Reiki, sophrologie, magnétisme, hypnose de bien-être : parmi les pratiques dites « de soins non conventionnelles » évoquées dans un précédent dossier, la naturopathie occupe une place à part. Ni interdite ni reconnue, elle repose sur un titre que n'importe qui peut porter en France, en l'absence de diplôme d'État ou d'ordre professionnel. Entre 2023 et 2025, cette zone grise a été traversée par des signaux contradictoires : d'un côté, des affaires judiciaires et des alertes institutionnelles sur des dérives ; de l'autre, des tentatives inédites, portées par les fédérations du secteur elles-mêmes, de structurer une profession qui revendique plusieurs milliers de praticiens. Retour, sources à l'appui, sur trois ans d'un dossier resté sans réponse réglementaire tranchée.
Un appel à réglementer, né d'un drame
Le signal d'alerte le plus net remonte à janvier 2023. Selon Egora, qui consacre un article à la question le 16 janvier 2023, le débat sur un encadrement légal de la naturopathie ressurgit après la mise en examen, pour homicide involontaire et exercice illégal de la médecine, d'un praticien ayant animé un stage de « jeûne hydrique » au cours duquel une participante est décédée en août 2021 ; quatre autres personnes ayant suivi le même type de stage auraient également été identifiées comme victimes. Dans cet article, la présidente du Syndicat des professionnels de la naturopathie (SPN), Alexandra Attalauzit, appelle elle-même l'État à « réglementer, organiser, filtrer » une profession qu'aucun texte ne définit aujourd'hui. Egora relaie par ailleurs l'annonce, par la secrétaire d'État chargée de la Citoyenneté d'alors, Sonia Backes, de la tenue d'« Assises des dérives sectaires » au printemps 2023 — une échéance qui, comme le rapporte le dossier consacré aux pratiques de soins non conventionnelles publié sur ce site, s'est bien tenue les 9 et 10 mars 2023 et a débouché sur la création d'un comité d'appui gouvernemental.
Ce comité, on le rappelle brièvement ici sans reprendre le détail déjà traité ailleurs, avait pour mission de classifier différentes pratiques (ostéopathie, chiropraxie, acupuncture, hypnose…) en vue d'un encadrement gradué. Un point mérite cependant d'être souligné pour la naturopathie : selon Egora, qui décrit la création de ce comité dans un article du 10 mars 2023, elle n'a, à la différence de ces autres disciplines, pas été retenue dans le périmètre de classification envisagé — elle n'apparaît, dans la communication publique de l'époque, que comme un exemple cité au titre des pratiques associées à des risques de dérives sectaires. Trois ans plus tard, aucun texte n'est venu combler ce vide juridique : le titre de naturopathe reste, en France, non protégé et librement utilisable par quiconque a suivi (ou non) une formation privée, de durée et de contenu très variables selon l'école.
Des condamnations qui rappellent les limites du métier
Cette absence de cadre n'empêche pas la justice de sanctionner certains débordements, au nom du droit commun. Le tribunal judiciaire de Bordeaux, dans un jugement du 11 janvier 2024 relayé par Revue Pharma le 22 février suivant, condamne ainsi un naturopathe à dix mois de prison avec sursis et 2 000 euros d'amende pour exercice illégal de la pharmacie et de la biologie médicale, exercice illégal de la médecine, et publicité comportant de fausses allégations sur les vertus de ses préparations ; son associé écope de quatre mois avec sursis et 1 000 euros d'amende. Le tribunal accorde en outre des dommages et intérêts à l'Ordre des pharmaciens, partie civile, et ordonne la publication du jugement dans la presse régionale.
Cette décision illustre une ligne de crête bien identifiée par les professionnels sérieux du secteur eux-mêmes : un naturopathe peut conseiller sur l'hygiène de vie, l'alimentation ou l'usage de plantes en accompagnement du bien-être, mais bascule dans l'illégalité dès lors qu'il pose un diagnostic, prescrit un traitement se substituant à un avis médical, ou vend des préparations relevant du monopole pharmaceutique. C'est précisément cette frontière, invisible pour le grand public, que pointent les autorités sanitaires depuis plusieurs années.
Miviludes : la naturopathie nommément citée parmi les pratiques à risque
Le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), présenté début avril 2025, confirme cette vigilance. Selon Vidal, qui en détaille le contenu le 10 avril 2025, les signalements liés à la santé et au bien-être représentent 37 % de l'ensemble des saisines de la mission, un chiffre en tête de toutes les catégories, sur un total de saisines en hausse continue : 4 148 en 2022, 4 375 en 2023, 4 571 en 2024. Selon un second relais du même rapport publié par MACSF le 14 avril 2025, la Miviludes relève par ailleurs « une importante dissémination au sein des hôpitaux et des maisons de retraite des pratiques de soins non conventionnelles, avec une banalisation de leur recours, sans nécessairement de mises en garde ou d'encadrement médical » — la naturopathie étant expressément citée en exemple, aux côtés du reiki, du hijama ou de la « nouvelle médecine germanique ». MACSF précise également que 19,4 % des dérives recensées sont le fait de professionnels de santé, et que les saisines ont bondi de 50 % par rapport à 2020.
