Un ancien usager de drogues qui accompagne un patient en cours de sevrage dans un centre de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) ; un membre des Alcooliques anonymes qui anime une réunion hebdomadaire ; un « médiateur de santé pair » salarié d'une équipe mobile psychiatrique : ces figures relèvent toutes de ce que les institutions françaises appellent désormais la « pair-aidance ». Longtemps cantonnée au bénévolat associatif, cette forme d'accompagnement fondée sur le partage d'une expérience vécue similaire — et non sur un diplôme médical ou paramédical — gagne du terrain dans les structures de soin françaises, y compris dans le champ des addictions. Depuis janvier 2025, la Haute Autorité de santé (HAS) a entamé un chantier inédit pour en fixer les premières règles du jeu. Un processus qui doit aboutir, selon le calendrier prévisionnel de la HAS, à l'adoption d'une recommandation courant 2026 — sans pour autant créer le statut professionnel que réclame une partie du secteur.
Une pratique née dans les mouvements d'entraide, désormais salariée dans les CSAPA
Selon la note de cadrage publiée par la HAS le 20 janvier 2025, la pair-aidance « permet de proposer à toute personne le souhaitant, au cours de sa prise en charge ou de son accompagnement habituel, une possibilité de soutien global d'un tiers ayant connu ou connaissant la même situation et ayant acquis un savoir expérientiel ». La définition, reprise du glossaire HAS sur l'engagement des usagers publié en 2020, cite explicitement la « conduite addictive » parmi les situations habituellement stigmatisantes sur lesquelles peut se construire ce savoir expérientiel, aux côtés des troubles psychiatriques ou de la vie à la rue. L'histoire de cette pratique, retracée dans le même document, part directement du champ des addictions : c'est en 1935, aux Etats-Unis, que le mouvement des Alcooliques anonymes pose les bases de l'entraide entre pairs, avant que le modèle ne s'étende à la santé mentale dans les années 1940 avec les clubhouses américains. En France, la pair-aidance s'est d'abord développée par le mouvement associatif, avant d'être progressivement soutenue par la puissance publique : la loi du 11 février 2005 et sa circulaire d'application du 29 août 2005 ont ainsi permis la création des groupes d'entraide mutuelle (GEM), puis, à partir des années 2010, le programme des médiateurs de santé pairs (MSP), porté par le Centre collaborateur de l'Organisation mondiale de la santé (CCOMS), a engagé une forme de professionnalisation en intégrant des pairs-aidants formés au sein d'équipes soignantes.
Le chantier ouvert par la Haute Autorité de santé
C'est dans ce contexte de recours croissant à la pair-aidance que la HAS s'est auto-saisie du sujet, selon sa note de cadrage, avec une date de saisine fixée au 15 novembre 2023. Le texte de cadrage a ensuite suivi le parcours de validation interne de l'institution : passage devant la commission chargée des recommandations (CRPPI) le 17 décembre 2024, devant le Collège de la HAS le 8 janvier 2025, puis devant la commission sociale et médico-sociale (CSMS) le 14 janvier 2025, date de validation officielle du document. La HAS y affiche un objectif clair : « clarifier et préciser le rôle, les typologies, les compétences nécessaires, les responsabilités, et les missions des pair-aidants tout en respectant leur diversité d'interventions ». Le travail doit aussi identifier les bénéfices de la pair-aidance et définir des bonnes pratiques communes d'intervention, dans le but de sécuriser l'intégration de ces intervenants au sein des équipes pluriprofessionnelles. Le chantier a été organisé en cinq domaines d'intervention travaillés en parallèle d'un socle commun transversal : santé mentale et psychiatrie, addictologie, pathologies chroniques et cancérologie, inclusion et handicap, précarité et vulnérabilités sociales. Pour construire sa note de cadrage, la HAS indique avoir mené des entretiens avec des organisations directement engagées dans l'accompagnement des addictions, parmi lesquelles la Fédération Addiction, le Comité d'étude et d'information sur la drogue et les addictions (CEID Addiction), l'association Oppelia, ou encore France Patients Experts