Un dispositif né dans la douleur, boudé par une large part de la profession, puis relancé à coups de décrets jusqu'à revendiquer, quatre ans plus tard, plusieurs centaines de milliers de patients accompagnés : c'est la trajectoire chaotique de « Mon soutien psy », le mécanisme de remboursement par l'Assurance maladie des séances chez un psychologue conventionné. Entre 2021 et 2026, ce dispositif a connu trois réformes réglementaires majeures, une fronde syndicale toujours vive et une croissance chiffrée continue — au point de rouvrir, avec la nouvelle convention signée mi-2026, le débat sur ce que la profession de psychologue est en train de devenir dans le système de santé français.

2021-2022 : une naissance contestée dès la table des négociations

Le projet remonte aux Assises de la santé mentale et de la psychiatrie de l'automne 2021, qui identifient l'accès à un accompagnement psychologique comme une priorité face à la hausse des troubles anxieux et dépressifs, notamment chez les jeunes. Mais dès les discussions préparatoires, le Syndicat national des psychologues (SNP) quitte la table des négociations et appelle au boycott du futur dispositif, dénonçant une offre encadrée qui, selon lui, ne répond pas aux besoins réels de la profession ni des patients.

Le cadre juridique se met en place au printemps 2022 : un arrêté du 2 mars 2022 fixe la convention type liant l'Assurance maladie aux psychologues candidats, et un décret du 8 mars 2022 précise les critères d'inclusion et de non-inclusion des patients ainsi que les codes de facturation. Baptisé « MonPsy », le dispositif ouvre au grand public le 5 avril 2022. Sur 1 300 candidatures de psychologues déposées, 600 sont validées et donnent lieu à une convention avec l'Assurance maladie. Le parcours prévoit un entretien d'évaluation obligatoirement en présentiel, facturé 40 euros, puis jusqu'à sept séances de suivi à 30 euros, remboursées à 60 % par l'Assurance maladie et complétées par la mutuelle. Le public visé est strictement défini : adultes et enfants dès 3 ans présentant une souffrance psychique d'intensité « légère à modérée » — anxiété, dépression, usage à risque de tabac, d'alcool ou de cannabis, troubles du comportement alimentaire sans signe de gravité. Les patients suivis pour une affection de longue durée psychiatrique, en risque suicidaire, en dépendance ou en arrêt de travail prolongé pour raison psychiatrique en sont explicitement exclus — une frontière destinée à réserver les situations les plus graves à une prise en charge médicale ou psychiatrique classique.

Un démarrage très en deçà des objectifs

Deux ans plus tard, le bilan est loin des ambitions initiales. Selon des données arrêtées au 31 décembre 2023, relayées par le Journal des psychologues, seuls 2 500 psychologues s'étaient conventionnés sur environ 20 000 jugés éligibles au dispositif, pour 243 000 patients accompagnés au total depuis le lancement. Le tarif unique de 30 euros la séance, non négociable et perçu par une partie de la profession comme trop faible au regard des tarifs pratiqués en libéral, cristallise l'essentiel des critiques, aux côtés de la durée jugée trop courte de l'accompagnement et du périmètre de troubles éligibles jugé trop restreint.

2024 : le gouvernement revoit sa copie

Le 7 avril 2024, à l'occasion de la Journée mondiale de la santé, le gouvernement de l'époque annonce une refonte du dispositif, rebaptisé « Mon soutien psy » : le tarif de la séance doit passer de 30 à 50 euros et le nombre de séances remboursées par an de 8 à 12. Des arrêtés des 8 janvier et 24 juin 2024 modifient en conséquence la convention type de mars 2022, ce dernier texte étant publié au Journal officiel le 28 juin 2024. Dès l'annonce d'avril 2024, le Syndicat des psychiatres français réagit vivement : il qualifie de « dramatiques et dangereuses » les intentions de supprimer, à terme, l'obligation d'adressage par un médecin avant la consultation d'un psychologue conventionné, estimant que l'évaluation des risques suicidaires ou des troubles aigus du comportement relève selon lui du champ médical.

2025 : l'accès direct devient réalité

L'étape suivante est franchie avec l'article 66 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025 (loi n° 2025-199 du 28 février 2025), qui pose la base légale de l'accès direct. Le décret d'application n° 2025-424, daté du 13 mai 2025 et entré en vigueur dès le lendemain de sa publication, supprime l'obligation d'adressage médical préalable inscrite à l'article R. 162-64 du code de la Sécurité sociale et porte à douze le nombre de séances annuelles remboursées, à l'article R. 162-65. Un compte rendu reste transmis au médecin traitant, mais seulement après accord du patient — une nuance sur laquelle le SNP reviendra plus tard pour relativiser la portée réelle de cet « accès direct ».

