Dix-sept mille trois cent soixante-neuf. C'est, au 1er janvier 2024, le nombre de diététiciens en activité recensés en France par le répertoire Adeli, selon des données de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) relayées le 25 août 2025 par le site professionnel EDP Nutrition. Un effectif qui a bondi de 80 % en neuf ans, puisqu'ils n'étaient que 9 621 en 2015. Une profession en plein essor, donc, mais dont le nom fait paradoxalement l'objet d'une confusion durable avec deux autres appellations, « nutritionniste » et « coach en nutrition », que rien n'encadre légalement en France. Une confusion que le ministère de la Santé a lui-même dû clarifier par écrit fin 2023, et qu'une diététicienne a portée jusqu'à l'Assemblée nationale par voie de pétition en 2025.
Un titre réservé par la loi depuis 2007
Le cadre juridique du métier de diététicien est ancien et précis. L'article L4371-1 du code de la santé publique, issu de la loi n° 2007-127 du 30 janvier 2007 et toujours en vigueur selon Légifrance, dispose : « Est considérée comme exerçant la profession de diététicien toute personne qui, habituellement, dispense des conseils nutritionnels et, sur prescription médicale, participe à l'éducation et à la rééducation nutritionnelle des patients atteints de troubles du métabolisme ou de l'alimentation. » Seuls les titulaires d'un diplôme d'État reconnu, ou d'une autorisation d'exercice spécifique, peuvent légalement porter ce titre et exercer cette activité.
Or, comme le rappelle l'Association française des diététiciens nutritionnistes (AFDN) sur sa page consacrée à la définition du métier, mise à jour au 1er janvier 2024, ce cadre protecteur ne couvre pas le terme le plus utilisé dans le langage courant : « Le terme de "nutritionniste" est un qualificatif qui ne définit pas une profession. Ce qualificatif peut être utilisé par toute personne (médecin, ingénieur, diététicien…) ayant une formation en nutrition, il n'est donc pas un titre protégé par la loi. » Autrement dit, un médecin spécialisé peut légitimement se présenter comme « nutritionniste », tout comme, en théorie, une personne sans diplôme de santé ayant suivi une formation privée non reconnue.
2023 : le ministère de la Santé confirme noir sur blanc l'absence de cadre
Cette zone grise a fini par remonter jusqu'au Parlement. Le député Yannick Neuder (Les Républicains) a déposé le 4 juillet 2023 une question écrite, référencée n° 9716, interrogeant le gouvernement sur l'encadrement des professionnels se présentant comme nutritionnistes ou coachs en nutrition. La réponse ministérielle, publiée le 19 décembre 2023 sur le site de l'Assemblée nationale, est sans ambiguïté : seuls les titulaires du diplôme d'État peuvent user du titre de « diététicien », dont l'usurpation constitue un délit pénal, mais « nutritionnistes, coach en nutrition et nutrithérapeutes ne sont pas assimilés à ce statut ». Le ministère y précise également qu'une certification enregistrée au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) par un organisme de formation privé ne confère, à elle seule, aucune reconnaissance en tant que profession de santé réglementée — une mise en garde qui vise directement une partie de l'offre de formation au coaching nutritionnel. La réponse mentionne enfin la création, en juin 2023, d'un comité de suivi des pratiques de santé non conventionnelles, chargé notamment d'objectiver les risques liés à ces pratiques non réglementées.
Décembre 2023 : la formation des diététiciens resserrée à bac+3
Dans le même temps, la profession de diététicien elle-même a connu un tour de vis sur ses propres conditions d'accès. Selon un communiqué de l'AFDN publié le 22 décembre 2023, le Haut Conseil des professions paramédicales (HCPP) a validé, le 19 décembre 2023, deux textes réservant l'accès au titre de diététicien aux seuls titulaires du BTS Diététique ou du BUT Génie biologique parcours Diététique-Nutrition — excluant de fait certains parcours jugés jusqu'ici insuffisants, comme le DUT dit « intermédiaire » ou une simple licence professionnelle. Cet alignement sur le niveau bac+3, standard déjà en vigueur pour la plupart des professions paramédicales en Europe, marque, selon l'AFDN, une nouvelle étape dans la structuration de la profession.
Cette montée en exigence sur la formation initiale s'est doublée, quelques semaines plus tard, d'une évolution du statut administratif des diététiciens. L'AFDN a annoncé le 23 février 2024 la bascule des diététiciens-nutritionnistes de l'ancien répertoire Adeli vers le Répertoire partagé des professionnels de santé (RPPS) : les enregistrements Adeli se sont arrêtés le soir même du 23 février 2024, et la plateforme de démarche en ligne eRPPS a ouvert le 13 mars 2024. Selon l'association, cette bascule vers un identifiant national unique à onze chiffres, commun aux professions de santé, constitue « une nouvelle étape dans la reconnaissance de la profession comme profession de santé ».
