Un stage de jeûne devenu affaire judiciaire

Le 12 août 2021, une femme de 44 ans meurt au château de Brou, à Noyant-de-Touraine (Indre-et-Loire), à l'issue d'un stage de « jeûne hydrique » consistant à ne consommer que de l'eau pendant plusieurs semaines. Elle participait à un séjour organisé par Éric Gandon, un naturopathe autoproclamé de 58 ans installé en Vendée, qui propose depuis 2013 des cures de jeûne pouvant durer plusieurs semaines, facturées « plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d'euros », selon le procureur de la République de Tours cité par Alouette, la radio du groupe France Bleu en Vendée, le 13 janvier 2023. Ce décès déclenche une enquête qui aboutit, un an et demi plus tard, à la mise en examen d'Éric Gandon, et ouvre une bataille juridique rejouée à deux reprises devant la justice administrative, en 2024 puis en 2025, avant de refaire l'actualité de la presse spécialisée en droit public en 2026.

Une pratique en plein essor, hors de tout cadre médical

Le jeûne hydrique prolongé n'est pas un acte médical reconnu en France : il ne figure dans aucune nomenclature de soins remboursables et peut être proposé par n'importe quel organisateur, la naturopathie elle-même restant une activité non réglementée, sans diplôme d'État ni titre protégé. De nombreuses structures — associations, instituts, praticiens indépendants — proposent chaque année des séjours de jeûne présentés comme des moyens de « détoxifier » l'organisme, de perdre du poids ou d'accompagner des pathologies chroniques. Selon le procureur de la République de Tours, cité par Alouette le 17 février 2023, les stages d'Éric Gandon visaient notamment des personnes atteintes de pathologies lourdes, dont des cancers. L'enquête a permis d'identifier quatre autres personnes s'estimant victimes, parmi lesquelles deux décès antérieurs au drame de 2021 : un homme d'une soixantaine d'années, atteint d'un cancer en phase terminale, mort le 18 juillet 2020, un mois après avoir participé à un stage en Vendée, et une femme, morte le 15 mars 2022, qui avait suivi des séjours organisés par Éric Gandon en 2021 alors qu'elle souffrait d'un cancer du foie.

Ce type de pratique s'inscrit dans un ensemble plus large de cures extrêmes — jeûne, monodiètes, régimes stricts — sur lequel la vigilance sanitaire française ne dispose d'aucun levier réglementaire direct : aucun texte n'interdit en tant que tel d'organiser un jeûne collectif prolongé, et les autorités ne peuvent intervenir qu'a posteriori, par leurs pouvoirs de police générale, ou lorsqu'un délit constitué — exercice illégal de la médecine, abus de faiblesse, mise en danger d'autrui — peut être caractérisé.

Des arrêtés préfectoraux, puis une mise en examen

Dès 2021, les préfectures de Vendée et d'Indre-et-Loire prennent chacune un arrêté interdisant à Éric Gandon d'organiser des stages de jeûne hydrique sur leur territoire. Il poursuit néanmoins ses activités, avant d'être mis en examen le 12 janvier 2023 pour homicide involontaire, abus de faiblesse, mise en danger de la vie d'autrui et exercice illégal des professions de médecin et de pharmacien, selon Alouette. Son fils, âgé de 25 ans et impliqué dans l'organisation des stages, est mis en examen le même jour pour exercice illégal de la médecine et de la pharmacie. Éric Gandon est placé en détention provisoire, avant d'en être remis en liberté sous contrôle judiciaire au cours de l'année suivante. Selon l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI), qui consacre un article à l'affaire le 19 juin 2025, l'enquête judiciaire, toujours en cours à cette date, est conduite par l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP).

2024-2025 : deux tribunaux administratifs, deux confirmations

Éric Gandon conteste devant la justice administrative les arrêtés préfectoraux qui lui interdisent d'exercer. Le 26 avril 2024, le tribunal administratif d'Orléans rejette sa requête visant à faire annuler l'arrêté du préfet d'Indre-et-Loire, confirmant l'interdiction de reprendre ses stages à Noyant-de-Touraine, selon France 3 Centre-Val de Loire, qui rapporte la décision le 17 mai 2024. Devant le tribunal administratif de Nantes, saisi cette fois de l'arrêté vendéen, le rapporteur public qualifie la naturopathie d'« ensemble de soins non reconnus par la médecine moderne » et emploie, lors de l'audience du 5 février 2025, les termes de « manipulation mentale » et de « mise sous emprise » pour décrire la pratique du jeûne hydrique telle que menée par Éric Gandon, rapporte France 3 Pays de la Loire dès le 6 février 2025. Le tribunal rend sa décision le 2 juin 2025 : il confirme l'interdiction prise par le préfet de Vendée. Selon le compte-rendu qu'en fait France 3 Pays de la Loire, un rapport de l'Inserm cité lors de l'audience indique que les participants aux stages étaient exposés « à des risques de troubles cardiaques, d'anémies et de perforation du côlon », ce dernier organe étant soumis, dans le protocole suivi, à un « lavement quotidien du côlon par voie basse ».

