Avec plusieurs millions d'abonnés cumulés sur ses différents supports, Thierry Casasnovas est, depuis le milieu des années 2010, l'une des figures les plus suivies de la sphère française de la « santé naturelle » en ligne. Sous la bannière « Régénère », ce Catalan installé dans le Vallespir (Pyrénées-Orientales) prône depuis des années le crudivorisme, les jus de fruits et légumes crus et le jeûne comme voies d'accès à la santé, jusqu'à s'attirer le surnom de « pape du crudivorisme » dans la presse locale. Il fait, depuis 2020, l'objet d'une enquête judiciaire dont les rebondissements successifs — mise en examen, renforcement du contrôle judiciaire, soupçons de contournement par intelligence artificielle — dessinent un cas d'école des tensions entre liberté d'expression en ligne, vigilance sanitaire et lutte contre les dérives sectaires. Rappel de prudence essentiel avant d'entrer dans le détail : les faits décrits ci-dessous relèvent d'une procédure judiciaire en cours, et la mise en examen ne vaut pas condamnation — elle signifie qu'il existe, selon un juge d'instruction, des indices graves ou concordants justifiant une instruction, non une reconnaissance de culpabilité.

Une audience très large, des conseils qui inquiètent

Dès mars 2021, l'association de consommateurs Que Choisir publie une enquête détaillant plusieurs conseils diffusés par Thierry Casasnovas jugés dangereux par des professionnels de santé. Le magazine cite notamment la promotion, par le youtubeur, du jeûne sec — sans absorption d'eau — présenté comme praticable « jusqu'à 18 jours » ; un expert interrogé par Que Choisir conteste directement ce chiffre, rappelant qu'un adulte en bonne santé ne survit en réalité que trois jours environ sans aucun apport hydrique. Que Choisir relaie également le cas d'un nourrisson hospitalisé en urgence pour des convulsions liées à un rachitisme, après que ses parents ont substitué de l'eau de coco au lait infantile — une pratique que Thierry Casasnovas présentait comme équivalente, quand il qualifiait par ailleurs le lait infantile de « poison ». Un interne en médecine cité par le magazine rapporte également le cas d'un patient diabétique de type 1 ayant interrompu son insuline après avoir suivi les conseils du youtubeur, occasionnant une urgence vitale ; Que Choisir cite aussi ses positions minimisant l'intérêt des vaccins, qu'il présenterait comme « une des dernières choses à faire », et de la chimiothérapie, qu'il qualifierait de « poison massif ». Dès cette époque, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) indique suspecter une possible dérive sectaire et s'inquiéter pour la santé des abonnés les plus assidus.

De l'enquête préliminaire à la mise en examen

Le parquet de Paris ouvre une première enquête pour mise en danger de la vie d'autrui à l'été 2020, à la suite d'un signalement de la Miviludes. Une perquisition est menée à son domicile le 16 février 2022. Selon francebleu.fr (ICI Pyrénées-Orientales), qui date précisément l'article au 10 mars 2023 à 19h08, Thierry Casasnovas est placé en garde à vue le mardi précédent puis présenté à un juge d'instruction, qui le met en examen ce vendredi-là pour huit chefs : abus de confiance, faux et usage de faux, exercice illégal de la médecine, exercice illégal de la pharmacie, pratiques commerciales trompeuses, abus de biens sociaux, blanchiment et abus de faiblesse. Ce dernier chef, prévu par le code pénal, vise le fait de profiter de la vulnérabilité, physique ou psychologique, d'une personne pour la conduire à un acte gravement préjudiciable — la disposition centrale sur laquelle s'appuie, en France, la répression des dérives à caractère sectaire, faute d'un délit autonome de « manipulation mentale ». Franceinfo, dans un article daté du même jour, précise que le youtubeur — fort de plus de 80 millions de vues cumulées à l'époque — est placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction de participer à tout stage ou formation en lien avec la naturopathie, l'hygiénisme, la santé ou le bien-être. Le site d'actualité locale Made in Perpignan, dans un article publié le même 10 mars 2023 et mis à jour le 15 novembre suivant, confirme le détail des huit chefs retenus et précise que l'information judiciaire a été ouverte à la demande du parquet de Perpignan. Selon francebleu.fr, la Miviludes indiquait déjà, en 2021, avoir reçu plus d'une cinquantaine de signalements visant Thierry Casasnovas — un volume déjà significatif pour une seule personne, à mettre en regard des 4 571 saisines toutes causes confondues recensées par la même mission pour la seule année 2024, selon son rapport d'activité le plus récent.

Dans les semaines suivant sa mise en examen, une cagnotte de soutien lancée par ses proches collecte plusieurs dizaines de milliers d'euros en quelques jours seulement, suscitant une réaction publique de la secrétaire d'État chargée de la Citoyenneté de l'époque, qui qualifie l'initiative d'« indécente ». Thierry Casasnovas cesse alors de publier de nouvelles vidéos pendant plusieurs mois, avant de reprendre une activité en ligne à l'automne 2023, sous la houlette d'un nouvel avocat.