Sur les réseaux sociaux, la DGCCRF resserre sa surveillance
Le champ non réglementé qui entoure la diététique — coachs en nutrition, comptes « minceur », promotion de compléments alimentaires — s'est en grande partie déplacé sur les réseaux sociaux, où la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a intensifié ses contrôles ces dernières années. Dans un communiqué officiel du 23 janvier 2023, l'administration indique avoir contrôlé, depuis 2021, plus d'une soixantaine d'influenceurs et d'agences dans des secteurs sensibles incluant les compléments alimentaires et les programmes « minceur », aux côtés des cosmétiques, du trading et des paris en ligne. Résultat : 60 % des comptes contrôlés présentaient une anomalie, et l'intégralité des mis en cause ne respectait pas les règles de transparence commerciale (absence de mention claire du caractère publicitaire d'un contenu, par exemple). Les sanctions vont du simple avertissement à la transmission au procureur de la République, la pratique commerciale trompeuse étant punie jusqu'à deux ans d'emprisonnement et 300 000 euros d'amende.
Ce que documente l'ANSES sur l'échec des régimes restrictifs
Au-delà de la question des titres, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES) a publié le 27 juin 2025 une synthèse intitulée « L'illusion perdue des régimes amaigrissants », qui vient étayer scientifiquement la prudence recommandée face aux promesses de perte de poids rapide portées par une partie de l'offre non réglementée. Selon l'agence, 45 % des femmes sans surpoids — dont 15 % avaient même un indice de masse corporelle inférieur à 22 — déclarent avoir suivi un régime amaigrissant au cours de l'année écoulée. Or, toujours selon l'ANSES, 80 % des personnes reprennent le poids perdu dans l'année qui suit un régime restrictif, et 95 % l'ont repris cinq ans plus tard. L'agence précise en outre que la perte de poids initiale porte pour environ 75 % sur la masse grasse, mais aussi pour 25 % sur la masse musculaire — un déséquilibre qui s'accompagne d'une baisse documentée du métabolisme de repos. « Tous les régimes restrictifs conduisent de fait à des déséquilibres nutritionnels », conclut l'agence, sans viser une pratique ou un praticien en particulier, mais en pointant un mécanisme physiologique valable quelle que soit la source du conseil suivi.
Une profession en forte croissance, de plus en plus libérale
Sur le plan démographique, les données DREES relayées par EDP Nutrition en août 2025 dessinent une profession en pleine mutation, au-delà de la seule croissance de ses effectifs. La diététique reste un métier très majoritairement féminin (92 % de femmes), exercé par des praticiens dont l'âge moyen se situe entre 37 et 38 ans. Le mode d'exercice a nettement évolué en une décennie : la part des diététiciens en exercice libéral ou mixte est passée de 33 % en 2015 à 45 % en 2024, tandis que l'exercice exclusivement hospitalier reculait de 44 % à 31 % sur la même période. Trois régions concentrent l'essentiel des effectifs : l'Île-de-France (3 193 diététiciens), l'Auvergne-Rhône-Alpes (2 283) et l'Occitanie (1 884). L'AFDN, dans une page publiée le 27 février 2024 consacrée aux mêmes données DREES, évoque par ailleurs une forme de stagnation des effectifs entre 2022 et 2023 précisément, sans en détailler le chiffre exact — une nuance ponctuelle qui n'efface pas la tendance de fond, mais que l'association elle-même juge notable dans le suivi année par année de la profession.
2025-2026 : une pétition citoyenne pour réserver le mot « nutritionniste »
Face à la persistance de ce flou, une diététicienne comportementaliste, Delphine Michel, a choisi la voie de la pétition citoyenne officielle de l'Assemblée nationale. Déposée le 10 septembre 2025 sous le numéro 3580, sa pétition constate que « n'importe qui peut se prétendre coach en nutrition » et formule cinq demandes : réserver légalement le terme « nutritionniste » aux seuls professionnels diplômés, interdire les formations privées non reconnues menant au métier de coach en nutrition, réguler les contenus à caractère nutritionnel diffusés en ligne, créer un observatoire national des dérives nutritionnelles, et lancer une campagne nationale d'éducation à la nutrition. Le texte n'a toutefois recueilli que 34 signatures sur les 100 000 requises pour qu'une pétition soit examinée en commission de plein droit, et a été classée sans suite par la commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale le 15 avril 2026. Son échec en termes de mobilisation ne referme pas pour autant le débat : il illustre, à sa façon, combien la question reste identifiée par une partie de la profession elle-même comme un angle mort réglementaire, plus de deux ans après que le ministère de la Santé en a confirmé l'existence par écrit.
Prudence pour les patients et les publics fragiles
Cette absence de cadre pour les termes « nutritionniste » et « coach en nutrition » ne signifie pas que tout conseil ainsi présenté soit sans valeur : certains médecins spécialisés en nutrition, par exemple, s'en réclament légitimement. Mais elle implique, pour toute personne en quête d'un accompagnement alimentaire — a fortiori en cas de pathologie, de trouble du comportement alimentaire ou de suivi d'un enfant — de vérifier la qualification réelle de son interlocuteur, le titre de diététicien restant à ce jour le seul strictement encadré par la loi et vérifiable via le RPPS. Les données de l'ANSES sur l'échec à moyen terme des régimes restrictifs, quelle qu'en soit la source, invitent par ailleurs à la même prudence face à toute promesse de résultat rapide et garanti en matière de perte de poids.