« Guérisseur », « mage », « voyant », « médium », « marabout » : ces termes désignent, en France, des activités qui n'ont jamais fait l'objet d'une définition légale ni d'un encadrement professionnel spécifique. Ils recouvrent des pratiques très diverses — de l'accompagnement spirituel bienveillant à l'escroquerie caractérisée, en passant par des faits d'une gravité pénale majeure. Le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), présenté le 8 avril 2025, ainsi qu'une série d'affaires judiciaires traitées par la presse entre 2024 et 2026, permettent de dresser un état des lieux factuel de ce que recouvre aujourd'hui, en droit et en pratique, ce pan encore mal cerné du secteur du bien-être et du spirituel.
« Cultes et spiritualités » : une catégorie presque aussi importante que la santé et le bien-être
Le rapport de la Miviludes, qui synthétise les signalements et demandes d'informations reçus par la mission entre 2022 et 2024, répartit ces derniers par thématique dominante. La santé et le bien-être arrivent en tête avec 37 % des cas, un chiffre déjà mis en avant par la mission dans ses communications d'avril 2025. Mais la catégorie qui la suit immédiatement, celle des « cultes et spiritualités », en représente 35 %, un score presque équivalent, loin devant les questions de formation, d'emploi et de finances (13 %) ou le complotisme et le séparatisme (9 %). C'est dans cette seconde catégorie, moins commentée jusqu'ici que la première, que le rapport classe les pratiques dites de « guérison » relevant du registre spirituel ou ésotérique plutôt que du soin de bien-être au sens strict.
Le document décrit la multiplication, depuis la crise sanitaire du Covid-19, de « nouvelles spiritualités » se présentant comme des réponses à une quête de sens. Certaines empruntent aux traditions religieuses établies ; d'autres, selon les termes du rapport, mobilisent des « savoirs initiatiques secrets » tels que la sorcellerie, le chamanisme ou des « disciplines parascientifiques ou occultes » comme l'astrologie, la cartomancie, la lecture des lignes de la main, la voyance, le tarot ou la numérologie. Le rapport relève aussi la présence de « guérisseurs » se présentant simultanément comme énergéticiens, magnétiseurs, médiums, voyants ou exorcistes, brouillant délibérément, selon la mission, les repères qui permettraient au public de distinguer un professionnel de santé diplômé d'un praticien autoproclamé.
Six condamnations pénales documentées en un an
Au-delà des statistiques, le rapport Miviludes 2022-2024 détaille plusieurs affaires jugées entre décembre 2023 et octobre 2024, dans lesquelles des personnes se présentant comme « guérisseurs », mages ou gourous ont été condamnées pour des faits de nature sexuelle commis sous couvert de séances de soin ou de rituels. Le 15 décembre 2023, la cour d'assises de la Sarthe a condamné un « magnétiseur-guérisseur » à vingt ans de réclusion criminelle, avec interdiction définitive d'exercer, pour des viols et agressions sexuelles commis en récidive lors de séances présentées comme thérapeutiques ; l'homme prétendait pouvoir soigner des maladies graves, dont le cancer, et avait, selon le rapport, incité certaines de ses clientes à interrompre leur traitement médical.
Le 31 janvier 2024, le tribunal judiciaire du Puy-en-Velay a condamné un magnétiseur et « coupeur de feu » de 75 ans à quatre ans d'emprisonnement, dont un ferme, pour des agressions sexuelles commises sur quatorze clientes, avec une interdiction définitive d'exercer. Le 4 mars 2024, la cour criminelle de Rodez a condamné, pour des viols commis sur deux victimes dont une mineure sous couvert de pratiques ésotériques présentées comme un « exorcisme », le meneur d'un groupe qualifié par le rapport de « secte » à quinze ans de réclusion criminelle, et son adepte à douze ans. Deux jours plus tard, le 6 mars 2024, le tribunal correctionnel de Nantes a condamné un homme se présentant comme magnétiseur, hypnotiseur et marabout à quatre ans d'emprisonnement, dont deux avec sursis, pour une agression sexuelle commise lors d'un rituel vaudou proposé en réponse à une petite annonce.
Le 26 mars 2024, la cour d'assises de Dordogne a confirmé en appel la condamnation à vingt ans de réclusion criminelle d'un homme se présentant comme « guérisseur », pour des viols et un abus de faiblesse commis sur plusieurs années au sein d'une communauté qu'il avait constituée autour de lui. Enfin, le 16 octobre 2024, la cour criminelle du Finistère a condamné à dix-sept ans de réclusion criminelle un « mage guérisseur » septuagénaire, qui se présentait comme un intermédiaire de soins alternatifs, pour des viols commis sur des femmes qu'il savait fragilisées par la maladie ou une rupture affective. Le rapport souligne, dans chacun de ces dossiers, que l'emprise exercée par l'accusé sur des victimes rendues vulnérables — par la maladie, un deuil ou une rupture — a constitué un facteur déterminant identifié par les juridictions.
Ces six décisions, toutes rendues sur une période de dix mois, sont distinctes d'une autre affaire suivie en Bretagne à partir de janvier 2025 et déjà documentée par ailleurs : celle d'un magnétiseur du Finistère mis en examen fin 2024 pour des faits d'agression sexuelle et de viol visant d'anciennes clientes, un dossier dans lequel les poursuites ne reposaient pas sur une revendication de pouvoirs de « guérison » au sens où l'entend le rapport Miviludes.
