Deux structures seulement existent aujourd'hui en France : l'une à Paris, près de l'hôpital Lariboisière, l'autre à Strasbourg, à proximité du CHU. Dans ces « haltes soins addictions » (HSA), des personnes usagères de drogues peuvent consommer des produits déjà en leur possession, sous la supervision d'une équipe pluridisciplinaire — infirmiers, médecins, éducateurs spécialisés, travailleurs sociaux — dans des conditions d'hygiène sécurisées, avec un accès facilité vers le soin. Nées d'une expérimentation lancée en 2016, ces structures ont fait l'objet d'un rapport d'inspection resté bloqué plus d'un an avant sa publication fin 2025, dans un climat politique tendu autour de la réduction des risques liés aux drogues. Le Parlement a fini par prolonger leur expérimentation jusqu'en 2027, sans pour autant leur donner de statut définitif. Pendant ce temps, le financement des centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), qui forment le réseau ordinaire de prise en charge des addictions, se règle de plus en plus souvent devant les tribunaux administratifs.
Un dispositif né en 2016, rebaptisé « halte soins addictions » en 2022
Le cadre légal des structures de consommation supervisée remonte à l'article 43 de la loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016 de modernisation du système de santé, qui a créé, pour une durée expérimentale, des « espaces de réduction des risques par usage supervisé », alors appelés « salles de consommation à moindre risque » (SCMR). Un arrêté du 22 mars 2016 en a fixé le premier cahier des charges national. Le dispositif change de nom en janvier 2022 : un arrêté du 26 janvier 2022 approuve un nouveau cahier des charges sous l'appellation « halte soins addictions », toujours en vigueur aujourd'hui. Concrètement, la loi accorde une immunité pénale aux professionnels qui interviennent dans ces espaces dès lors qu'ils agissent conformément à leur mission de supervision — une garantie nécessaire dans un cadre où l'usage de stupéfiants reste par ailleurs pénalement réprimé. Les deux structures existantes, l'Espace Gaïa à Paris (gérée par l'association Gaïa-Paris) et Argos à Strasbourg (gérée par l'association Ithaque), sont adossées à des associations qui gèrent par ailleurs des CSAPA et des centres d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques (CAARUD), afin de s'inscrire dans un « chaînage médico-social » vers le soin plutôt que de fonctionner comme des structures isolées.
Un rapport d'inspection resté bloqué plus d'un an
C'est ce chaînage, et plus largement l'évaluation globale du dispositif, qu'a été chargé d'examiner un rapport conjoint de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l'Inspection générale de l'administration (IGA), commandé en avril 2024 par la ministre de la Santé de l'époque, Catherine Vautrin, et le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin. Rédigé par le docteur Christophe Schmit et Émilie Seffray pour l'IGAS, et par Jérôme Léonnet pour l'IGA, ce rapport a été achevé en octobre 2024, sous le gouvernement Barnier — mais il n'a été rendu public que fin décembre 2025, avec une mise en ligne effective sur le site de l'IGAS datée du 22 décembre, révélée par la presse spécialisée début janvier 2026. Selon un article d'ASH (Actualités sociales hebdomadaires) publié le 5 janvier 2026, ce délai de plus de quinze mois entre l'achèvement du rapport et sa publication s'explique par une opposition politique au sein même du gouvernement, le rapport se prononçant en faveur du maintien des HSA à un moment où le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau y était hostile. Sur le fond, le rapport recommande, selon l'IGAS elle-même, de pérenniser les HSA en les inscrivant dans le droit commun à l'issue de la période expérimentale. Il souligne des bénéfices sanitaires et d'ordre public : à Strasbourg, l'inspection relève « dix fois moins de seringues abandonnées » dans l'espace public aux abords de la structure, et affirme n'avoir constaté « aucun effet d'attractivité sur les consommateurs » ni « aucune activité de deal » liée à la présence de la halte. Le rapport pose cependant des conditions de réussite : proximité d'un établissement hospitalier, chaînage médico-social robuste vers les CSAPA et les CAARUD, et dimensionnement adapté aux besoins locaux — « toutes les villes n'ont pas vocation à avoir une HSA », relève l'inspection.
