Le massage thaïlandais et le massage chinois, ou Tui Na, comptent parmi les techniques manuelles les plus demandées dans les instituts de bien-être français. Longtemps cantonnées à un statut flou — ni actes médicaux, ni disciplines dotées d'un cadre d'État propre — ces deux pratiques viennent de connaître, en 2024, une étape inédite de leur histoire administrative en France. Cette reconnaissance intervient alors que la justice parisienne a, de son côté, tranché en novembre 2025 une affaire de traite d'êtres humains impliquant un salon de massage de la capitale, un dossier qui illustre la vigilance que continuent de réclamer certains établissements du secteur, sans pour autant remettre en cause la pratique professionnelle elle-même.

Ces deux techniques n'ont pourtant pas la même origine. Le massage thaïlandais traditionnel, ou Nuad Thaï, combine étirements assistés et pressions le long de lignes énergétiques ; il a été inscrit en 2019 par l'Unesco sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, une reconnaissance internationale qui ne vaut toutefois ni diplôme ni statut réglementaire en France. Le Tui Na, lui, s'inscrit dans le corpus de la médecine traditionnelle chinoise, aux côtés de l'acupuncture ou de la pharmacopée : il associe des manœuvres de pression et de mobilisation articulaire dans une logique proche de celle du shiatsu japonais, sans qu'aucune fédération professionnelle française ne lui soit spécifiquement dédiée à ce jour — les écoles qui l'enseignent le rattachent le plus souvent, comme le massage thaïlandais, à la même fédération généraliste du massage bien-être.

Une profession née de la contestation, au début des années 2000

L'histoire de la structuration du massage bien-être en France remonte au tout début des années 2000. Selon la Fédération française de massages bien-être (FFMBE), une première structure, l'Association de soutien au massage bien-être, voit le jour dès mars 2002, avant que la fédération elle-même ne soit constituée en association loi 1901 le 12 octobre 2004. La FFMBE elle-même rappelle, sur son propre site, être née d'une démarche que ses fondateurs qualifient de « militante » : à l'époque, plusieurs praticiens de massages non médicalisés font l'objet de procédures pour exercice illégal de la kinésithérapie ou de la médecine, l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes considérant traditionnellement que le terme « massage » relève de son monopole professionnel. La création de la fédération répond directement à ce contentieux, en cherchant à faire reconnaître l'existence d'un massage à visée exclusivement bien-être, distinct du massage thérapeutique encadré par les kinésithérapeutes.

Deux décennies plus tard, la fédération revendique, sur son site, 35 organismes de formation adhérents, 1517 praticiens membres et plus de 12 800 abonnés à ses canaux d'information, des chiffres qu'elle date elle-même de septembre 2024. Elle a par ailleurs lancé en juin 2025 une première « Semaine nationale du massage bien-être », rassemblant plus d'une centaine de praticiens agréés ouvrant leurs portes au public pour des séances de découverte, une initiative reconduite pour une deuxième édition du 8 au 14 juin 2026 selon le réseau France Massage, qui fédère les praticiens agréés par la FFMBE.

2024 : une première mention explicite dans un référentiel d'État

C'est dans ce contexte de structuration progressive qu'intervient, le 27 juin 2024, l'enregistrement au Journal officiel d'une nouvelle certification professionnelle au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) : le titre « Intervenant spa et bien-être », porté notamment par une chambre de commerce et d'industrie territoriale, enregistré pour trois ans et valable jusqu'en juin 2027, selon la fiche consultable sur le site de France Compétences, l'organisme public chargé de la certification professionnelle.

Le détail de cette certification retient particulièrement l'attention pour les deux pratiques qui nous occupent : l'un de ses blocs de compétences, consacré à la réalisation de « massages bien-être », énumère nommément une série de techniques que le titulaire du diplôme doit savoir pratiquer, parmi lesquelles figurent explicitement le massage « thaïlandais (Nuad Naman/Bo Rarn) » et le massage « chinois Tuina », aux côtés du balinais, de l'hawaïen (lomi lomi), du suédois, de l'indien (shirotchampi) ou encore du japonais (kobido). Il s'agit, à notre connaissance et sur la base des recherches menées pour ce dossier, de la première fois qu'un référentiel officiel de l'État français nomme aussi précisément ces deux techniques d'origine asiatique parmi les compétences attendues d'un professionnel du bien-être.

Cette reconnaissance reste toutefois d'une portée mesurée : il ne s'agit pas d'un diplôme d'État spécifiquement dédié au massage thaïlandais ou au Tui Na, mais d'un bloc de compétences intégré à un titre généraliste de « spa praticien », aux côtés d'autres modules consacrés à la vente ou à la construction de programmes de soins. Aucune des deux techniques ne bénéficie, à ce jour, d'une certification RNCP qui lui soit propre — une situation qui n'est d'ailleurs pas isolée : plusieurs autres pratiques manuelles du secteur du bien-être ont vu, ces dernières années, leurs tentatives de certification d'État successives expirer sans être renouvelées, comme cela a été documenté pour le shiatsu.