De la voyance à la mise en cause d'un maire
D'autres affaires, distinctes de celles recensées par la Miviludes, illustrent une autre facette du même secteur : celle de la fraude financière liée à la voyance et au maraboutage. Selon francetvinfo.fr, l'ancien maire d'Agde Gilles d'Ettore, mis en examen en juin 2024 pour prise illégale d'intérêts, détournement de fonds publics et corruption, est soupçonné d'avoir détourné de l'argent public au profit d'une voyante ; placé sous contrôle judiciaire fin 2025, il a été réincarcéré le 22 janvier 2026 après que la justice a estimé qu'il en avait violé les conditions de façon « grave, préméditée et réitérée ».
Une affaire plus modeste, mais révélatrice des mêmes ressorts, a été jugée le 13 mars 2025 par le tribunal judiciaire d'Aurillac, selon Lyon Capitale et Lyonmag : un marabout installé à Lyon est poursuivi pour avoir convaincu une habitante du Cantal, en instance de divorce, de placer 29 000 euros dans des enveloppes scellées à conserver chez elle sans les ouvrir, sous peine de « rompre le sort » censé lui permettre de reconquérir son mari. Ce n'est qu'après plusieurs années, faute de résultat, que la victime a ouvert les enveloppes pour n'y découvrir que des prospectus publicitaires. Le jugement a été mis en délibéré au 22 mai 2025.
La voyance donne aussi lieu à des poursuites d'un tout autre registre, relevant du droit de la consommation. Selon l'Institut national de la consommation (INC), la justice a condamné le 19 novembre 2024 deux sociétés marseillaises et leur gérant pour des pratiques commerciales trompeuses et agressives : l'une avait créé plus d'une centaine de sites internet mettant en relation, via des numéros surtaxés, des consommateurs avec des services publics en réalité gratuits, tandis que l'autre sollicitait de façon répétée, jusqu'à plusieurs fois par jour et sans consentement préalable, des personnes intéressées par la voyance. L'enquête, menée par le Service national des enquêtes de la DGCCRF et le Groupe interministériel de recherche de Marseille après un signalement de la Direction générale des finances publiques, a débouché sur la confiscation de plus de deux millions d'euros d'avoirs, 300 000 euros d'amendes et douze mois d'emprisonnement avec sursis pour le dirigeant.
Un vide juridique documenté depuis 1994
Ce que ces affaires ont en commun, c'est l'absence de tout statut légal spécifique aux activités de voyance, de médiumnité ou de guérison spirituelle en France. Interrogé par un député en mars 2023 sur l'encadrement de la voyance, le ministère de l'Intérieur a confirmé, dans une réponse publiée le 27 juin 2023, qu'il s'agit d'une activité légale depuis l'abrogation, le 1er mars 1994, de l'ancien article R. 34-7 du code pénal qui la réprimait comme une forme d'escroquerie présumée. Depuis cette date, aucune réglementation propre ne l'encadre : seules s'appliquent les dispositions générales du code de la consommation en matière de pratiques commerciales trompeuses, et celles du code pénal en matière d'escroquerie ou d'abus de faiblesse, au cas par cas, lorsque les faits sont caractérisés.
Le terme « guérisseur » n'est pas davantage protégé : comme le rappelle le rapport Miviludes à propos des titres de « thérapeute » ou de « praticien », n'importe qui peut s'en prévaloir, diplômé ou non, sans que cela n'engage aucune reconnaissance officielle ni aucun contrôle déontologique. Cette absence de cadre distingue nettement ces activités des professions de santé réglementées, pour lesquelles l'exercice illégal de la médecine ou l'usurpation d'un titre protégé peuvent être poursuivis en tant que tels, indépendamment de toute autre infraction.
Ce que cela signifie pour les praticiens et le public
Ce panorama ne permet pas de généraliser : la grande majorité des personnes se présentant comme guérisseurs, magnétiseurs ou médiums en France n'ont fait l'objet d'aucune poursuite, et le rapport Miviludes prend soin de préciser que la pratique elle-même n'est pas en cause, mais bien son usage par des personnes qui en abusent pour asseoir une emprise sur des personnes vulnérables. Les affaires recensées ici concernent des faits d'une particulière gravité, jugés sur des périodes et dans des juridictions distinctes, et ne sauraient être extrapolées à l'ensemble d'un secteur par ailleurs très hétérogène.
Elles confirment en revanche un constat déjà documenté par les autorités : en l'absence de titre protégé, de diplôme reconnu par l'État ou d'inscription à un ordre professionnel, le public ne dispose d'aucun repère institutionnel pour évaluer la fiabilité d'un praticien se présentant comme guérisseur, médium ou voyant. La Miviludes recommande, en cas de doute sur une pratique ou une personne, de la solliciter directement via son site officiel, et de porter plainte auprès d'un commissariat, d'une brigade de gendarmerie ou du procureur de la République en cas d'infraction avérée. Cet article rapporte des faits établis par des décisions de justice et un rapport public ; il ne constitue ni une mise en cause générale d'une pratique, ni un avis médical ou juridique, et aucune information ci-dessus ne doit être interprétée comme une évaluation de l'efficacité d'un accompagnement spirituel ou énergétique.