« J'ai l'impression que tu bloques un peu quand tu parles de déménager à Barcelone. Qu'est-ce qui te fait peur ? » Cette question n'a pas été posée par un psychologue, mais par ChatGPT, à un utilisateur qui s'est confié à l'agent conversationnel sur ses doutes professionnels. Ce type d'échange, de plus en plus fréquent selon plusieurs enquêtes récentes, interroge un phénomène encore largement dépourvu de cadre en France : le recours croissant aux intelligences artificielles conversationnelles comme substitut, partiel ou total, à un accompagnement psychologique ou de bien-être.

Neuf jeunes sur dix utilisent déjà une IA conversationnelle

L'ampleur du phénomène chez les plus jeunes a été précisée le 5 mai 2026 par une enquête du groupe mutualiste VYV et de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL), menée par Ipsos BVA auprès de 3 800 jeunes de 11 à 25 ans dans quatre pays européens (France, Allemagne, Suède, Irlande), et révélée par franceinfo. En France, près de 9 jeunes sur 10 utilisent une intelligence artificielle conversationnelle, et 48 % d'entre eux y abordent des sujets personnels ou intimes. Plus frappant encore : 33 % des jeunes interrogés considèrent, dans certains cas, cette IA comme un « psy » — une proportion qui grimpe à 46 % chez les jeunes présentant une suspicion de trouble anxieux généralisé, une population que l'enquête évalue à plus d'un jeune sur quatre.

L'étude relève un décalage préoccupant entre la confiance accordée à ces outils et la conscience de leurs limites réelles : 69 % des jeunes estiment qu'une IA peut donner des conseils fiables, mais seuls 32 % déclarent savoir ce que deviennent les données personnelles qu'ils lui confient. Conséquence directe de cette confiance mal calibrée, selon l'enquête : 34 % des jeunes ayant utilisé une IA pour des sujets personnels affirment s'être déjà sentis mal à l'aise à cause d'un conseil reçu. Interrogée par franceinfo, la présidente de la CNIL, Marie-Laure Denis, a résumé l'enjeu en ces termes : « Les IA conversationnelles collectent des données personnelles, parfois sensibles, sans que nous en ayons toujours conscience. Il est urgent d'expliquer aux jeunes comment ces systèmes fonctionnent, quelles traces ils laissent, et quels sont leurs droits. » La CNIL et le groupe VYV ont annoncé, à cette occasion, le lancement d'une plateforme européenne baptisée « AI*me », destinée à fédérer chercheurs, professionnels de santé, éducateurs et régulateurs autour d'un cadre de confiance pour ces usages.

Des adultes qui remplacent, en partie, leurs séances chez le psy

Le phénomène ne se limite pas aux plus jeunes. Un long reportage de franceinfo publié le 25 mai 2025 documentait déjà, à travers plusieurs témoignages, comment des adultes en viennent à utiliser ChatGPT ou d'autres agents conversationnels en complément, voire en substitut, d'un suivi thérapeutique classique. Les utilisateurs interrogés mettent en avant deux atouts principaux par rapport à un thérapeute humain : la gratuité, ou un coût très inférieur à celui d'une thérapie, et une disponibilité permanente, y compris en pleine nuit lors d'un « coup de déprime ». Certains décrivent un usage quasi quotidien, comme moyen de « se défouler » ou d'obtenir une validation immédiate de leurs pensées.

Interrogé dans ce même reportage, le psychiatre Serge Tisseron, auteur de l'ouvrage Le Jour où mon robot m'aimera, pointe une différence essentielle avec une thérapie humaine : « Une thérapie ne se réduit pas à trouver quelqu'un qui nous écoute. Le patient attend du thérapeute qu'il le mette sur la voie de choses qui lui semblent importantes, et que le patient n'aborde pas. » Il alerte notamment sur le risque que représente l'absence de contradiction de la part de l'IA : « Le chatbot va vous caresser dans le sens du poil et vous flatter, car s'il vous contredit, vous risquez de quitter la conversation. » Une consultante en éthique des systèmes d'IA citée dans le même article, Magali Germond, va plus loin en pointant un mécanisme structurel : « L'algorithme est basé sur l'accoutumance (...), l'objectif est qu'il donne absolument une réponse, même si elle est erronée ou inventée, et que sa réponse donne envie de continuer la conversation. » Plusieurs utilisateurs témoignent eux-mêmes avoir développé une forme de dépendance à ces échanges, au point de s'interroger sur leur propre autonomie émotionnelle.

Des cas de « psychose de l'intelligence artificielle » relayés par la presse médicale

Au-delà des usages ordinaires documentés par ces témoignages, un phénomène plus préoccupant a commencé à être relayé par la presse professionnelle de santé française. Le média spécialisé Hospimedia rapportait, le 3 octobre 2025, l'émergence à l'étranger de ce que plusieurs observateurs qualifient de « psychose de l'intelligence artificielle » : des cas documentés de personnes développant des « délires profonds » après des échanges intensifs et prolongés avec des agents conversationnels, un phénomène d'abord révélé par des enquêtes du quotidien Libération. Si ces cas les plus sévères demeurent, à ce stade, minoritaires et documentés surtout hors de France, leur reprise par la presse médicale française témoigne d'une vigilance institutionnelle grandissante face à des usages qui dépassent largement le cadre initialement prévu de ces outils.

