Huttes de sudation, cercles de tambour, cérémonies à l'ayahuasca ou purge au Kambo : depuis une dizaine d'années, les pratiques inspirées du chamanisme séduisent en France un public en quête de sens, de reconnexion à la nature ou de mieux-être psychologique. Ce courant, que la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) qualifie de « néo-chamanisme », ne bénéficie d'aucun cadre légal, d'aucun titre reconnu par l'État et d'aucune fédération professionnelle structurée. Entre 2021 et 2026, cette absence d'encadrement a coexisté avec une série de faits documentés et datés — une affaire judiciaire d'ampleur, un décès médiatisé, une nouvelle loi et un rapport institutionnel — qui dessinent la vigilance croissante des autorités françaises face aux dérives d'un secteur difficile à cerner.
Un engouement réel, un vide juridique total
Le néo-chamanisme s'inscrit, selon la description qu'en donne la Miviludes dans son rapport d'activité 2022-2024 (publié en avril 2025), dans la mouvance plus large des « pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique » et d'une recherche spirituelle héritée du courant New Age. Il s'inspire de pratiques rituelles sud-américaines : usage de huttes de sudation, ingestion rituelle d'ayahuasca — une préparation hallucinogène traditionnelle sud-américaine à base de plantes, dont les effets psychotropes puissants modifient l'état de conscience — ou purge au Kambo, qui consiste à s'infliger de petites brûlures cutanées pour y appliquer une sécrétion prélevée sur une grenouille amazonienne. La Miviludes note que ces substances et pratiques peuvent entraîner des effets physiologiques secondaires et des troubles psychologiques durables chez les participants.
Contrairement à des disciplines comme la sophrologie ou la naturopathie, qui disposent de fédérations professionnelles cherchant à s'auto-organiser, le secteur du chamanisme en France ne dispose, à la connaissance de ce dossier, d'aucune structure professionnelle reconnue capable d'encadrer les praticiens, de fixer des règles déontologiques ou de former de façon homogène. Une recherche dans le répertoire national des certifications professionnelles ne fait apparaître aucun titre protégé lié à l'exercice du chamanisme ou du néo-chamanisme. Ce vide contraste avec l'ampleur du phénomène : la Miviludes évoque le développement d'activités de « chamanes », hommes ou femmes se présentant comme guérisseurs, organisant rencontres, ateliers ou stages — dont certains, note le rapport, se sont tenus en présence de mineurs.
L'affaire « Loup Blanc » : d'une enquête ouverte dans le Gard à une condamnation confirmée en appel
Le fait judiciaire le plus documenté du secteur concerne Cyrille Adam, un septuagénaire connu sous le nom de « Loup Blanc », qui animait dans le Gard un mouvement baptisé « Chamanisme de l'Origine ». Selon l'association de vigilance UNADFI (Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes), qui a documenté l'affaire dès son ouverture, Cyrille Adam prélevait jusqu'à 8 000 euros par an et par adepte pour des stages mêlant enseignement pseudo-spirituel et rituels chamaniques, sur la base d'un discours décrit comme « une vision apocalyptique et complotiste » favorisant l'isolement des participants vis-à-vis de leur entourage.
Le procès s'est tenu du 23 au 27 septembre 2024 devant la cour criminelle du Gard. Sept femmes ont témoigné à la barre de faits de viols et d'agressions sexuelles ; un homme a par ailleurs accusé Cyrille Adam d'abus de faiblesse financiers, en lien avec un état de sujétion psychologique. Le rapport Miviludes 2022-2024, qui cite nommément l'affaire, retient que la cour a condamné, le 27 septembre 2024, le « prétendu chaman » à quinze ans de réclusion criminelle. Cyrille Adam a fait appel de cette décision. Selon la presse régionale, la cour d'assises d'Avignon, statuant en appel, a rendu son verdict le 29 septembre 2025 : la peine a été alourdie à seize ans de réclusion criminelle, assortie d'une période de sûreté portant sur les deux tiers de la peine — ce qui repousse à 82 ans l'âge auquel Cyrille Adam pourrait espérer être libéré.
