Dans un magasin bio, sur un marché de producteurs ou dans une boutique spécialisée, il n'est pas rare de croiser des bouquets de plantes séchées, des tisanes en vrac ou des conseils donnés avec assurance sur les vertus d'une racine ou d'une fleur. Ce paysage est pourtant, sur le plan strictement juridique, une anomalie : depuis 1941, la profession d'herboriste n'existe plus en droit français. Le diplôme d'herboriste, qui existait depuis le XIX⊃e siècle et permettait à ses titulaires de vendre et de conseiller des plantes médicinales, a été supprimé par un décret du régime de Vichy daté du 11 septembre 1941, qui a réservé aux seuls pharmaciens le monopole de la vente et du conseil sur les plantes à usage médicinal. Depuis cette date, quiconque exerce ce qu'on appelait autrefois le métier d'herboriste le fait dans un vide juridique : ni titre protégé, ni diplôme reconnu, ni cadre de formation validé par l'État.

Ce vide n'a pourtant jamais empêché la pratique de perdurer, portée par des écoles privées, des syndicats professionnels et une demande sociale croissante pour les plantes médicinales. Depuis 2018, cette situation a commencé à évoluer : un premier titre professionnel d'État, circonscrit aux producteurs de plantes, a fini par être créé en 2023. Mais cette avancée, aussi symbolique soit-elle, ne concerne qu'un segment de la profession historique : celui qui cultive et transforme les plantes, pas celui qui les vend au comptoir en conseillant leurs usages. Ce second volet reste, à ce jour, dans l'impasse.

2018 : une mission sénatoriale ouvre le dossier

Le retour du sujet sur l'agenda politique doit beaucoup au sénateur du Morbihan Joël Labbé, qui a conduit à partir de 2017 une mission d'information sénatoriale consacrée à l'avenir de la filière des plantes médicinales et aromatiques et à la question de l'herboristerie. Le 25 septembre 2018, cette mission a débouché sur un rapport d'information, adopté à l'unanimité, intitulé « Les plantes médicinales et l'herboristerie : à la croisée de savoirs ancestraux et d'enjeux d'avenir ». Le rapporteur y préconisait une reconnaissance formelle des métiers d'herboriste, en distinguant deux profils bien différents : d'un côté les « paysans-herboristes », qui cultivent, récoltent et transforment eux-mêmes les plantes qu'ils commercialisent en circuit court ; de l'autre les « herboristes de comptoir », qui conseillent et vendent des plantes sans nécessairement les avoir cultivées. Le rapport recommandait, entre autres, l'élaboration d'une charte de bonnes pratiques interdisant explicitement à ces professionnels d'établir des diagnostics médicaux, la poursuite de la concertation avec les professionnels de santé et les écoles d'herboristerie, ainsi qu'une harmonisation des formations dispensées par les cinq écoles françaises d'herboristerie alors recensées. Le texte insistait sur une idée centrale, reprise depuis par l'ensemble des acteurs du dossier : une reconnaissance de l'herboristerie devait se construire en complémentarité avec les pharmaciens et les médecins, et non en concurrence avec eux.

Ce rapport n'avait, en lui-même, aucune portée contraignante : il s'agissait d'un travail d'information parlementaire, pas d'un texte de loi. Mais il a servi de socle de légitimité aux démarches ultérieures des fédérations professionnelles, en particulier à la Fédération des paysan·ne·s herboristes (FPH) et au syndicat Simples, qui rassemble des producteurs-transformateurs de plantes aromatiques et médicinales. C'est cette même fédération qui allait, cinq ans plus tard, porter le dossier jusqu'à son aboutissement réglementaire.

Septembre 2023 : le titre de « paysan-herboriste » inscrit au RNCP

Après plusieurs années de travail sur un référentiel de compétences, la Fédération des paysan·ne·s herboristes a déposé un dossier de certification auprès de France Compétences, l'instance publique chargée de valider les certifications professionnelles en France. Selon les données publiques consultables sur le site de France Compétences, la certification professionnelle « Paysan-Herboriste » a été officiellement enregistrée au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) le 20 septembre 2023, sous le code RNCP37980, pour une durée de trois ans renouvelable — soit jusqu'au 20 septembre 2026. Il s'agit d'une certification de niveau 5, équivalent à un bac+2, délivrée en propre par la FPH, qui en détient l'exclusivité.