Addictions ; la Fédération Française d'Addictologie a par ailleurs été associée à une réunion d'information préparatoire. Le calendrier prévisionnel détaillé dans la note de cadrage prévoyait ensuite le lancement d'un appel à candidatures pour constituer un groupe de travail d'une vingtaine de membres, ouvert en ligne à partir de février-mars 2025. C'est dans ce cadre que la Fédération Addiction a relayé, le 13 février 2025, un appel à candidatures d'experts pour ce groupe de travail, avec une date limite de dépôt fixée au 21 février 2025 ; la fédération y insistait sur l'importance d'une représentation du secteur des addictions dans les échanges. Le groupe de travail proprement dit devait ensuite se réunir d'avril à décembre 2025, avec des sous-groupes spécifiques par domaine — chacun associant, selon la composition type précisée par la HAS, un cadre de santé ou socio-éducatif, un médecin, un pair-aidant, un professionnel paramédical ou socio-éducatif et un usager bénéficiaire de la pair-aidance. Un groupe de lecture externe devait se réunir en janvier et février 2026 pour une relecture critique, avant un passage devant les commissions de validation de la HAS (CRPPI, CSMS, Collège) prévu en avril 2026. Une présentation officielle de la HAS, diffusée le 19 septembre 2025 lors des journées de l'Association nationale des présidents de commission médicale d'établissement (ANPCME), confirme ce calendrier : le chantier « pair-aidance en santé mentale et psychiatrie » — qui englobe le volet addictologie — y figure parmi les travaux en cours du programme pluriannuel « santé mentale et psychiatrie » 2025-2030 de la HAS, avec une validation prévisionnelle indiquée pour le premier semestre 2026.
Cinq domaines, mais toujours aucun statut ni inscription au RNCP
La note de cadrage de la HAS est sans ambiguïté sur les limites de l'exercice : « la définition d'un statut des pairs-aidants ne sera pas traitée dans cette recommandation. Elle n'aura pas vocation non plus à établir un référentiel d'activités ; ces aspects ne relèvent pas des missions de la HAS. » Autrement dit, quel que soit le contenu de la future recommandation, elle ne créera ni titre protégé, ni cadre d'exercice opposable, ni obligation de formation. Le constat dressé par la HAS elle-même est sans appel : « la fonction de pair-aidant n'est pas référencée au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) et il n'existe pas de statut unique. » Les personnes qui exercent cette activité le font sous des formes très variées — salariées, bénévoles, auto-entrepreneures, consultantes, ou de manière totalement informelle — ce qui rend d'ailleurs, selon la HAS, le dénombrement nationalexact des pair-aidants « limité » faute de données consolidées. Le document distingue par ailleurs la pair-aidance de la médiation en santé, cette dernière étant définie juridiquement par l'article D. 1110-5 du code de la santé publique comme un dispositif d'interface entre professionnels de santé et personnes vulnérables, quand la pair-aidance repose spécifiquement sur le partage d'un savoir expérientiel.
« Un enjeu fort autour de la définition de ce métier nouveau »
Sur le terrain de l'addictologie spécifiquement, la question de la définition reste vive. Dans un entretien publié par la Fédération Addiction le 12 janvier 2026, Lilian Babé, directeur de la structure Oppelia Passerelle 39 et praticien-chercheur sur la professionnalisation de la pair-aidance, souligne qu'« il y a un enjeu fort autour de la définition de ce métier nouveau ». Il relève que les fonctions traditionnelles du secteur — travailleurs sociaux, médecins, infirmiers, psychologues — disposent de périmètres bien établis, alors que la pair-aidance en addictologie reste à ce jour sans contour clair. Le savoir expérientiel qu'elle mobilise, précise-t-il, ne se limite pas à un vécu de consommation : il recouvre aussi une connaissance fine des effets des substances, des pratiques de consommation elles-mêmes, et de la manière de naviguer dans les systèmes judiciaire et psychiatrique, souvent en parallèle du parcours de soin. Une définition institutionnelle trop rigide, avertit-il, risquerait de gommer cette diversité de savoirs plutôt que de la reconnaître.