Le rapport Miviludes mentionne par ailleurs, sans le rattacher nommément à cette affaire, un autre dossier d'ampleur suivi depuis 2020 par la cellule spécialisée de la gendarmerie nationale (CAIMADES) conjointement avec la section de recherche de Nîmes : une enquête ouverte dans le Gard visant un groupe néo-chamanique revendiquant une centaine d'adeptes, mêlant développement personnel et rituels destinés, selon le rapport, à installer une emprise psychologique progressive débouchant sur des dérives sexuelles et financières. Ce dossier illustre, au-delà du seul cas Loup Blanc, l'ampleur que peuvent prendre certaines enquêtes visant des mouvements néo-chamaniques structurés.
D'autres affaires, plus isolées, ont également été relevées par les associations de vigilance sur la période récente : à Perpignan, un homme de 68 ans, ingénieur à la retraite, a été arrêté le 18 décembre 2023 pour viol aggravé, les faits reprochés ayant été commis, selon l'association GEMPPI (Groupe d'étude des mouvements de pensée en vue de la protection de l'individu), sous couvert de « soins chamaniques et ésotériques ». Ces affaires restent, à ce stade, des cas individuels qui ne permettent pas de généraliser à l'ensemble des praticiens se réclamant du chamanisme — la plupart d'entre eux n'ayant fait l'objet d'aucun signalement ni d'aucune procédure.
La mort du Dr Olivier Soulier, un fait divers qui a marqué la profession médicale
Le 29 juin 2023, le médecin homéopathe Olivier Soulier, connu pour ses prises de position pendant l'épidémie de Covid-19, est mort dans la nuit du 28 au 29 juin dans le 14e arrondissement de Paris, à l'issue de ce que la presse médicale spécialisée a qualifié de « séance chamanique ». Le Quotidien du Médecin, qui a rapporté l'affaire le 10 juillet 2023, indique que le parquet de Paris a ouvert une enquête pour homicide involontaire. Le site What's Up Doc, qui a couvert l'affaire le même jour, précise que la brigade des stupéfiants de la police judiciaire parisienne a été saisie du dossier et qu'un chaman de 75 ans a été placé en garde à vue à la suite du décès, survenu après la consommation de champignons hallucinogènes puis d'ayahuasca lors d'une cérémonie. Ce fait divers, largement relayé dans la presse professionnelle de santé en raison de la profession du défunt, a contribué à installer dans le débat public la question des risques sanitaires associés aux cérémonies chamaniques utilisant des substances psychoactives, en dehors de tout cadre médical.
La loi du 10 mai 2024 : une réponse législative directement pensée pour ces dérives
Le 10 mai 2024 a été promulguée la loi n° 2024-420 « visant à sortir la France du piège du narcotrafic » — en réalité un texte plus large, publié au Journal officiel le 11 mai 2024, qui crée notamment un nouveau délit autonome de placement ou de maintien d'une personne en état de sujétion psychologique ou physique, inscrit à l'article 223-15-3 du code pénal, punissable dès lors qu'il entraîne une altération grave de la santé physique ou mentale de la victime. Contrairement à l'ancien régime, ce délit ne nécessite plus de démontrer l'existence d'une contrainte physique caractérisée : la seule sujétion psychologique durable, indépendamment de tout mouvement sectaire organisé, suffit désormais à caractériser l'infraction.
Selon une analyse publiée le 17 juillet 2024 (mise à jour le 2 décembre 2024) par une avocate au barreau de Bordeaux sur le site spécialisé Village de la Justice, ce texte vise explicitement les secteurs de la santé, de l'alimentation, du bien-être, du développement personnel, du coaching et de la formation — des secteurs dans lesquels les signalements aux autorités avaient connu une hausse significative en 2021, dont un quart concernait le seul domaine de la santé. Le rapport Miviludes 2022-2024 présente ce nouveau délit comme un outil juridique directement mobilisable contre les dérives observées dans le champ des pratiques non conventionnelles de santé, catégorie dans laquelle le néo-chamanisme est explicitement classé.