Cette décision, numérotée 2113505 par la 5e chambre du tribunal administratif de Nantes, fait l'objet, un an plus tard, le 7 mai 2026, d'un commentaire juridique détaillé publié sur le blog spécialisé en droit public de l'avocat Éric Landot. Celui-ci y précise que le juge administratif a fondé la compétence du préfet — plutôt que celle du maire — sur l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales, dès lors que l'activité litigieuse dépassait le territoire d'une seule commune. Le tribunal y souligne également que sa décision « ne vaut pas interdiction, pour Éric Gandon, d'exercer la profession de naturopathe » en tant que telle, mais uniquement d'organiser des stages de jeûne hydrique dans les conditions qui étaient les siennes — une nuance qui illustre les limites de la police administrative face à une pratique par ailleurs non réglementée : le juge ne peut interdire une profession qui n'existe pas juridiquement, il ne peut qu'en encadrer, au cas par cas, certaines modalités jugées dangereuses.

Une vigilance associative qui prolonge le débat

Dans son article du 19 juin 2025, l'UNADFI relaie la position des autorités selon laquelle il n'existait « pas d'autre possibilité » que d'interdire ces stages, et replace le dossier dans le contexte plus large de la vigilance exercée à l'égard des pratiques de jeûne prolongé menées hors de tout encadrement médical reconnu. L'association souligne que l'activité d'Éric Gandon, qualifiée de lucrative, a pu concerner plusieurs milliers de personnes au fil des années, dont certaines présentaient des pathologies sérieuses au moment de leur participation — un facteur de vulnérabilité qui, selon l'UNADFI, appelle une vigilance accrue de l'entourage et des professionnels de santé face à ce type de démarche.

Un volet pénal toujours en cours

Sur le plan pénal, l'information judiciaire ouverte à Tours pour homicide involontaire, abus de faiblesse, mise en danger de la vie d'autrui et exercice illégal de la médecine et de la pharmacie demeure, selon les sources disponibles à la mi-2026, en cours d'instruction : aucune date d'audience devant un tribunal correctionnel n'a été rendue publique. Cette lenteur n'est pas propre à ce dossier : les affaires mêlant plusieurs victimes potentielles, des constitutions de partie civile et des expertises médicales sur la causalité entre un jeûne prolongé et un décès nécessitent des investigations approfondies, susceptibles de s'étaler sur plusieurs années avant qu'un juge d'instruction ne rende une ordonnance de règlement. Les deux décisions administratives de 2024 et 2025 ne s'y substituent pas : elles relèvent d'un contentieux distinct, purement préventif, visant à empêcher la poursuite d'une activité jugée risquée en l'état, indépendamment de la question de la responsabilité pénale d'Éric Gandon dans les décès survenus.

Un point aveugle dans l'encadrement de la naturopathie

Ce dossier judiciaire, bien que circonscrit à un praticien et à quelques départements, met en lumière une difficulté plus générale : en l'absence de titre protégé ou de diplôme d'État pour la naturopathie, aucune autorité ne dispose d'un moyen simple de retirer à un praticien le droit d'exercer cette activité dans son ensemble, quelles que soient les alertes accumulées à son sujet. Seules des mesures ciblées de police administrative, prises arrêté par arrêté et département par département, permettent d'interdire une pratique précise jugée dangereuse — comme le montre le tribunal administratif de Nantes lui-même, qui prend soin de préciser que sa décision n'interdit pas à Éric Gandon d'exercer la naturopathie en général, mais seulement d'organiser des stages de jeûne hydrique dans les conditions qui étaient les siennes.

Ce que cela signifie pour les patients et les praticiens

Pour le grand public, cette affaire rappelle qu'un stage de jeûne prolongé, même présenté comme « thérapeutique » ou encadré par un « naturopathe », ne bénéficie d'aucune reconnaissance médicale officielle en France et ne saurait se substituer à un suivi médical — en particulier pour les personnes atteintes de pathologies chroniques ou graves, pour qui un jeûne hydrique de plusieurs semaines peut comporter des risques sérieux, documentés dans ce dossier par un rapport de l'Inserm cité devant la justice administrative : troubles cardiaques, anémies, perforations digestives. Pour les praticiens du bien-être proposant des accompagnements autour du jeûne, de la diététique ou de la naturopathie, ce dossier illustre par ailleurs les limites juridiques précises dans lesquelles leur activité peut s'exercer : la police administrative peut, au cas par cas, interdire une pratique jugée dangereuse pour la santé publique, y compris lorsqu'aucun cadre réglementaire global n'existe encore pour la profession concernée. Il ne préjuge en rien de la culpabilité pénale d'Éric Gandon, dont l'instruction judiciaire suit son cours indépendamment de ces deux décisions administratives.