Le revers judiciaire : des salons de massage utilisés comme façades

Cette professionnalisation progressive contraste avec une actualité judiciaire distincte, qui vise non pas la pratique du massage bien-être en tant que telle, mais l'utilisation du terme « salon de massage » comme vitrine d'activités relevant du droit pénal du travail et de la traite d'êtres humains. Le 26 novembre 2025, le tribunal correctionnel de Paris a ainsi condamné la gérante d'un salon de massage parisien à quatre ans de prison ferme, assortis d'une interdiction du territoire français de dix ans, pour traite d'êtres humains et travail dissimulé, selon France 3 Paris Île-de-France. L'enquête avait mis au jour le recrutement, sur cinq années, d'une vingtaine de salariées non déclarées, recrutées directement en Thaïlande moyennant plusieurs milliers d'euros chacune et rémunérées, selon les mêmes informations judiciaires, bien en-deçà du salaire minimum légal pour des semaines de travail très chargées. La condamnée avait déjà été condamnée pour des faits similaires en 2015.

Il convient toutefois de noter, par souci de rigueur, que l'article consacré à cette affaire ne précise à aucun moment que l'établissement en question se présentait commercialement comme un salon de massage thaïlandais au sens de la technique enseignée par les écoles agréées par la FFMBE ou visée par la certification RNCP évoquée plus haut ; il s'agit, selon les termes employés par la presse, d'un « salon de massage parisien » générique. Ce dossier illustre ainsi un phénomène plus large et récurrent, régulièrement documenté par la presse depuis plus d'une décennie à Paris : le recours à l'enseigne de « salon de massage » comme façade pour des activités d'exploitation, sans que cela ne renseigne sur la réalité de la pratique professionnelle du massage bien-être encadrée par les fédérations du secteur. La confusion entre les deux univers — d'un côté une profession qui se structure et cherche une reconnaissance d'État, de l'autre des façades commerciales sans lien avec cette structuration — reste un point de vigilance identifié par les acteurs du secteur eux-mêmes, qui insistent sur l'importance de vérifier l'affiliation d'un praticien à une fédération reconnue.

Absente des radars de la vigilance sectaire

Sur un tout autre terrain, celui de la vigilance à l'égard des dérives sectaires, ni le massage thaïlandais ni le massage chinois/Tui Na ne figurent parmi les pratiques citées dans le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), rendu public le 8 avril 2025 — un constat établi par une recherche exhaustive dans le texte intégral du rapport, qui cite pourtant nommément, dans d'autres passages, des pratiques comme la sophrologie, l'hypnose, la kinésiologie ou certaines constellations familiales comme sujets de signalements. Cette absence ne constitue naturellement pas un certificat de conformité délivré par l'institution, mais elle distingue ces deux pratiques manuelles de plusieurs autres disciplines du bien-être qui, elles, font l'objet d'une vigilance explicitement documentée par la mission interministérielle.

Ce que cela signifie pour les praticiens et pour le public

Pour les praticiens de massage thaïlandais et de massage chinois exerçant en France — dont plusieurs figurent parmi les professionnels référencés sur Paralib —, l'année 2024 marque donc une double actualité : la première mention explicite de leurs techniques dans un référentiel de certification professionnelle reconnu par l'État, obtenue au terme de deux décennies de structuration fédérative, et la persistance, en parallèle, d'un climat de vigilance entretenu par des affaires judiciaires distinctes portant sur l'exploitation de travailleuses dans des établissements utilisant le vocable générique de « salon de massage ». Ces deux réalités ne doivent pas être confondues : la première relève de la reconnaissance progressive d'une pratique manuelle de bien-être par les pouvoirs publics et les fédérations professionnelles ; la seconde relève du droit pénal du travail et de la lutte contre la traite des êtres humains, un phénomène qui touche certains établissements commerciaux sans lien démontré avec la pratique professionnelle encadrée.

Comme pour toute pratique de bien-être, il convient de rappeler que le massage thaïlandais et le massage chinois ne constituent pas des actes médicaux : ils ne remplacent ni un diagnostic, ni un traitement, ni un suivi assuré par un professionnel de santé, et ne sauraient être présentés comme tels. Vérifier l'affiliation d'un praticien à une fédération professionnelle reconnue, telle que la FFMBE, ou la détention d'une certification enregistrée au RNCP, reste le moyen le plus simple, pour le public, de distinguer une pratique encadrée d'un établissement sans lien avec cette structuration professionnelle.