Le Parlement prolonge l'expérimentation jusqu'en 2027, sans la pérenniser
C'est dans ce contexte que l'Assemblée nationale a adopté définitivement, le 16 décembre 2025, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2026, qui comporte un article prolongeant l'expérimentation des HSA jusqu'au 31 décembre 2027 — deux ans de plus que l'échéance initialement fixée au 31 décembre 2025, selon un article de Santé Mentale publié le 6 janvier 2026. La Fédération Addiction, principale fédération professionnelle du secteur, a salué cette prolongation tout en la qualifiant, dans un communiqué diffusé le jour même du vote, d'« avancée fragile », regrettant l'absence d'inscription définitive dans le droit commun malgré des évaluations jugées unanimement favorables. Le même communiqué a été repris par l'association Addictions France et par la Fédération des acteurs de la solidarité, signe d'une position partagée par plusieurs grandes organisations du secteur social et médico-social. Cette demande de pérennisation n'est pas nouvelle : dans un document de positionnement daté du 20 octobre 2025 consacré aux budgets 2026, la Fédération Addiction plaçait déjà la pérennisation des HSA en tête de ses demandes aux parlementaires, aux côtés d'une inscription durable des financements de la prévention dans l'objectif national de dépenses d'assurance maladie (Ondam) — argument chiffré à l'appui, selon la fédération, d'un euro investi dans la prévention pouvant permettre d'éviter « jusqu'à 150 € de coûts futurs » — et d'une opposition à une taxation nouvelle des produits de vapotage, jugée contreproductive pour le sevrage tabagique.
Marseille, le projet qui n'a jamais vu le jour
La difficulté à faire sortir ce dispositif de son statut expérimental se lit aussi dans les projets qui n'ont pas abouti. Les services de l'État ont émis, le 17 janvier 2024, un avis défavorable au projet de halte soins addictions prévu boulevard de la Libération à Marseille, mettant fin à un projet dont les travaux étaient pourtant imminents. La Fédération Addiction, dans un communiqué publié le 18 janvier 2024, avait dénoncé une décision prise « alors que le nouveau gouvernement s'assoit sur la santé… et la tranquillité publique » ; l'association Addictions France avait de son côté, le 19 janvier 2024, appelé le gouvernement à revoir sa position, en s'appuyant sur des évaluations de l'Inserm jugées favorables et sur les expériences internationales. Cette annulation n'a pas mis fin à la mobilisation locale. Selon un article de Santé Mentale publié le 24 avril 2025, l'association Médecins du Monde a engagé, aux côtés de la Fédération Addiction, deux recours inédits devant la justice administrative pour contester l'inaction de l'État face à l'absence d'ouverture de nouvelles structures de consommation supervisée, en s'appuyant sur des travaux d'évaluation qui concluent à une réduction significative des risques sanitaires — décès par surdose, passages aux urgences, infections graves — chez les usagers accompagnés par les structures existantes. Le même mois, le sénateur de Paris Rémi Féraud a interrogé le gouvernement, dans une question écrite datée du 24 avril 2025, sur les perspectives de pérennisation des HSA parisienne et strasbourgeoise. Dans sa réponse du 29 avril 2025, le ministre de la Santé de l'époque, Yannick Neuder, a indiqué qu'une évaluation scientifique indépendante de la seconde phase de l'expérimentation était en cours, avec un rapport attendu au Parlement pour juin 2025 — soit six mois avant l'échéance alors prévue de l'expérimentation — tout en précisant que la position du gouvernement n'était « pas arrêtée à ce jour ».