Cette vigilance s'inscrit dans une réflexion plus large de la médecine française sur l'intelligence artificielle : l'Académie nationale de médecine a adopté, le 7 octobre 2025, un rapport consacré à l'intelligence artificielle et à la responsabilité médicale, approuvé à une large majorité (81 voix pour, 2 contre, 5 abstentions selon le texte publié par l'institution). Ce rapport porte cependant sur l'encadrement plus général de l'IA dans la pratique médicale — responsabilité juridique, fiabilité des outils d'aide au diagnostic — et ne traite pas spécifiquement du cas des chatbots grand public utilisés hors de tout cadre de soin comme substituts d'accompagnement psychologique, un vide que ce rapport laisse justement apparaître en creux.

Un vide réglementaire quasi total, y compris à l'échelle internationale

À ce jour, aucun texte français ne vient encadrer spécifiquement l'usage d'une IA conversationnelle grand public comme substitut à un accompagnement psychologique — un vide d'autant plus notable que le dispositif « Mon soutien psy », qui organise le remboursement de séances chez un psychologue humain, s'appuie lui sur un cadre réglementaire précis, avec inscription des professionnels concernés. Le contraste est net : d'un côté, un dispositif public strictement encadré pour l'accès à un psychologue ; de l'autre, un usage massif et largement spontané d'outils qui n'ont jamais été conçus, ni validés, comme des dispositifs de soin.

L'enquête CNIL-VYV souligne toutefois un point de nuance important : « les liens humains demeurent centraux », les amis et la famille restant les premiers interlocuteurs des jeunes en difficulté, l'IA se présentant, selon les termes mêmes de l'étude, comme « un soutien supplémentaire » plutôt que comme un substitut revendiqué. C'est précisément cette frontière floue entre complément et substitution, documentée à la fois chez les adolescents et chez les adultes interrogés par franceinfo, qui inquiète le plus les professionnels cités dans ce dossier : le risque n'est pas tant l'usage ponctuel d'une IA pour évacuer un stress passager, que la bascule progressive et peu consciente vers une dépendance relationnelle à un outil dépourvu de la capacité clinique à évaluer une situation à risque.

Le phénomène n'est pas propre à la France. Une étude publiée le 22 novembre 2025 par l'organisation américaine Common Sense Media, en partenariat avec le Stanford Brainstorm Lab et relayée en France par Le Journal Économique, a testé plusieurs chatbots grand public (ChatGPT, Claude, Gemini, Meta AI) face à des scénarios simulant une détresse émotionnelle chez des adolescents : les systèmes testés ont échoué à reconnaître des signes pourtant explicites de détresse psychologique, se concentrant sur des aspects superficiels plutôt que sur les indices cliniques pertinents. Face à ces constats, plusieurs entreprises du secteur ont réagi : Anthropic a restreint l'accès à son assistant Claude aux personnes majeures, tandis qu'OpenAI et Google ont détaillé des protocoles de sécurité spécifiques pour les utilisateurs mineurs.

Prudence et repères pour les usagers

Comme le rappellent les spécialistes cités dans ce dossier, une intelligence artificielle conversationnelle n'est ni un professionnel de santé, ni un dispositif de soin évalué comme tel : elle ne peut se substituer à un diagnostic, à un suivi psychologique ou psychiatrique, ni à une prise en charge médicale en cas de détresse sérieuse ou de trouble psychique caractérisé. Les autorités elles-mêmes, à l'image de la CNIL, insistent moins sur une interdiction que sur un besoin urgent de pédagogie : comprendre comment ces outils fonctionnent, quelles données ils collectent, et à partir de quand un relais humain, familial ou professionnel, devient indispensable. Pour toute personne en difficulté psychologique, en particulier en cas de pensées suicidaires, les dispositifs d'écoute humaine existants (3114, numéro national de prévention du suicide) restent la ressource de référence, un chatbot ne pouvant ni évaluer un risque vital ni engager sa propre responsabilité clinique.

Un sujet appelé à évoluer rapidement

Entre la multiplication des enquêtes internationales, la vigilance croissante de la presse médicale française et le lancement d'initiatives comme la plateforme européenne « AI*me » portée par la CNIL, ce dossier reste manifestement en construction. Les prochains mois pourraient voir émerger, en France, les premières recommandations opposables évoquées par l'Académie nationale de médecine dans son rapport d'octobre 2025, ou une prise de position plus spécifique des ordres professionnels de la santé mentale sur l'usage des agents conversationnels grand public comme substituts d'accompagnement.