Dans la foulée, une campagne nationale d'information de l'Assurance maladie se déroule du 30 mars au 20 avril 2025 pour faire connaître le dispositif élargi. Selon des statistiques citées par la revue Santé Mentale, le nombre de psychologues conventionnés atteint 5 217 au 28 février 2025, pour 586 858 patients suivis et environ 3,1 millions de séances réalisées depuis l'origine — une progression que plusieurs sources qualifient de nette accélération par rapport aux deux premières années. Un rapport du gouvernement remis en avril 2025, à l'occasion du bilan des deux ans du dispositif, dresse un constat globalement positif sur la dynamique de fréquentation tout en formulant six recommandations pour consolider le mécanisme. Les chiffres continuent ensuite de progresser : d'après des données reprises en septembre 2025, le dispositif comptait alors environ 6 200 psychologues conventionnés pour 760 000 patients pris en charge au total.

Une fracture professionnelle qui ne se referme pas

Cette croissance chiffrée ne met pas fin à la controverse au sein de la profession. La Fédération française des psychologues et de psychologie (FFPP), qui a choisi de rester dans les négociations, revendique une position qu'elle qualifie elle-même de « critique, raisonnée et éclairée » : elle estime que sa participation a permis d'obtenir la hausse tarifaire, l'allongement du nombre de séances et la suppression de l'adressage obligatoire. À l'inverse, le SNP et le collectif Convergence des psychologues en lutte continuent de réclamer l'abrogation pure et simple du dispositif, qu'ils jugent incompatible avec l'indépendance professionnelle du psychologue.

Avec la nouvelle convention type publiée par arrêté le 17 juin 2026 au Journal officiel (paru le 19 juin), qui remplace intégralement l'annexe de l'arrêté fondateur de mars 2022 pour une durée d'un an renouvelable par tacite reconduction, le débat rebondit. Le SNP dénonce un texte qui renforcerait, selon lui, une vision « médicale et subordonnée » de la pratique du psychologue, au détriment de son autonomie clinique : le syndicat pointe en particulier l'inscription des psychologues conventionnés au Fichier national des professions de santé, qu'il interprète comme un basculement de facto vers un statut de professionnel paramédical, ainsi que la persistance de comptes rendus obligatoires au médecin traitant qui, selon son analyse, prolongent une forme de subordination médicale malgré la disparition de l'adressage formel. Les tarifs, eux, restent fixés unilatéralement par arrêté ministériel, sans possibilité de dépassement d'honoraires pour le psychologue conventionné — un principe reconduit à l'identique dans le texte de 2026.

Une architecture contractuelle qui se renouvelle chaque année

Sur le plan strictement administratif, le dispositif repose depuis l'origine sur une même mécanique : une convention type nationale, publiée par arrêté ministériel, que chaque psychologue volontaire signe individuellement après acceptation de sa candidature par l'Assurance maladie. Cette architecture explique pourquoi les évolutions successives — hausse tarifaire de 2024, accès direct de 2025, nouvelle mouture de 2026 — ont pu se faire sans loi nouvelle à chaque étape, par simple remplacement de l'annexe de l'arrêté fondateur du 2 mars 2022. La convention de 2026 reconduit d'ailleurs plusieurs garde-fous structurels déjà présents dans les versions précédentes : un plafond de 20 % de l'activité annuelle réalisable en téléconsultation, un entretien d'évaluation qui doit obligatoirement se dérouler en présentiel, et l'interdiction pour le psychologue conventionné de pratiquer un quelconque dépassement d'honoraires. Elle est conclue pour une durée d'un an, renouvelable par tacite reconduction — un format qui permet, chaque année, un nouvel ajustement sans qu'il soit nécessaire de renégocier l'ensemble du texte.

Ce que cela change pour les praticiens et les patients

Pour les psychologues, la question du conventionnement reste un choix individuel : rien n'oblige un praticien libéral à signer la convention, et une large part de la profession continue de s'en tenir à l'écart, pour des raisons tarifaires ou déontologiques. Pour les patients, le dispositif ne concerne que les psychologues au sens strict — titulaires d'un titre protégé inscrit au répertoire Adeli — et non les psychopraticiens ou autres professionnels de l'accompagnement psychologique dépourvus de ce titre, une distinction déjà source de confusion dans le grand public. Il ne se substitue pas non plus à une prise en charge psychiatrique : les situations de crise suicidaire, de troubles psychiatriques caractérisés ou de dépendances sévères restent explicitement exclues de son champ et relèvent d'un suivi médical spécialisé.

Cinq ans après sa conception, « Mon soutien psy » illustre ainsi un cas assez rare dans le secteur du bien-être et de l'accompagnement psychologique : celui d'un dispositif public dont la fréquentation progresse année après année, sans que cela mette un terme aux réserves exprimées par une partie significative de la profession qu'il est censé mobiliser.