Le référentiel officiel de cette certification, publié par France Compétences, définit le métier comme la pratique, dans le respect de l'agroécologie paysanne, de la biodiversité et de l'ancrage territorial, de la récolte, de la culture et de la transformation de plantes comestibles, aromatiques et médicinales — tisanes, sirops, compléments alimentaires, huiles essentielles, hydrolats, cosmétiques — ainsi que leur commercialisation en circuit court et l'information donnée aux clients sur ces produits, dans le respect de la réglementation en vigueur. L'accès à la certification suppose un niveau baccalauréat et un minimum de trois mois d'expérience dans le secteur agricole pour la voie de la formation, ou une validation des acquis de l'expérience (VAE) pour les professionnels déjà en activité.

Réagissant à cette officialisation, le magazine spécialisé Plantes & Santé écrivait, le 30 novembre 2023, que la profession de paysan-herboriste était « enfin reconnue » par l'État, soulignant que la démarche avait été portée conjointement par la FPH, le syndicat Simples et le sénateur Joël Labbé. L'article précisait que deux établissements avaient été retenus comme partenaires de formation habilités à délivrer ce titre : le centre de formation professionnelle et de promotion agricole (CFPPA) de Montmorot, dans le Jura, et celui de Nyons, dans la Drôme, avec un calendrier de lancement échelonné — premières sessions annoncées pour avril 2024 à Montmorot, puis fin 2024 à Nyons, ainsi que l'ouverture de sessions de validation des acquis de l'expérience dès l'hiver suivant.

2025 : la formation prend forme sur le terrain

Deux ans après l'enregistrement du titre, la mise en œuvre concrète de la formation a franchi une nouvelle étape. Selon un reportage publié le 19 septembre 2025 par Apecita Media, média spécialisé dans l'emploi agricole, le CFPPA de Nyons propose désormais un cursus complet d'une durée d'un an, structuré en 29 semaines d'enseignement théorique et pratique et 18 semaines de stage, accessible en formation continue, en apprentissage ou par la voie de la VAE. Les candidats doivent toujours justifier d'un minimum de trois mois d'expérience agricole. Le programme couvre cinq grands domaines : la cueillette raisonnée et la botanique, la conduite d'une culture biologique sur petite surface, la transformation des plantes, la commercialisation en circuits courts, et le pilotage économique de l'activité. Interrogée par Apecita Media, la formatrice Juliette Walek explique que l'ambition du cursus dépasse le seul enseignement de savoirs sur les plantes : il s'agit, selon elle, de « former des professionnels capables de cultiver, transformer, vendre » et de conduire une exploitation dans sa globalité. Une autre formatrice, Isabelle Grégoire, relève de son côté que certains candidats « fantasment un peu la réalité du métier », ce qui justifie, selon elle, un travail préalable de vérification de la solidité des projets professionnels avant l'entrée en formation — un rappel que le titre s'adresse avant tout à des porteurs de projet agricole, et non à un raccourci vers le conseil en bien-être.

Ce déploiement progressif illustre la philosophie du dispositif : il ne s'agit pas d'un diplôme national délivré par de multiples établissements en concurrence, mais d'un titre dont la FPH conserve la propriété exclusive et dont elle habilite, au cas par cas, les organismes de formation partenaires. Cette architecture, inhabituelle pour une certification professionnelle française, reflète la volonté de la fédération de garder la main sur le contenu et la doctrine du métier qu'elle a contribué à faire reconnaître.

Décembre 2024 – juin 2025 : le gouvernement ferme la porte à un diplôme d'État élargi

Le titre de paysan-herboriste ne règle cependant qu'une partie du dossier ouvert par le rapport Labbé de 2018 : celui des producteurs. La question de l'« herboriste de comptoir » — celui qui vend et conseille des plantes sans nécessairement les cultiver, à l'image de l'ancien diplôme d'herboriste supprimé en 1941 — reste, elle, entièrement non résolue. C'est précisément ce point qu'a soulevé la sénatrice de l'Ardèche Anne Ventalon (Les Républicains) dans une question écrite adressée au gouvernement le 12 décembre 2024. Selon le texte de cette question, consultable sur le site du Sénat, l'élue demandait la mise en place de mesures permettant une reconnaissance officielle plus large du métier d'herboriste, notamment par la création d'un diplôme d'État, en faisant valoir que 80 % des plantes médicinales utilisées en France sont aujourd'hui importées et qu'une production locale mieux structurée pourrait à la fois soutenir l'économie rurale et renforcer la sécurité des consommateurs.

