Le 1er juin 2026, Cegedim Santé — éditeur français de logiciels pour professionnels de santé et opérateur de la solution de prise de rendez-vous Maiia — a annoncé l'acquisition de Médoucine, plateforme spécialisée dans la mise en relation entre patients et praticiens de médecines complémentaires. Présentée par plusieurs médias, dont Maddyness, comme le rachat du « Doctolib de la médecine douce », l'opération marque une étape dans la structuration d'un secteur qui, depuis plusieurs années, alterne entre volonté de reconnaissance et controverses répétées sur la fiabilité des praticiens qu'il met en avant.

Ce dossier intéresse directement une bonne partie des disciplines présentes sur Paralib — naturopathie, sophrologie, hypnose, réflexologie, ostéopathie, acupuncture ou médecine traditionnelle chinoise —, puisqu'il touche à la façon dont une plateforme privée référence, contrôle et met en visibilité des praticiens de médecines complémentaires, et à ce que les pouvoirs publics considèrent comme les limites de cet exercice.

Médoucine, une plateforme née en 2016 pour cartographier les médecines douces

Fondée en 2016 par Solange Arnaud, ingénieure diplômée de l'École polytechnique et d'AgroParisTech selon Tripalio, Médoucine s'est positionnée comme un annuaire de praticiens « certifiés » en médecines complémentaires — naturopathie, sophrologie, réflexologie, hypnose, médecine traditionnelle chinoise, ostéopathie ou aromathérapie notamment —, avec un modèle d'abonnement pour les praticiens comparable à celui de Doctolib. Selon les éléments communiqués par l'entreprise et relayés par Maddyness au moment du rachat, la plateforme revendique plusieurs dizaines de milliers de réservations mensuelles et évolue dans un secteur estimé à environ 80 000 professionnels en France. Un Français sur deux aurait déjà eu recours à une pratique complémentaire, selon les chiffres cités par ce même article.

2021 : les alertes d'un collectif de médecins

Avant d'être un partenaire recherché par un grand groupe de la santé numérique, Médoucine a d'abord été au centre d'une série d'alertes critiques, documentées par l'association Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu (UNADFI) dans un article publié le 11 octobre 2022. Selon ce document, la presse généraliste, dont le magazine Marianne en novembre 2021, avait recueilli les propos de Bruno Boyer, alors président du Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM), qui estimait que « certaines de ces pratiques disponibles sur Médoucine sont de l'exercice illégal de la médecine ». Toujours selon l'UNADFI, le collectif FakeMed, qui réunit des professionnels de santé mobilisés contre la désinformation médicale, s'était également saisi du dossier : son membre Mathieu Repiquet reprochait à la plateforme de se prévaloir de praticiens « certifiés, de confiance », alors que, selon lui, « certains d'entre eux exercent en réalité illégalement la médecine » et que plusieurs centaines recourraient à des méthodes qu'il qualifiait de charlatanesques.

Septembre 2022 : une injonction de la DGCCRF pour pratiques commerciales trompeuses

Ces alertes ont débouché sur une intervention des pouvoirs publics. Selon des articles publiés le 7 septembre 2022 par Tripalio et par le site d'actualités scientifiques Citizen4Science (sous la signature de Fabienne Blum), la Direction départementale de la protection des populations (DDPP) de Seine-et-Marne — rattachée à la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) — a pris, le 6 septembre 2022, une mesure d'injonction à l'encontre de la société Goodmoon, qui exploite Médoucine.com. Selon Citizen4Science, Goodmoon SAS, immatriculée à Paris en 2016 et employant alors entre 10 et 20 salariés, était visée alors même que la plateforme revendiquait à l'époque « 1 500 thérapeutes bien formés, aux profils vérifiés » à travers la France.

Les deux articles précisent que cette injonction visait deux motifs distincts, fondés notamment sur l'article L. 4161-1 du Code de la santé publique et sur l'article L. 121-2 du Code de la consommation relatif aux pratiques commerciales trompeuses : d'une part, la diffusion d'allégations laissant penser que l'acupuncture pouvait être pratiquée par des professionnels autres que ceux habilités par la loi — à savoir les médecins, sages-femmes et, dans une certaine mesure, les chirurgiens-dentistes — ; d'autre part, le référencement de praticiens ne disposant pas des qualifications requises tout en les présentant comme des « praticiens de confiance ». Cette séquence a été reprise en détail par l'UNADFI dans son article du 11 octobre 2022, qui resitue l'injonction dans le contexte des alertes de 2021 relayées par la presse.

