ce geste de très légères incisions de l'épiderme, réalisées à des points précis du corps, dans le but déclaré d'« aspirer le mauvais sang ». C'est cette seconde variante, impliquant une ouverture de la peau, qui concentre l'essentiel des risques et des poursuites.
Selon ce même rapport de l'Ordre des médecins, la pratique ne bénéficie d'« aucune reconnaissance scientifique ni formation reconnue » en France. Le texte rappelle que les médecins eux-mêmes doivent à leurs patients des soins fondés sur les données acquises de la science, et qu'il leur est interdit de proposer des traitements insuffisamment éprouvés ou de faire courir un risque injustifié à un patient — des principes qui, selon l'Ordre, s'appliquent a fortiori à des professionnels non médecins.
Un acte réservé aux médecins depuis la jurisprudence
Le point central du cadre juridique tient à la notion d'« effraction cutanée », c'est-à-dire au fait de percer ou d'inciser la peau. D'après le rapport de l'Ordre des médecins de juin 2023, la jurisprudence correctionnelle considère que la pose de ventouses, dès lors qu'elle procède d'un diagnostic et vise un but thérapeutique, constitue un acte médical réservé aux seuls docteurs en médecine. Toute personne qui, de manière habituelle, prend part à l'établissement d'un diagnostic ou au traitement de maladies — réelles ou supposées — par des actes personnels, quels qu'ils soient, s'expose ainsi à des poursuites pour exercice illégal de la médecine, sur le fondement de l'article L.4161-1 du code de la santé publique.
Cette lecture stricte ne concerne pas que les praticiens indépendants sans formation médicale ou paramédicale : elle s'applique également aux professions de santé elles-mêmes, dès lors qu'elles sortent de leur champ de compétence légal. Le Conseil national de l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes a ainsi rendu, le 18 mars 2021, un avis explicite sur le sujet. Il y affirme que « la pratique des ventouses étant, à ce jour, insuffisamment éprouvée et faisant courir au patient un risque injustifié de lésion (saignement, brûlure, etc.), le kinésithérapeute ne peut proposer ce procédé », en application des articles R.4321-87 et R.4321-88 du code de la santé publique, qui interdisent aux masseurs-kinésithérapeutes de recourir à des procédés insuffisamment éprouvés ou exposant leurs patients à un risque injustifié. Le rapport de l'Ordre des médecins reprend cet avis presque mot pour mot, signe d'une doctrine partagée entre les deux instances : la ventousothérapie, même dans sa forme la plus anodine (sans incision), reste jugée trop peu documentée pour être proposée par un professionnel de santé, quel qu'il soit.
Des condamnations pour exercice illégal de la médecine
Ce cadre théorique s'est traduit par des poursuites concrètes. En janvier 2024, selon Egora et Le Quotidien du Médecin, le tribunal correctionnel de Marseille a condamné trois infirmiers ainsi qu'un médecin dans une affaire liée à la pratique de la hijama. D'après Egora, le 19 janvier 2024, les faits reprochés — des incisions et scarifications destinées à provoquer une effusion de sang, réalisées sans présence médicale — concernaient un centre ouvert en janvier 2021 sous l'enseigne « Cupping Therapy Institute ». Deux infirmiers ont été condamnés à six mois de prison avec sursis et 2 000 euros d'amende, un troisième — coexploitant du centre — à un an de prison avec sursis et 10 000 euros d'amende. Le médecin, poursuivi pour complicité d'exercice illégal de la médecine pour avoir formé les infirmiers et participé à la mise en place du centre, a écopé d'un an de prison avec sursis et 20 000 euros d'amende. Chaque prévenu a par ailleurs été condamné à verser des dommages et intérêts à l'Ordre des médecins et à l'Ordre des infirmiers, constitués parties civiles. Le Quotidien du Médecin, qui a rendu compte de cette même affaire dès le 16 janvier 2024, a souligné le principe dégagé par le tribunal : une technique à visée thérapeutique comme la hijama ne peut être déléguée à des professionnels non médecins, même diplômés d'État, sans présence effective d'un médecin pendant l'acte.
Un mois plus tard, en février 2024, une autre affaire a été révélée par Egora dans la région bordelaise. Un couple, tous deux aides-soignants de profession, a été mis en examen pour exercice illégal de la médecine, travail dissimulé et pratiques commerciales trompeuses. Selon cet article, publié le 26 février 2024, les deux mis en cause proposaient des séances de hijama depuis au moins un an — l'homme dans un local dédié, la femme au domicile des clients — facturées entre 50 et 80 euros la séance. Une perquisition menée en novembre a permis de découvrir du matériel de ventouses, des scalpels ainsi que des reproductions d'armes à leur domicile. Les deux prévenus ont été placés sous contrôle judiciaire dans l'attente d'un jugement devant le tribunal correctionnel.