Le rapport Miviludes 2022-2024 : le néo-chamanisme érigé en axe de vigilance prioritaire
Publié en avril 2025, le rapport d'activité 2022-2024 de la Miviludes consacre une section spécifique au « phénomène grandissant du néo-chamanisme et de l'ésotérisme ». Le document indique que la Délégation nationale au renseignement territorial (DNRT), rattachée au ministère de l'Intérieur, a identifié les mouvements liés au bien-être, à la santé et au développement personnel — et nommément le néo-chamanisme — comme l'une des thématiques sur lesquelles elle entend accentuer son action dans les mois suivant la publication du rapport. Cette priorisation institutionnelle, documentée noir sur blanc par le service de renseignement territorial, constitue l'un des signaux les plus clairs d'une vigilance qui se structure au niveau de l'État, au-delà des seules associations de défense des victimes.
Le rapport évoque également, de façon plus ponctuelle, d'autres signalements liés au secteur : une activité chamanique dissimulée derrière une exploitation agricole biologique, un « chaman » se présentant comme thérapeute énergétique et promettant de guérir un cancer, ou encore une formation universitaire de « leadership vibratoire » comportant une séquence de « transe chamanique » ayant déclenché une enquête interne au sein de l'établissement concerné. Ces éléments, épars mais recoupés par plusieurs services (Miviludes, CAIMADES, DNRT), dessinent un secteur suivi de près par plusieurs entités de l'État, sans qu'aucune de ces observations ne permette de conclure à une généralisation des dérives à l'ensemble des praticiens.
Une vigilance associative qui ne faiblit pas
Au-delà des institutions publiques, deux associations de défense des victimes de dérives sectaires, l'UNADFI et le GEMPPI, documentent en continu des cas liés au chamanisme en France, bien au-delà de la seule affaire Loup Blanc. L'UNADFI maintient sur son site une rubrique thématique dédiée, alimentée jusqu'en 2026, qui a notamment signalé, le 24 juillet 2025, la diffusion de « théories non scientifiques » dans un centre antidouleur d'un hôpital public français — un signalement présenté par l'association comme une possible atteinte au principe de laïcité dans le service public de santé, distinct des affaires pénales évoquées plus haut mais révélateur d'une vigilance qui s'étend désormais jusqu'au sein d'établissements de santé publics. Le GEMPPI, de son côté, a également recensé en décembre 2023 le signalement d'un père de famille français ayant porté plainte auprès de la Miviludes après avoir appris que son fils de huit ans avait participé, en 2020, à des rituels d'ayahuasca à l'étranger — signalement qui illustre une préoccupation particulière des associations pour la présence de mineurs lors de ce type de cérémonies, déjà relevée par le rapport Miviludes lui-même.
Ce qu'il faut retenir
Entre l'ouverture, en 2020, d'une enquête de gendarmerie sur un groupe néo-chamanique du Gard, et la confirmation en appel, en septembre 2025, de la condamnation de Cyrille Adam à seize ans de réclusion criminelle, le secteur du néo-chamanisme en France est resté, sur toute la période, dépourvu de tout cadre légal, de tout titre professionnel reconnu et de toute fédération structurée capable d'en encadrer les pratiques. Ce vide n'a pas empêché les autorités de se saisir du sujet : une loi nouvelle en 2024, un rapport institutionnel qui en fait un axe de vigilance prioritaire en 2025, et une mobilisation continue des associations de défense des victimes jusqu'en 2026 dessinent un encadrement qui se construit, non pas en régulant la pratique elle-même, mais en outillant la réponse pénale et la vigilance face à ses dérives les plus graves.
Ce dossier ne vise en aucun cas à qualifier l'ensemble des personnes proposant des pratiques inspirées du chamanisme en France de dangereuses : les affaires judiciaires documentées ici restent des cas individuels, jugés ou en cours de jugement, qui ne permettent pas de généraliser à un secteur par ailleurs très hétérogène. Elles rappellent en revanche, comme le soulignent la Miviludes et les associations de vigilance, l'absence de tout encadrement professionnel du secteur et les risques documentés associés à la consommation de substances psychoactives puissantes (ayahuasca, champignons hallucinogènes) hors de tout cadre médical, ainsi qu'aux situations d'emprise psychologique qui peuvent se développer dans des groupes fermés. Ce dossier relève d'une information générale sur des faits publics et judiciaires ; il ne constitue ni un avis médical, ni une évaluation de l'ensemble d'une pratique, et ne saurait se substituer à l'avis d'un professionnel de santé ou, en cas de doute sur une situation d'emprise, au signalement auprès de la Miviludes ou d'une association de vigilance reconnue.