Le 1er janvier 2021 marquait la fin d'une exception française : après une décennie de statu quo, les médicaments homéopathiques cessaient d'être remboursés par l'Assurance maladie, au terme d'une bascule en deux temps engagée par le gouvernement d'Édouard Philippe. Cinq ans plus tard, le secteur continue d'en encaisser les conséquences économiques et sociales, tandis que son premier laboratoire, le lyonnais Boiron, vient d'afficher en 2025-2026 les premiers signes tangibles d'un redressement financier porté par l'export.

Une décision actée en deux étapes, justifiée par la Haute Autorité de santé

Le calendrier du déremboursement a été fixé par un arrêté publié au Journal officiel le 8 octobre 2019, selon les informations relayées par le site médical Vidal.fr : le taux de prise en charge des médicaments homéopathiques est d'abord passé de 30 % à 15 % au 1er janvier 2020, avant une suppression totale au 1er janvier 2021. La mesure a concerné l'ensemble des teintures mères et dilutions homéopathiques, de 1 DH à 30 CH, sous toutes leurs formes galéniques (granules, globules, comprimés, gouttes, suppositoires, pommades). Quelques jours plus tôt, le 3 octobre 2019, l'Ordre des médecins avait par ailleurs mis fin à la reconnaissance de l'homéopathie comme discipline à titre de spécialité pour les nouveaux praticiens, un statut accordé depuis 1974 aux médecins ayant suivi une formation d'au moins 300 heures, précise Vidal.fr.

Le gouvernement a constamment justifié cette décision par l'avis rendu en 2019 par la Haute Autorité de santé (HAS), qui avait conclu à un service médical rendu insuffisant pour motiver une prise en charge par la solidarité nationale. Interrogé quelques années plus tard sur une éventuelle réévaluation, le ministère de la Santé a maintenu cette position sans ambiguïté : dans une réponse publiée le 21 février 2023 à une question écrite du député du Nord Guy Bricout (déposée le 9 août 2022, qui évoquait notamment plus d'un millier d'emplois menacés et l'absence d'alternative pour certains patients allergiques aux traitements conventionnels), le ministère a rappelé que « cette décision est ainsi l'application cohérente de la politique d'évaluation des produits de santé menée par le gouvernement », et qu'elle ne serait révisée qu'en cas de nouvelles données d'efficacité soumises par les laboratoires.

Un marché qui recule en volume mais se maintient en valeur

Trois ans après l'entrée en vigueur du déremboursement, les données du panel Gers, analysées par Le Moniteur des Pharmacies le 18 mars 2023, dessinaient un marché profondément recomposé. Entre 2019 et 2022, les volumes de médicaments homéopathiques vendus en pharmacie ont chuté de 55 %, mais le chiffre d'affaires n'a reculé que de 12 %, passant de 377 à 332 millions d'euros TTC : un décrochage bien moindre que celui des volumes, qui s'explique par une hausse sensible des prix. Le prix moyen d'un médicament homéopathique à nom commun (comme l'Oscillococcinum ou l'Arnica) est ainsi passé de 1,43 à 3,19 euros TTC sur la période, tandis que le prix moyen toutes formes confondues progressait de 2,26 à 4,46 euros.

Selon David Syr, directeur adjoint de Gers Data, cité par Le Moniteur des Pharmacies, le déremboursement a fait basculer la logique d'achat : l'homéopathie, auparavant largement prescrite, s'inscrit désormais dans une démarche de conseil officinal, le patient assumant l'intégralité du coût sauf prise en charge par une complémentaire santé. La consommation s'est recentrée sur une clientèle historiquement acquise à ces produits, avec les sphères respiratoire, nerveuse et cutanée en tête des usages recensés. Un tiers des foyers français continuerait de conserver au moins un tube de granules dans leur pharmacie familiale, selon les données évoquées par la même analyse.

Boiron, de la crise sociale à la diversification forcée

Le groupe Boiron, basé à Messimy dans le Rhône et leader français et mondial du secteur, a été frappé de plein fouet par la mesure. Un premier plan de sauvegarde de l'emploi, annoncé en mars 2020 en anticipation du déremboursement, avait déjà entraîné la fermeture de treize sites et la suppression nette de 510 postes. Selon un article du Journal des Entreprises publié le 1er juin 2022, les ventes du groupe avaient chuté de 42 % en 2021, avec un chiffre d'affaires tombé à 455 millions d'euros contre 617 millions en 2018.

Face à cette contraction, Boiron a engagé, selon la même source, une stratégie de diversification qualifiée de « marche forcée » : autotests Covid-19 (25 millions d'unités vendues en 2021, soit environ 6 % du chiffre d'affaires consolidé cette année-là), compléments alimentaires et probiotiques, prise de participation à 70 % dans la start-up de cosmétique personnalisée Abbi, recherche sur le cannabis thérapeutique, et projets de tests de dépistage (papillomavirus, endométriose). Les activités hors homéopathie représentaient ainsi 18 % du chiffre d'affaires du groupe en 2022, contre 2 % un an plus tôt. Dans le même mouvement, la part de l'export dans les ventes du groupe est passée de 40 % à 48 %, avec l'ouverture d'une filiale en Chine dès 2021 — le groupe étant alors déjà présent dans une cinquantaine de pays via 23 filiales.