Ces chiffres ne signifient pas que la pratique de la naturopathie soit, en tant que telle, assimilée à une dérive sectaire par la Miviludes : la mission recense des signalements, dont l'instruction et la qualification relèvent ensuite, le cas échéant, de la justice. Mais leur publication, année après année, entretient une pression constante sur un secteur qui peine à se distinguer, aux yeux du grand public comme des pouvoirs publics, des figures les plus problématiques qu'il compte en son sein.
Aucun titre RNCP actif à ce jour
Sur le plan strictement réglementaire, la situation reste inchangée depuis plusieurs années. La fiche officielle du Répertoire national des certifications professionnelles consacrée au titre « Conseiller(ère) en naturopathie » (RNCP28414), consultable sur le site de France Compétences, indique un enregistrement publié au Journal officiel le 21 avril 2017, avec une échéance fixée à 2020 : ce titre n'a pas été renouvelé depuis et n'apparaît donc plus comme une certification active dans le répertoire national. En clair, aucun diplôme d'État ni titre RNCP en cours de validité ne sanctionne aujourd'hui la formation de naturopathe en France : les nombreuses écoles du secteur délivrent des certificats ou diplômes de droit privé, dont la reconnaissance ne dépend que de la réputation propre de chaque organisme et des fédérations auxquelles il est, ou non, rattaché.
Face au vide juridique, les fédérations tentent de s'auto-structurer
C'est dans ce contexte qu'il faut lire deux initiatives menées, en 2024 et 2025, par les principales organisations professionnelles du secteur. Selon la Fédération française de naturopathie (La FÉNA), les 24 et 25 avril 2025, à l'issue de 48 heures de travail réunissant plusieurs fédérations du secteur — dont l'OMNES, l'APHN, l'AFNAT, l'APNF et le SPN déjà cité plus haut —, un projet commun de norme AFNOR sur la naturopathie a été finalisé, portant sur des critères de compétences, de méthodologie et de déontologie. Selon la même source, ce texte devait ensuite être transmis par l'AFNOR aux autorités compétentes pour validation, avec une publication espérée « d'ici la fin de l'année 2025 » — une échéance dont l'issue effective reste, à la date de rédaction de ce dossier, à confirmer par une source indépendante.
Toujours selon La FÉNA, la fédération a par ailleurs lancé, en partenariat avec la Fédération européenne des écoles (FEDE), ce qu'elle présente comme le premier « Bachelor en naturopathie » de France : une formation de niveau 6 selon la nomenclature européenne de Bologne, comptant 1 800 heures d'enseignement et ouvrant à des équivalences ECTS dans d'autres pays européens. La page de présentation de ce programme précise elle-même, en note de bas de page, qu'il s'agit d'un « diplôme de droit privé » et non d'un diplôme d'État — une nuance essentielle, puisque ce titre ne confère, à ce jour, aucune reconnaissance légale supplémentaire par rapport aux autres formations du secteur. La première promotion de ce cursus a prêté serment lors du Congrès de la naturopathie, les 18 et 19 janvier 2025, les inscriptions ayant été closes le 30 novembre 2024 précédent.
Ces deux démarches — norme AFNOR, Bachelor privé — traduisent une même stratégie : en l'absence de toute perspective de création d'un diplôme d'État ou d'un ordre professionnel à court terme, les fédérations du secteur cherchent à produire elles-mêmes des référentiels de qualité, dans l'espoir de crédibiliser la profession auprès des pouvoirs publics et du public. Reste que ces initiatives, aussi structurées soient-elles, demeurent des démarches privées, sans valeur légale contraignante, et ne créent aucune obligation pour les praticiens qui n'y adhèrent pas.
Ce que cela change pour les patients et pour les praticiens
Pour le public, l'absence de titre protégé signifie qu'aucune garantie officielle ne permet, à ce jour, de distinguer un naturopathe correctement formé d'un praticien improvisé : seule l'affiliation à une fédération reconnue par ses pairs, ou la vérification directe du parcours de formation, offre un repère. Comme le rappellent régulièrement les autorités sanitaires, un accompagnement en naturopathie ne saurait se substituer à un suivi médical, ni retarder une prise en charge par un professionnel de santé habilité en cas de pathologie avérée. Pour les praticiens sérieux du secteur, ce contexte reste une source de frustration : les démarches de structuration engagées en 2024-2025 visent précisément à sortir d'une situation où l'ensemble de la profession est jugée à l'aune de ses dérives les plus visibles, sans qu'aucun cadre officiel ne vienne, pour l'heure, en attester la légitimité.