La réponse du ministère chargé de la Santé, publiée le 26 juin 2025 — soit plus de six mois après la question, un délai qui donne la mesure de la sensibilité du sujet pour l'administration — a clairement écarté cette perspective. Le ministère y affirme que « le caractère médicamenteux de plantes ayant un effet thérapeutique rend nécessaire le maintien de cette activité » au sein du monopole pharmaceutique, rappelant que les pharmaciens reçoivent une formation en phytothérapie au cours de leurs études et disposent des compétences nécessaires pour identifier les interactions entre plantes médicinales et médicaments — un enjeu de sécurité sanitaire que ne peut prendre en charge un professionnel non formé à la pharmacologie. La réponse conclut sans ambiguïté : « il n'est pas envisagé de réintroduire le diplôme d'herboriste ». Cette position, réitérée en juin 2025, confirme que la reconnaissance obtenue en 2023 reste cantonnée à la production agricole et ne s'étend pas au conseil en vente, activité qui demeure juridiquement l'apanage des pharmaciens d'officine.

Une reconnaissance partielle, entre agriculture et santé

Ce découpage éclaire la logique institutionnelle à l'œuvre : le titre de paysan-herboriste a pu voir le jour parce qu'il relève, avant tout, d'une logique de reconnaissance agricole — une certification professionnelle enregistrée par des établissements de l'enseignement agricole, portée par un syndicat de producteurs, et centrée sur des compétences de culture, de récolte et de transformation. Il n'ouvre aucun droit particulier en matière de conseil thérapeutique et ne modifie en rien le monopole pharmaceutique sur la vente et le conseil concernant les plantes ayant un usage médicinal reconnu. À l'inverse, toute tentative de recréer un diplôme d'herboriste-conseiller se heurte frontalement à ce monopole, défendu par les autorités sanitaires au nom de la sécurité des patients — en particulier du risque d'interactions entre plantes et traitements médicamenteux, un sujet sur lequel l'expertise pharmaceutique reste, pour l'administration, incontournable.

Cette situation rejoint une tension déjà observée dans d'autres dossiers de cette rubrique consacrés aux pratiques non conventionnelles : la difficulté, pour une profession sans existence légale depuis des décennies, à obtenir une reconnaissance qui ne se limite pas à un segment technique de son activité. Comme pour la naturopathie ou l'étiopathie, la voie choisie par les paysans-herboristes a été celle de l'auto-organisation professionnelle — construire un référentiel de compétences, une fédération représentative et un dispositif de formation solide — plutôt que d'attendre une évolution législative hypothétique. Cette stratégie a porté ses fruits sur le segment agricole, mais elle rencontre une limite claire dès lors qu'elle touche au cœur du monopole pharmaceutique.

Prudence et repères pour les patients

Sur le plan de la santé publique, cette actualité appelle à la prudence. Le titre de paysan-herboriste, tel que défini par son référentiel officiel, ne confère à son titulaire aucune compétence de diagnostic médical ni aucune autorisation de prescription : il porte sur la culture, la transformation et la vente de plantes en circuit court, assorties d'une information sur leur usage, dans le respect de la réglementation. Il ne s'agit en aucun cas d'un professionnel de santé au sens du code de la santé publique. Pour toute question relative à une interaction possible entre une plante et un traitement médicamenteux, ou en présence de tout symptôme persistant, la consultation d'un pharmacien ou d'un médecin reste la démarche recommandée par les autorités sanitaires, qui restent seules habilitées, en l'état du droit français, à conseiller sur l'usage thérapeutique des plantes médicinales. La reconnaissance obtenue en 2023 constitue une avancée réelle pour les producteurs de plantes, mais elle ne doit pas être confondue, du côté des consommateurs, avec une garantie de compétence en matière de conseil de santé — une distinction que le ministère chargé de la Santé a lui-même pris soin de rappeler en 2025 en refusant d'élargir le dispositif.