Vitamines, plantes, probiotiques, produits « minceur » ou « détox » : le marché des compléments alimentaires n'a cessé de croître en France ces dernières années, porté par une demande de prévention et de bien-être au quotidien. Mais cette popularité s'accompagne d'une vigilance sanitaire renforcée. Entre 2023 et 2026, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et le ministère de l'Agriculture ont multiplié les publications, les contrôles et, dans certains cas, les interdictions. Retour sur ce que ces institutions ont établi, avec les précautions qu'impose un sujet de santé publique.
La nutrivigilance, un dispositif né en 2009 qui monte en puissance
Depuis le 13 novembre 2009, l'Anses anime un dispositif appelé nutrivigilance, qui recueille les signalements d'effets indésirables liés à la consommation de compléments alimentaires, d'aliments enrichis en substances nutritionnelles, de nouveaux ingrédients ou de produits destinés à des populations particulières. Professionnels de santé — médecins, pharmaciens, diététiciens-nutritionnistes — et particuliers peuvent y déclarer un effet indésirable via un portail dédié.
Selon le rapport d'activité 2024 de la nutrivigilance, présenté par l'Anses le 8 octobre 2025, l'agence a enregistré 478 déclarations sur la seule année 2024, portant à 9 172 le nombre total de signalements reçus depuis la création du dispositif fin 2009. Parmi les cas de 2024, 66 % ont pu être suffisamment documentés pour faire l'objet d'une analyse d'imputabilité (contre 70 % en 2023), et 5,6 % des cas analysables ont été classés sévères, c'est-à-dire de niveau 3 ou 4 sur l'échelle de gravité de l'agence — un taux stable par rapport à 2023 (6 %). Neuf de ces signalements ont donné lieu à une alerte transmise aux ministères de la Santé et de l'Agriculture, en raison d'une imputabilité et d'une sévérité jugées élevées, avec une menace pour le pronostic vital.
Deux cas individuels, documentés dans des avis publiés par l'Anses, illustrent la nature de ces risques. Le premier concerne une insuffisance rénale aiguë survenue après la consommation du produit Matcha Slim®, un mélange de thé vert matcha, de vitamine C et de taurine : l'Anses a jugé le lien « très vraisemblable » avec une néphropathie oxalique, tout en soulignant que la littérature scientifique ne permet pas d'établir précisément la dose à partir de laquelle un tel risque apparaît. Le second concerne des hallucinations et un état confusionnel associés au complément Novanuit® Triple Action, à base de mélatonine et d'Eschscholtzia californica (pavot de Californie) ; l'agence évoque une possible interaction médicamenteuse ou une adultération du produit, sans pouvoir trancher faute d'échantillon disponible pour analyse.
L'Anses a également publié, sur la base des données de nutrivigilance, un avis sur les préparations à base de Withania somnifera — plus connue sous son nom ayurvédique d'ashwagandha, dont la popularité a fortement progressé dans les rayons compléments « anti-stress ». Huit déclarations ont été recensées, avec des effets indésirables digestifs, une somnolence ou des manifestations cutanées ; l'agence recommande aux personnes souffrant de pathologies thyroïdiennes, hépatiques ou cardiaques, aux femmes enceintes et aux personnes sous traitement sédatif de s'abstenir d'en consommer, par manque de données suffisantes chez les femmes allaitantes et les enfants.
Une réforme de la surveillance entrée en vigueur en 2024
Le paysage administratif du secteur a lui-même changé. Depuis le 1er janvier 2024, le ministère chargé de l'Agriculture est devenu seul compétent pour la réglementation et les contrôles relatifs à la sécurité sanitaire de l'alimentation humaine, une mission auparavant partagée avec la DGCCRF. Concrètement, c'est désormais la direction générale de l'alimentation (DGAL), via son bureau des établissements et des produits des industries alimentaires spécialisées, qui reçoit les déclarations préalables à la mise sur le marché des compléments alimentaires — depuis septembre 2024 sur un nouveau téléservice baptisé Compl'alim, qui a remplacé l'ancien outil Téléicare. La DGCCRF conserve, elle, la surveillance de la loyauté de l'information et de l'étiquetage, notamment le contrôle des allégations commerciales.
C'est précisément sur ce terrain que la DGCCRF a publié les résultats d'une enquête sectorielle menée en 2023, révélés fin 2025. Selon des comptes rendus de cette publication parus le 20 novembre puis le 12 décembre 2025, 270 établissements ont été contrôlés tout au long de la chaîne — fabricants, laboratoires, salles de sport, parapharmacies, sites internet, commerces spécialisés — et environ un tiers d'entre eux présentaient une anomalie. Les manquements les plus fréquents portent sur des allégations thérapeutiques interdites (un produit à base de vitamine C présenté comme ayant des vertus « anticancéreuses »), des promesses non étayées (réduction des effets de l'alcool, perte de poids), ou de fausses cautions de professionnels de santé.
Un focus particulier a visé les produits à base de riz de levure rouge, une source naturelle de monacoline K aux propriétés proches de celles des statines : sur vingt produits analysés en laboratoire, dix-sept présentaient une non-conformité, avec dans un cas un dépassement du seuil de monacoline K autorisé ayant conduit à un rappel. Les produits destinés aux enfants n'ont pas été épargnés : sur 45 compléments visant spécifiquement les 0-10 ans, environ un cas sur cinq affichait un écart entre la teneur en vitamines et minéraux annoncée sur l'étiquette et la valeur réellement mesurée en laboratoire, par sous-dosage ou surdosage. Au total, l'enquête a donné lieu à 71 injonctions de mise en conformité, 25 procès-verbaux pénaux et 5 procès-verbaux administratifs.