Les CSAPA, eux, réglent leurs financements devant les tribunaux
Si les HSA concentrent l'essentiel du débat politique et médiatique, le financement du réseau ordinaire des CSAPA — les centres médico-sociaux ambulatoires qui assurent la majeure partie de la prise en charge en addictologie en France, financés par l'Assurance maladie via l'Ondam médico-social — connaît lui aussi des tensions, qui se traduisent de plus en plus par des contentieux. Le tribunal administratif de Paris a ainsi rendu, le 9 janvier 2026, une décision opposant l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa), gestionnaire d'un CSAPA, à l'agence régionale de santé d'Île-de-France, selon un article du Média Social publié le 13 février 2026. L'Anpaa contestait l'arrêté fixant la dotation globale de fonctionnement 2024 de son établissement, estimant qu'il n'intégrait pas le coût de l'accord dit des « oubliés du Ségur » — une revalorisation salariale —, pour un montant manquant de 27 250 €. Le tribunal a donné raison à l'association et a relevé en conséquence la dotation versée par l'ARS. Ce contentieux n'est pas isolé. Selon un article d'Hospimedia publié le 25 novembre 2025, la fédération d'employeurs Nexem, qui représente une partie des structures associatives du secteur social et médico-social non lucratif — dont relèvent de nombreux CSAPA —, encourage ses adhérents à engager des actions en justice pour obtenir le versement de la prime Ségur, un accord d'extension signé en 2024 par l'ensemble des organisations syndicales avec effet rétroactif au 1er janvier 2024. Hospimedia y relève que 45 départements n'auraient pas versé cette prime et que 20 autres ne l'auraient versée que partiellement — des financements qui, dans ce second cas, relèvent des départements plutôt que de l'Assurance maladie, mais qui témoignent d'un même climat de sous-financement des revalorisations salariales décidées au niveau national.
Une place encore marginale pour l'exercice libéral
Contrairement à d'autres champs de la prise en charge évoqués sur Paralib, la réduction des risques et l'addictologie en centre spécialisé restent, à ce jour, un secteur très majoritairement organisé autour du salariat associatif. Les équipes des CSAPA et des HSA — médecins, infirmiers, psychologues, éducateurs spécialisés, travailleurs sociaux — exercent essentiellement sous contrat de travail au sein de structures conventionnées, et non comme professionnels libéraux facturant à l'acte. Certains CSAPA organisent, par ailleurs, des « consultations avancées » au sein de maisons de santé pluriprofessionnelles, où ce sont les équipes du centre qui se déplacent vers les structures de soins primaires plutôt que l'inverse. Aucune source consultée n'a permis d'identifier, à ce jour, un dispositif de conventionnement de psychologues ou d'infirmiers libéraux propre à l'exercice en HSA ou en CSAPA, comparable par exemple au dispositif MonParcoursPsy en médecine générale ; le recours à des vacataires, principalement des médecins, reste ponctuel et lié aux difficultés de recrutement du secteur. De même, aucune prise de position publique et datée d'un ordre professionnel paramédical sur le devenir des HSA n'a pu être identifiée à ce jour — ce sujet reste, pour l'essentiel, porté par les fédérations associatives du champ de l'addictologie plutôt que par les instances représentatives des professions de santé.
Un débat qui reste ouvert
Dix ans après le lancement de l'expérimentation, la France se retrouve donc dans une situation intermédiaire : un rapport d'inspection favorable à la pérennisation, une prolongation votée par le Parlement jusqu'en 2027, mais toujours pas de statut définitif ni d'extension du dispositif à d'autres villes que Paris et Strasbourg — Marseille en constituant l'exemple le plus documenté d'un projet abandonné sous la pression politique. En parallèle, le financement du réseau plus large des CSAPA, moins visible médiatiquement, se règle de plus en plus par la voie contentieuse, entre associations gestionnaires et agences régionales de santé. La question de la réduction des risques liés aux usages de drogues reste, en France, un sujet où les évaluations sanitaires et les arbitrages politiques ne convergent pas toujours au même rythme. Ce dossier porte sur des dispositifs médico-sociaux encadrés par la loi et mis en œuvre par des équipes de santé formées ; il ne constitue ni un encouragement à la consommation de substances ni une évaluation médicale individuelle ; toute question sur une situation personnelle relève d'un professionnel de santé ou d'une structure d'accueil spécialisée.