Dans le rapport d'activité 2022-2024 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), présenté le 8 avril 2025, un chiffre se détache : les situations concernant au moins en partie des mineurs représentent 19 % de l'ensemble des signalements et demandes d'informations reçus par l'institution sur la période 2022-2023. Cette proportion grimpe à 39 % lorsque l'on y ajoute les signalements relatifs à des groupes d'enfants exposés collectivement à des pratiques problématiques, par exemple au sein d'un établissement scolaire. Le rapport, qui consacre pour la première fois des développements aussi étendus à ce public, distingue deux grandes catégories de situations : l'exposition individuelle d'un mineur, qui concentre 61 % de ces signalements, et l'exposition collective, à hauteur de 39 %.
Une vulnérabilité d'abord familiale
Selon la Miviludes, les enfants sont particulièrement vulnérables aux manipulations mentales « en raison de l'inachèvement de leur développement psychologique et de leur dépendance affective et matérielle ». Le rapport distingue trois profils de situations à risque : l'enfant né de parents déjà adeptes d'un mouvement à dérive sectaire, ou dont l'un des parents le devient pendant sa petite enfance ; l'enfant confié par des parents inquiets à « un praticien, un éducateur, un coach », qui profite de l'intimité de la consultation pour engager un travail de persuasion progressif ; et l'adolescent, en quête de transgression et de liberté, séduit par les discours radicaux d'un mouvement ou d'un individu charismatique.
Les trois quarts de ces signalements proviennent de la cellule familiale elle-même : 57 % d'un des deux parents seulement, 11 % des grands-parents et 7 % d'un autre membre de la famille, souvent un oncle ou une tante inquiets de l'impact des nouvelles pratiques d'un parent sur la vie de l'enfant. Le rapport relève aussi que de nombreuses sollicitations proviennent de couples séparés ou en instance de séparation, notamment lorsqu'une procédure est en cours devant le juge aux affaires familiales. Les professionnels — enseignants, travailleurs sociaux, psychologues scolaires, personnels de PMI, avocats ou magistrats — sont à l'origine de 20 % des signalements, une part que la Miviludes espère voir progresser à mesure que les efforts de sensibilisation engagés par les pouvoirs publics porteront leurs fruits.
Pour illustrer la gravité de certaines situations, le rapport cite le témoignage d'une famille prise en main par un pseudo-thérapeute qui lui aurait envoyé chaque jour « des tableaux Excel individualisés de traitements médicaux à prendre chaque jour pour tous les membres de la famille, y compris pour leur bébé d'un an et demi », allant jusqu'à valider les décisions du quotidien du foyer — choix de la voiture, du logement, des loisirs des enfants. Le document évoque également des enfants associés à des stages néo-chamaniques ou New Age, à des séances de transe, ou encore « examinés » par des praticiens non professionnels de santé recourant à des pratiques non reconnues par les autorités sanitaires.
Des écoles Steiner-Waldorf sous surveillance
Le rapport consacre un développement spécifique aux « dérives constatées dans le domaine de l'éducation », en particulier au sein de certains établissements hors contrat. Il pointe nommément les écoles Steiner-Waldorf, fondées sur la doctrine spirituelle de l'anthroposophie élaborée par Rudolf Steiner, et relate que deux signalements reçus en juin 2023 font état d'un cours où « un feu de feuilles aurait été allumé en classe tout en gardant les enfants debout dans la fumée pendant 5 à 10 minutes ».
Cet épisode correspond à une affaire documentée dès juin 2023 par la presse régionale : selon des informations rapportées le 16 juin 2023 par France Bleu Alsace (aujourd'hui ICI), deux plaintes ont été déposées par des parents d'élèves d'une école Steiner près de Colmar après qu'une enseignante a fait brûler du feu dans une salle de classe fermée, exposant les enfants à la fumée. Pernelle Richardot, élue de la ville de Strasbourg, avait alors saisi la Miviludes, dénonçant un enseignement où, selon des témoignages de parents recueillis par la journaliste, « l'extérieur est l'ennemi et nous détenons la vérité ». Interrogée à l'époque, la porte-parole de la fédération française de la pédagogie Steiner-Waldorf, Lucie Iskandar, avait rejeté ces accusations, évoquant des « fantasmes » sans fondement dans le fonctionnement réel des établissements.