La Fédération Addiction professionnalise sans attendre l'issue des travaux de la HAS
En parallèle du chantier national, le secteur associatif de l'addictologie a choisi de ne pas attendre la publication de la recommandation HAS pour structurer ses propres parcours de montée en compétences. La Fédération Addiction a ainsi annoncé, le 6 février 2026, l'ouverture des candidatures pour la promotion 2026 du programme Co'oppair, un parcours d'accompagnement à la pratique de pair-aidance initialement porté par Oppelia et l'association Autosupport des usagers de drogues (ASUD), et aujourd'hui piloté par la fédération elle-même dans le cadre de son projet national de valorisation des savoirs expérientiels. Les candidatures étaient ouvertes jusqu'au 27 février 2026, sans condition de diplôme, de certification ou de statut professionnel préalable, à destination de personnes ayant une expérience vécue de consommation de substances, d'usagers des services de santé ou du social, ou de professionnels de l'addictologie souhaitant s'appuyer sur un parcours personnel. Le parcours représente environ 160 heures réparties de mars à décembre 2026 : accompagnement individualisé, dix jours de formation théorique, temps de réflexion collective en visioconférence et en présentiel à Paris, un groupe d'échange mensuel entre pairs baptisé « Or'pair », des périodes de stage, ainsi qu'une restitution finale écrite et orale. A l'issue du parcours, les participants reçoivent une attestation de suivi — la fédération précise elle-même que ce parcours n'est « ni diplômant, ni certifiant, ni professionnalisant », ce qui illustre, à front renversé, le vide institutionnel que la future recommandation de la HAS est censée commencer à combler.
Un chantier addictologie qui dépasse la seule pair-aidance
Le volet pair-aidance ne représente qu'une partie de l'attention portée par la HAS à l'articulation entre santé mentale, psychiatrie et addictions. Le programme pluriannuel « santé mentale et psychiatrie » 2025-2030 de la HAS, validé par son Collège le 20 novembre 2024, distingue neuf thèmes de travail, dont un thème 7 spécifiquement dédié à « santé mentale, psychiatrie et addictions », distinct du thème 3 consacré aux « droits des patients, pair-aidance et alliance thérapeutique ». Parmi les travaux de ce thème 7 déjà publiés figurent, selon la présentation HAS du 19 septembre 2025, des fiches points-clés sur le repérage de tous les usages à risque d'alcool, validées en janvier 2025 pour le volet consacré aux femmes, avec un volet dédié aux jeunes attendu pour le premier trimestre 2026. La HAS a par ailleurs mis en place, depuis 2021, un indicateur de qualité et de sécurité des soins (IQSS) intitulé « repérage et proposition d'aide à l'arrêt des addictions chez les patients adultes », recueilli en établissement hospitalier comme en centre médico-psychologique (CMP) ambulatoire. Les derniers résultats disponibles, portant sur les données 2022 recueillies en 2023 auprès d'environ 240 CMP et près de 15 500 dossiers patients, affichent un score de seulement 18 sur 100 pour cet indicateur en ambulatoire — un chiffre qui, selon la présentation HAS de septembre 2025, illustre les marges de progression importantes du repérage des addictions dans le suivi psychiatrique courant, en dehors même de la question spécifique de la pair-aidance.
Un accompagnement complémentaire, pas un substitut au soin
La montée en visibilité de la pair-aidance en addictologie ne doit pas faire perdre de vue sa nature : il s'agit, dans la définition même que retient la HAS, d'un accompagnement complémentaire aux soins, reposant sur l'expérience vécue, et non d'une prise en charge médicale de l'addiction. La note de cadrage de la HAS insiste elle-même sur la nécessité de clarifier « la répartition des rôles » entre pair-aidants et professionnels de santé, ainsi que sur les enjeux juridiques soulevés par l'absence de statut clair — responsabilité en cas d'incident, confidentialité des informations de santé partagées, conditions de supervision. Ces questions prennent un relief particulier dans le champ des addictions, où l'accompagnement croise fréquemment des enjeux de santé somatique et psychiatrique lourds, et où la frontière entre partage d'expérience et conseil de nature médicale peut, en l'absence de cadre écrit, devenir difficile à tracer pour les équipes comme pour les personnes accompagnées. C'est précisément parce que cette frontière reste à ce jour posée au cas par cas, établissement par établissement, que le secteur associatif attend avec attention l'issue des travaux engagés par la HAS. Reste que même dans l'hypothèse d'une adoption effective de la recommandation dans le courant de l'année 2026, celle-ci ne créera, par construction, ni titre protégé ni obligation de formation : la HAS l'a inscrit noir sur blanc dans le document qui a lancé ce chantier. Pour les pairs-aidants en addictologie comme pour les structures qui les emploient ou les accueillent comme bénévoles, la clarification attendue portera sur les pratiques et les compétences — pas, à ce stade, sur la reconnaissance d'un métier à part entière.