Novembre 2024 : une nouvelle vague de suppressions de postes

Malgré cette diversification, l'activité homéopathique historique du groupe est restée sous tension. Le 22 novembre 2024, selon une dépêche de l'agence spécialisée AEF Info, Boiron a annoncé un nouveau projet de réorganisation prévoyant la suppression de 145 postes en France (117 postes pourvus et 28 postes vacants), avec la fermeture de quatre centres de distribution — à Clermont-Ferrand, Dijon, Reims et Sophia-Antipolis — ainsi que de sept unités de préparation magistrale rattachées à des centres de distribution, à Bordeaux, Marseille, Nancy, Nantes, Rennes, Toulouse et Tours. Le groupe a toutefois annoncé, dans le même temps, la création de huit postes au sein de son réseau de responsables du développement de l'homéopathie auprès des pharmacies.

Le groupe justifiait cette nouvelle réorganisation par la poursuite de l'érosion de son activité de préparations magistrales : selon AEF Info, les volumes de vente de médicaments homéopathiques à nom commun avaient été divisés par trois en cinq ans, pour une perte cumulée évaluée à plus de 100 millions d'euros de chiffre d'affaires depuis le déremboursement. Boiron a indiqué privilégier les départs volontaires et les mesures d'âge, avec des propositions de reclassement interne « dans la mesure du possible ».

2025-2026 : les premiers signes d'un redressement, porté par l'international

Un an plus tard, la trajectoire financière du groupe s'est nettement inversée. Selon une dépêche de l'agence financière AOF relayée le 19 septembre 2025 par le site boursier ABC Bourse, le résultat net de Boiron a triplé au premier semestre 2025, à 11,4 millions d'euros contre 3,3 millions un an plus tôt, pour un chiffre d'affaires de 245,6 millions d'euros (+7,6 % sur un an). Le détail géographique révélait déjà un contraste marqué : chiffre d'affaires quasi stable en France (+0,1 %), recul de 3,9 % dans le reste de l'Europe, mais progression de 23,1 % en Amérique du Nord et bond de 46 % sur les autres marchés internationaux.

Cette dynamique s'est confirmée sur l'ensemble de l'exercice : selon un article du Journal des Entreprises du 3 avril 2026, le chiffre d'affaires annuel 2025 du groupe a atteint 501,7 millions d'euros, contre 487,6 millions en 2024 (+2,8 % à taux de change courants), avec un excédent brut d'exploitation en hausse de 11 %. Son directeur général, Pascal Houdayer, cité par cette même source, a souligné que le chiffre d'affaires français s'était stabilisé (-0,2 % seulement) « pour la première fois depuis huit ans » — après un recul cumulé de 163 millions d'euros entre 2017 et 2024 imputable au déremboursement. La croissance est désormais tirée par l'Amérique du Nord (+14,4 %, portée par les spécialités hivernales comme l'Oscillococcinum et le Stodal ainsi que par le commerce en ligne) et par une nouvelle filiale chinoise lancée en 2025, qui emploierait déjà une soixantaine de salariés pour un chiffre d'affaires jugé comparable à celui du marché espagnol. Le groupe, qui emploie environ 2 800 salariés dont 900 sur son site historique de Messimy, poursuit par ailleurs sa diversification vers les compléments alimentaires, avec notamment une gamme d'huiles au CBD récompensée par un prix professionnel en 2025.

Une pratique toujours débattue sur le plan scientifique

Ce redressement industriel ne referme pas pour autant le débat scientifique qui a motivé la décision des pouvoirs publics. La position de la HAS, reprise sans changement par le ministère de la Santé en 2023, reste celle d'une absence de preuve d'un service médical rendu supérieur à un effet placebo pour les préparations homéopathiques. Cette position, largement partagée au sein de la communauté scientifique française et internationale, explique le maintien du déremboursement malgré les demandes répétées de parlementaires et de représentants du secteur. Comme pour toute pratique de santé non conventionnelle, les autorités sanitaires rappellent qu'un recours à l'homéopathie ne doit jamais se substituer à un avis médical, en particulier pour des pathologies aiguës ou chroniques nécessitant un suivi conventionnel.

Ce que cela change pour les praticiens et les patients

Pour les pharmacies d'officine, la bascule documentée par Gers Data traduit un déplacement du rôle du pharmacien, désormais positionné comme conseil plutôt que comme simple exécutant d'une prescription remboursée. Pour les patients, l'usage de l'homéopathie relève désormais d'une dépense intégralement assumée, sauf prise en charge par une complémentaire santé — un choix individuel qui s'inscrit, selon les autorités sanitaires, dans un usage de confort et non dans une alternative validée à un traitement médical reconnu. Pour l'industrie, enfin, l'épisode illustre la vitesse à laquelle une décision de politique de santé publique peut rebattre les équilibres économiques d'un secteur entier, forçant à une diversification internationale et produit dont les effets, cinq ans après, commencent tout juste à se matérialiser dans les comptes du premier acteur du marché.