Été 2024 : le contrôle judiciaire se durcit

Plus d'un an après sa mise en examen, la situation judiciaire de Thierry Casasnovas se tend de nouveau. Selon Made in Perpignan, dans un article daté du 5 août 2024, le juge d'instruction en charge du dossier renforce le contrôle judiciaire du youtubeur après qu'il a, selon le média, violé à plusieurs reprises l'interdiction d'organiser ou de participer à des stages liés à la santé ou au bien-être — notamment en intervenant lors d'une conférence le 11 mai précédent. Cette décision fait suite à une demande portée par les avocats de plusieurs parties civiles, qui font valoir auprès du magistrat que la communication très active de Thierry Casasnovas sur les réseaux sociaux exerce, selon eux, une pression dissuasive sur d'éventuelles victimes hésitant à témoigner et gêne le bon déroulement de l'instruction. Toujours selon Made in Perpignan, Thierry Casasnovas réagit publiquement à cette décision en affirmant que la justice cherche à le réduire au silence — tout en continuant, sur des plateformes ouvertes comme X et Facebook, ainsi que sur un canal Telegram alors fort de plus de 42 000 abonnés, à publier des messages contestant la procédure engagée contre lui. Cette séquence illustre une tension récurrente dans ce type de dossier : le contrôle judiciaire vise à limiter l'influence de la personne mise en examen pendant l'instruction, sans pour autant pouvoir s'apparenter à une interdiction totale de s'exprimer publiquement, ce qui laisse aux mis en cause une marge de manœuvre que la justice tente, au fil des violations constatées, de resserrer progressivement.

2025 : une « nouvelle équipe » sous surveillance

Nouvel épisode au printemps 2025 : L'Express publie une enquête du journaliste Victor Garcia, révélant que des contenus — dont des podcasts consacrés notamment à la santé dentaire — publiés sous couvert d'une « nouvelle équipe » ayant repris le flambeau de la chaîne « Régénère » seraient en réalité générés par intelligence artificielle, y compris une vidéo de présentation de cette équipe elle-même, dont aucun membre n'apparaît jamais à visage découvert. Le pot aux roses aurait été découvert par le collectif citoyen L'Extracteur, spécialisé de longue date dans l'analyse critique des discours de santé alternative en ligne, puis confirmé par des experts en intelligence artificielle interrogés par L'Express. Le journaliste relève que l'activité commerciale liée à la chaîne aurait rapporté, selon les enquêteurs, plus de trois millions d'euros — une activité reposant très largement sur la communication en ligne, précisément ce que le contrôle judiciaire renforcé de l'été 2024 visait à encadrer. Un avocat cité par L'Express estime qu'indépendamment de l'identité exacte de l'auteur de ces contenus, Thierry Casasnovas en resterait « au moins l'initiateur et le responsable », dès lors qu'ils sont diffusés sur une chaîne dont il demeure la figure centrale et indissociable, forte de plusieurs millions d'abonnés — estimant qu'il existerait, selon lui, suffisamment d'éléments pour qu'il soit de nouveau convoqué par la juge d'instruction. L'Express souligne également que ces contenus continueraient de diffuser, comme par le passé, des erreurs et de la désinformation médicale, selon un chirurgien-dentiste consulté par le journal pour évaluer les podcasts en question.

Pourquoi cette affaire dépasse un simple fait divers

Le dossier Casasnovas illustre une difficulté plus large à laquelle sont confrontées la justice et les autorités sanitaires face aux figures d'influence en ligne dans le champ de la santé : un contrôle judiciaire, même renforcé, s'applique difficilement à une activité dont la diffusion peut se poursuivre via des intermédiaires, des collaborateurs ou désormais, selon l'enquête de L'Express, des contenus générés automatiquement, brouillant la question même de la responsabilité de leur diffusion. L'affaire s'inscrit également dans un contexte plus large de vigilance renforcée des pouvoirs publics français à l'égard des pratiques dites « de soins non conventionnelles », un mouvement documenté par ailleurs par les rapports annuels de la Miviludes, qui recense des signalements en progression continue sur le champ santé-bien-être depuis plusieurs années — un contexte déjà détaillé dans un précédent dossier de cette rubrique consacré à la naturopathie en général, dont Thierry Casasnovas reste, du fait de sa notoriété, l'une des figures les plus scrutées, sans pour autant représenter l'ensemble d'une profession qui compte de nombreux praticiens formés et sérieux.

Sur le plan de la santé publique, les autorités sanitaires rappellent régulièrement qu'aucune pratique alimentaire — crudivorisme, jeûne prolongé ou autre — ne saurait se substituer à un suivi médical, en particulier pour des pathologies chroniques nécessitant un traitement avéré, comme le diabète, ni justifier l'interruption d'un traitement en cours sans l'avis d'un professionnel de santé habilité. L'instruction judiciaire ouverte contre Thierry Casasnovas est, à ce stade, toujours en cours ; comme dans toute procédure de ce type, elle pourra déboucher, selon les éléments réunis par le juge d'instruction, sur un non-lieu, un renvoi devant le tribunal correctionnel, ou d'autres suites judiciaires encore indéterminées à la date de rédaction de ce dossier. Pour le grand public suivant ce type de contenus en ligne, l'affaire rappelle, en creux, l'intérêt de recouper toute information de santé glanée sur Internet — aussi convaincante ou massivement partagée soit-elle — auprès d'un professionnel de santé qualifié, avant toute décision touchant à un traitement ou à l'alimentation d'un proche.