Garcinia cambogia : de l'alerte à l'interdiction
Le cas le plus emblématique de ces deux dernières années reste sans doute celui du Garcinia cambogia, une plante utilisée dans des compléments « minceur » pour sa teneur en acide hydroxycitrique. Le 5 mars 2025, l'Anses a publié un avis déconseillant à l'ensemble de la population la consommation de produits en contenant, après avoir recensé 38 cas d'effets indésirables déclarés à la nutrivigilance entre 2009 et mars 2024 : atteintes hépatiques parfois sévères — y compris chez des personnes sans antécédent médical —, troubles psychiatriques, pancréatites, atteintes cardiaques et rhabdomyolyses (destruction musculaire). L'agence a souligné n'avoir identifié aucune relation dose-effet claire, ce qui signifie qu'aucune dose ne peut être présentée comme sûre.
Cet avis a été suivi d'effet : selon une annonce du ministère de l'Agriculture publiée le 18 avril 2025, un arrêté daté du 15 avril 2025 a interdit l'introduction depuis un autre État membre de l'Union européenne, l'importation depuis un pays tiers et la mise sur le marché national de compléments alimentaires contenant du Garcinia cambogia, avec effet immédiat et obligation de rappel des produits déjà distribués. Les services de contrôle de l'État ont été chargés de vérifier le respect de cette obligation de rappel — une mesure rare, qui illustre la capacité des autorités françaises à agir rapidement lorsque la nutrivigilance objective un risque avéré.
D'autres alertes relayées début 2025 sont venues rappeler que le risque ne se limite pas à un seul produit. Une porte-parole de l'Anses citée le 24 mars 2025 par Le Quotidien du médecin rappelait qu'en moyenne 17 signalements préoccupants remontent chaque année aux autorités, avec trois grandes familles de risques : la toxicité intrinsèque de certains ingrédients, le mésusage (comme l'achat en ligne de vitamine D pour nourrissons à des doses inadaptées, à l'origine de lésions rénales irréversibles) et les interactions médicamenteuses, notamment avec la mélatonine ou certaines plantes qui peuvent interférer avec des traitements antirétroviraux. Trois jours plus tard, l'association de consommateurs UFC-Que Choisir relayait ces mêmes messages de prudence, rappelant qu'un excès de vitamines et de minéraux constitue lui-même un risque, contrairement à l'idée reçue selon laquelle « plus on en prend, mieux c'est ».
Le CBD, un cas à part sous surveillance croissante
Les compléments alimentaires à base de cannabidiol (CBD) constituent un autre foyer de vigilance. Le CBD relève, au niveau européen, du statut de « nouvel aliment » (novel food), qui impose une autorisation de mise sur le marché préalable délivrée après évaluation de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) — autorisation qui n'a, à ce jour, pas été accordée pour les compléments alimentaires à base de CBD, qui demeurent donc non autorisés à la vente dans l'Union européenne et en France. Seuls les produits dérivés du chanvre lui-même — graines, huile de graines, feuilles pour infusion — restent tolérés, à condition de respecter un taux de THC inférieur à 0,3 % et de ne comporter aucun extrait ajouté de cannabinoïdes.
Cette zone grise alimente pourtant un marché parallèle actif. Selon l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), citée par le site médical Vidal, plusieurs centaines de cas d'intoxication liés à des produits à base de CBD ont été recensés depuis 2024, la majorité de ces intoxications résultant non pas du CBD lui-même mais de substances non déclarées présentes dans ces produits — cannabinoïdes de synthèse ou taux de THC supérieurs à la limite légale — ce qui pointe vers un problème d'étiquetage non fiable plutôt que vers le CBD en tant que tel. Des contrôles renforcés dans les points de vente, y compris en pharmacie, ont été engagés en conséquence.
Une coopération européenne en construction
Face à un marché largement transfrontalier — nombre de compléments sont achetés en ligne depuis d'autres pays européens — l'Anses a engagé, avec l'Efsa, un projet commun sur les risques émergents liés aux compléments alimentaires. La convention entre les deux agences a été signée le 24 mai 2024, à l'issue de travaux préparatoires lancés dès 2023. Le projet réunit sept pays membres actifs (Belgique, Danemark, France, Irlande, Italie, Pays-Bas, Portugal) et quinze pays observateurs, avec deux axes de travail : l'analyse croisée des signalements de vigilance nationaux, et le repérage, sur les marchés des pays membres, de compléments contenant des plantes déjà identifiées comme potentiellement toxiques dans un répertoire européen. Un premier rapport intermédiaire a été remis à l'Efsa en novembre 2024, posant les bases d'une cartographie commune des dispositifs de vigilance existant dans chaque pays.
Ce que cela change pour les praticiens et le public
Pour les professionnels du paramédical et du bien-être qui accompagnent leurs patients ou clients sur des questions de nutrition — diététiciens-nutritionnistes, naturopathes, micronutritionnistes —, ces publications successives dessinent un cadre de vigilance plus structuré qu'il y a encore trois ans, sans pour autant qu'un contrôle a priori de l'ensemble des produits existe : en France, un complément alimentaire n'est soumis qu'à une déclaration de mise sur le marché, non à une autorisation préalable comparable à celle d'un médicament. La nutrivigilance fonctionne donc essentiellement a posteriori, sur la base de signalements volontaires, ce qui suppose que professionnels de santé et particuliers déclarent effectivement les effets indésirables qu'ils observent ou subissent.
Cet article rapporte des constats et des décisions publiés par des autorités sanitaires françaises et européennes ; il ne constitue ni un avis médical ni une recommandation de consommation ou d'évitement d'un produit particulier. Toute question relative à la pertinence, à la sécurité ou aux interactions d'un complément alimentaire avec un traitement en cours relève d'un échange avec un professionnel de santé, seul habilité à évaluer une situation individuelle.