L'affaire a connu une suite administrative concrète moins d'un an plus tard : selon ICI, deux écoles Steiner du Haut-Rhin, à Wintzenheim près de Colmar et à Wittelsheim près de Mulhouse, ont fait l'objet d'une mise en demeure du rectorat de l'académie de Strasbourg, annoncée le 25 avril 2024. Le recteur Olivier Faron a justifié cette décision par plusieurs manquements constatés lors des contrôles : des enseignants dispensant plusieurs matières sans en avoir l'autorisation, des contenus et méthodes pédagogiques problématiques, ou encore un registre des élèves non tenu à jour. Une troisième école, à Strasbourg, restait alors dans l'attente du résultat de sa propre inspection. Les établissements concernés ont contesté ces mises en demeure ; pour la fédération Steiner-Waldorf, ces décisions traduiraient surtout une méconnaissance de sa pédagogie plutôt que des manquements réels.
Le rapport Miviludes relaie par ailleurs une enquête de 2022 du Comité national d'action laïque portant sur les rapports d'inspection de 164 écoles hors contrat, qui pointait pour plusieurs écoles Steiner-Waldorf des « pratiques non conformes aux exigences du socle commun » et des « rituels de conditionnement » jugés en contradiction avec l'affichage laïque de ces établissements.
Sophrologie, yoga, hypnose : la question du « bien-être » à l'école
Au-delà du cas des écoles hors contrat, la Miviludes développe un chapitre distinct consacré à la question du « bien-être » au sein des établissements publics et privés sous contrat. Selon le rapport, des « pseudothérapeutes » proposent de plus en plus leurs services dans les écoles, collèges et lycées, en s'appuyant sur des thématiques légitimes — difficultés scolaires, stress des examens, santé mentale des élèves — pour justifier leurs interventions. Ces offres, qui affluent en particulier dans le premier degré, se diffusent souvent par le bouche-à-oreille : le rapport cite en exemple le cas d'une école où l'amie d'un parent a proposé « des massages entre enfants » ou un « apprentissage de la gestion des émotions par une méthode nouvelle ».
Le rapport liste, parmi les pratiques mises en œuvre par des intervenants parfois insuffisamment formés, la sophrologie, le yoga, la méditation — y compris dite « de pleine conscience » —, la naturopathie, l'hypnose éricksonienne, la kinésiologie ou encore la programmation neuro-linguistique (PNL). Il relève également le cas d'une association intervenant en milieu scolaire tout en proposant par ailleurs des séances de « bols chantants » ou de « constellations familiales ». Selon la Miviludes, le simple fait qu'un établissement scolaire accueille un intervenant lui apporte indirectement une caution, alors même que les pratiques proposées n'ont pas toujours été « concrètement mises en œuvre » selon des protocoles vérifiés, et que « les récits empiriques prévalent sur les expérimentations scientifiques ».
Un encart spécifique est consacré à la méditation de pleine conscience à l'école, régulièrement proposée aux établissements. Le rapport rappelle, en citant une publication de 2024 du magazine québécois L'actualité, que des chercheurs ont documenté des effets secondaires insuffisamment rapportés dans la littérature scientifique — attaques de panique, flashbacks traumatiques, désorientation. Il pointe aussi une question de fond, relayée par le chercheur en sciences de l'éducation Sylvain Wagnon (Université de Montpellier) : l'introduction de cette pratique à l'école pose la question de sa compatibilité avec la loi de 1905 sur la laïcité, dans la mesure où sa dimension spirituelle originelle, même largement estompée dans les usages occidentaux, continue d'interroger certains observateurs.