Ces deux dossiers ne sont pas isolés dans le temps. Une affaire plus ancienne, documentée par l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI) le 13 novembre 2020, avait déjà mis en lumière l'existence d'un réseau organisé autour de la pratique : un couple se présentant frauduleusement comme kinésithérapeute et infirmière avait été interpellé en Seine-Saint-Denis fin octobre 2020, après une enquête ouverte dès juin de la même année pour exercice illégal de la médecine, escroquerie et blanchiment. L'article évoquait des conditions d'hygiène qualifiées de « déplorables » et plusieurs sacs de billets ainsi que 150 000 euros retrouvés sur un compte bancaire, révélateurs du caractère lucratif de l'activité. L'UNADFI y relevait déjà que la pratique figurait « dans le viseur » de la Miviludes et des agences régionales de santé, en raison de son absence totale d'encadrement, jugée porteuse d'un risque pour la santé publique.
Ce que dit la recherche scientifique
Au-delà du strict cadre judiciaire, l'efficacité même de la thérapie par ventouses reste débattue sur le plan scientifique. Dans un article publié le 9 mai 2026 par l'Association française pour l'information scientifique (AFIS), le docteur Valentin Ruggeri, praticien hospitalier au CHU de Grenoble et président de l'Observatoire zététique, dresse un bilan critique de la littérature disponible. Il souligne que les effets rapportés dans les études existantes n'apparaissent, pour l'essentiel, que lorsque la ventousothérapie est comparée à l'absence totale de traitement, et non à un groupe contrôle recevant un soin placebo rigoureux — une distinction méthodologique déterminante pour évaluer une réelle efficacité thérapeutique. Il cite notamment une méta-analyse de bonne qualité datant de 2020, qui ne trouve aucun avantage de la ventousothérapie par rapport à un placebo. Sur la douleur chronique, les bénéfices observés disparaissent au-delà de la période de traitement ; sur la lombalgie, ils ne se maintiennent que pendant les deux à huit semaines de la cure, sans persister ensuite. Concernant la récupération sportive, pourtant l'un des usages les plus médiatisés de la pratique, l'article relève que les preuves restent minces malgré une adoption large chez les athlètes de haut niveau. Sur le plan des risques, l'auteur distingue la ventousothérapie « sèche », qui provoque des hématomes systématiques et parfois des brûlures, de la variante « humide » ou hijama, dont les risques infectieux sont plus sérieux : abcès et transmission de pathogènes sanguins, dont les virus des hépatites B et C ou du VIH, en cas de mauvaise stérilisation du matériel utilisé pour les incisions.
Une vigilance qui dépasse le seul cadre médical
Le rapport de l'Ordre des médecins de juin 2023 replace la ventousothérapie dans un contexte plus large : celui de la multiplication des pratiques de soins non conventionnelles en France, portée selon l'institution par des facteurs sociétaux — un système de santé sous tension, une défiance croissante envers des professionnels de santé disposant de moins de temps pour leurs patients, et des inégalités d'accès aux soins. L'Ordre y met en garde contre le risque que ces pratiques, en se développant sans contrôle, ouvrent la voie à des dérives thérapeutiques, voire à des dérives sectaires, lorsqu'un praticien non qualifié se substitue à un diagnostic médical ou détourne un patient d'un traitement dont l'efficacité est, elle, démontrée.
Cette dimension de vigilance sanitaire n'est pas propre à la ventousothérapie : elle rejoint des constats plus généraux déjà documentés par la Miviludes dans son rapport d'activité 2022-2024, qui souligne la part croissante des signalements liés à la santé et au bien-être parmi les dérives sectaires recensées chaque année. Dans ce paysage, les praticiens qui interviennent dans le champ du bien-être — massage, récupération sportive, médecine traditionnelle chinoise au sens large — sont directement concernés par la frontière tracée par les Ordres professionnels : un geste de succion mécanique sans effraction cutanée, présenté comme un soin de confort ou de détente, ne relève pas du même régime qu'un acte présenté comme thérapeutique et impliquant une incision.
Une distinction juridique à connaître pour les praticiens
Pour les professionnels du secteur du bien-être, la portée pratique de ce cadre est double. D'une part, la pose de ventouses à visée strictement thérapeutique — c'est-à-dire présentée comme soignant une pathologie, à la suite d'un diagnostic — reste un acte médical au sens de la jurisprudence citée par l'Ordre des médecins, quelle que soit la qualification du praticien qui la pratique. D'autre part, même les professions de santé légalement habilitées à exercer un contact thérapeutique avec la peau, comme les masseurs-kinésithérapeutes, se voient explicitement interdire ce geste par leur propre instance ordinale, au nom du principe de précaution posé par le code de déontologie. La marge de manœuvre légale pour un usage non thérapeutique, purement relaxant et sans effraction cutanée, existe mais demeure étroite et n'a, à ce jour, fait l'objet d'aucune clarification officielle spécifique de la part des pouvoirs publics ou d'une norme volontaire dédiée, à la différence d'autres pratiques de bien-être comme le massage ou la réflexologie, pour lesquelles des normes AFNOR ont été engagées ces dernières années.
Aucune des sources consultées ne permet d'affirmer que la thérapie par ventouses présente un quelconque bénéfice thérapeutique démontré scientifiquement pour une pathologie donnée. Les personnes intéressées par cette pratique, notamment dans sa variante impliquant des incisions cutanées, sont invitées à la plus grande prudence et à ne jamais y substituer un suivi médical adapté en cas de problème de santé.