Juin 2026 : Cegedim Santé rachète Médoucine et revendique la « structuration » du secteur

C'est dans ce contexte, près de quatre ans après l'injonction de la DGCCRF, que l'annonce du rachat par Cegedim Santé intervient. Selon Maddyness, qui a recueilli les propos de Solange Arnaud à cette occasion, la fondatrice de Médoucine revendique une lecture continue de son parcours : « Depuis dix ans, je porte une conviction simple : les pratiques complémentaires sont aujourd'hui une réalité du quotidien des Français, et il est temps de les structurer plutôt que de laisser les personnes en errance dans ce secteur. » Interrogée sur le contrôle de la DGCCRF, elle affirme, toujours selon Maddyness, que « [n]ous avons eu un contrôle et tout s'est bien passé » — une manière, pour la dirigeante, de présenter l'épisode de 2022 comme une étape de mise en conformité plutôt que comme une controverse non résolue.

Sur le plan opérationnel, Médoucine reste, selon les informations rapportées par Tripalio et Maddyness, une entité juridiquement distincte : Solange Arnaud en conserve la direction, l'équipe reste inchangée, et la plateforme continue de fonctionner sous sa propre marque, aux côtés de Maiia — la solution de prise de rendez-vous médicaux de Cegedim Santé —, présentée comme un outil ciblant un public différent. Le montant de la transaction n'a pas été communiqué ; Médoucine générait, au moment du rachat, un chiffre d'affaires annuel de l'ordre de 2 millions d'euros selon Maddyness. Selon le même article, Médoucine indique que 44 % des praticiens de son réseau collaborent déjà avec des médecins, notamment pour l'orientation de patients ou le partage d'informations — un chiffre mis en avant par l'entreprise pour justifier l'intérêt de rapprocher les deux mondes. Les prochaines étapes de cette intégration doivent être présentées lors des Assises des pratiques complémentaires, prévues le 5 novembre 2026 au Palais des congrès, selon les informations relayées par Maddyness et Tripalio.

Un secteur toujours en quête d'un cadre clair

Ce dossier illustre une tension structurante pour l'ensemble du secteur des médecines complémentaires en France : l'absence, à ce jour, d'un cadre réglementaire unifié distinguant clairement les pratiques encadrées par un titre ou une formation reconnue des pratiques exercées hors de tout cadre légal. Cette zone grise a placé une entreprise privée — Médoucine, puis Cegedim Santé à travers elle — au centre d'un rôle de filtrage qui, selon les critiques exprimées en 2021 et 2022 par des journalistes, un collectif de médecins et l'institution en charge de la protection des consommateurs, ne peut suffire à garantir la fiabilité de l'ensemble des praticiens référencés. Cette même tension traverse d'autres acteurs du secteur : Doctolib avait, pour sa part, choisi en 2022 d'exclure plusieurs milliers de praticiens du bien-être de sa plateforme plutôt que de chercher à les intégrer davantage, illustrant deux réponses opposées à une même incertitude réglementaire.

Le rachat par un acteur établi de la santé numérique, doté de relations directes avec les médecins via Maiia, peut être lu comme une tentative de répondre à cette critique en resserrant les liens entre praticiens complémentaires et médecine conventionnelle plutôt qu'en les laissant évoluer en parallèle. Il ne clôt cependant pas, à ce stade, la question du contrôle effectif des qualifications de chaque praticien référencé sur ce type de plateforme — un sujet sur lequel la DGCCRF, l'Ordre des médecins et des collectifs comme FakeMed ont, par le passé, exprimé des réserves précises et documentées. La communication de Cegedim Santé et de Médoucine autour du rachat, début juin 2026, insiste sur la notion de « structuration » du secteur et sur le développement de passerelles avec les médecins ; elle ne détaille pas, en revanche, de nouveau dispositif de vérification des qualifications des praticiens qui irait au-delà de ce qui existait avant l'injonction de 2022.

Pour les praticiens du secteur, cette séquence rappelle enfin que la visibilité offerte par une plateforme de mise en relation ne constitue ni une reconnaissance officielle d'un titre, ni une garantie de conformité vis-à-vis du droit de la consommation ou du Code de la santé publique : ces deux registres — visibilité commerciale et cadre légal de l'exercice — restent distincts, et c'est précisément leur confusion, relevée par la DGCCRF en 2022, qui avait motivé l'intervention des pouvoirs publics.

À ce stade, ni Cegedim Santé ni Médoucine n'ont communiqué de calendrier détaillé pour d'éventuelles évolutions des critères de référencement des praticiens sur la plateforme ; les annonces attendues lors des Assises des pratiques complémentaires de novembre 2026 permettront de mesurer si ce rachat se traduit concrètement par un renforcement des vérifications, ou s'il reste avant tout de nature commerciale et capitalistique.

Rappel de prudence : cet article rapporte des faits publiés par des sources datées, sans porter de jugement sur la qualité individuelle des praticiens référencés sur Médoucine ou toute autre plateforme. Le recours à une pratique complémentaire ne dispense jamais d'un avis médical pour tout problème de santé, et la vérification du titre, du diplôme ou du numéro d'enregistrement d'un praticien reste, selon les autorités sanitaires, une précaution de base avant tout engagement.