Les recommandations de la Miviludes aux équipes éducatives
Face à ces risques, la Miviludes recommande aux rectorats, chefs d'établissement, enseignants et délégués de parents d'élèves de systématiquement vérifier l'agrément de toute association intervenant en milieu scolaire, de s'informer sur la transparence des techniques employées — notamment lorsqu'il s'agit de méthodes comme la PNL ou l'ennéagramme, jugées « susceptibles d'être détournées » — et de vérifier la cohérence des titres et diplômes revendiqués par les intervenants avec les enseignements dispensés. Le rapport invite également à s'interroger sur les tarifs pratiqués et sur la reconnaissance effective, ou non, des pratiques de soin proposées.
Ce chapitre fait écho à une actualité plus large sur l'encadrement des pratiques de coaching et de développement personnel visant les publics jeunes ou vulnérables. Dans un article publié le 14 janvier 2025, l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes (UNADFI) alertait sur la multiplication de formations expresses menant à des interventions en milieu scolaire, citant l'exemple d'un centre de formation proposant un diplôme de « coach-kinésiologue scolaire » obtenu en une seule journée. L'association pointait plus largement « l'emprise, la manipulation, les fausses promesses et un coût exorbitant » comme caractéristiques des dérives observées dans ce secteur, et appelait de ses vœux un encadrement légal du titre de coach, aujourd'hui librement utilisable par quiconque.
De son côté, l'Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) Éducation a consacré, dès le 9 avril 2025, une analyse détaillée du rapport à destination de ses adhérents, résumant les trois vecteurs d'exposition des mineurs identifiés par la Miviludes — la famille, les intervenants extérieurs et les structures éducatives formelles ou informelles — et relayant les recommandations de vigilance à l'attention du personnel éducatif.
Un rapport qui s'inscrit dans une tendance de fond
Ce chapitre consacré aux mineurs et à l'éducation s'ajoute à un constat plus général dressé par le même rapport 2022-2024 : la santé et le bien-être représentent, tous publics confondus, 37 % de l'ensemble des signalements reçus par la Miviludes sur la période, loin devant les cultes et spiritualités (35 %). Le nombre total de signalements et demandes d'informations a plus que doublé depuis 2015, passant de 2 160 cas cette année-là à 4 571 en 2024. Dans une réaction publiée le 17 avril 2025, l'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes rappelait travailler en partenariat avec la Miviludes depuis 2015, notamment via un « tableau des pratiques illusoires » mis à disposition des praticiens et des patients, et insistait sur le risque de confusion entretenu, dans certains lieux de soin, entre professionnels de santé réglementés et intervenants en bien-être non reconnus par les autorités sanitaires.
La loi du 10 mai 2024 renforçant la lutte contre les dérives sectaires, évoquée à plusieurs reprises dans le rapport, a par ailleurs créé un délit spécifique de provocation à l'abstention ou à l'abandon de soins, ainsi qu'un délit visant l'adoption de pratiques présentées comme thérapeutiques alors qu'elles exposent la personne qui les suit à un risque de mort ou d'infirmité permanente — un texte que la Miviludes invite les familles et les professionnels à mobiliser en cas de signalement.
Une vigilance particulière pour les pratiques accompagnant les enfants
Pour les praticiens du paramédical et du bien-être intervenant auprès d'un public mineur — qu'il s'agisse de séances individuelles ou d'interventions en milieu scolaire ou périscolaire —, ce chapitre du rapport Miviludes rappelle des principes de prudence déjà bien établis : transparence totale sur la nature de la pratique proposée et sur les diplômes ou certifications obtenus, absence de toute promesse de résultat thérapeutique, respect du parcours de soin conventionnel de l'enfant et information claire des parents. Aucune des pratiques mentionnées dans ce chapitre — sophrologie, yoga, méditation, hypnose, kinésiologie ou PNL — n'est en elle-même assimilée par la Miviludes à une dérive sectaire : le rapport souligne au contraire que le risque tient avant tout à l'absence de formation reconnue de certains intervenants, à l'opacité de leurs méthodes et aux promesses excessives qui peuvent parfois accompagner leur diffusion, en particulier lorsqu'elles s'adressent à des mineurs.