Dix-sept mille trois cent soixante-neuf : c'est le nombre de diététiciens en activité recensés en France au 1er janvier 2024, selon les données du répertoire ADELI reprises par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) dans un communiqué du 2 décembre 2024. Une profession en expansion démographique continue, donc, mais qui présente un paradoxe documenté par l'administration elle-même : contrairement à la grande majorité des professions de santé, les diététiciens ne sont soumis à aucune obligation réglementaire de développement professionnel continu (DPC), le dispositif qui encadre la formation continue des soignants depuis 2013.
Une profession qui a quasiment doublé ses effectifs en neuf ans
Selon une infographie officielle publiée en février 2025 par l'Association française des diététiciens nutritionnistes (AFDN), adossée aux données DREES du 1er janvier 2024, les effectifs de la profession sont passés de 9 621 diététiciens en 2015 à 17 369 en 2024, soit une progression d'environ 80 % en neuf ans. Cette croissance a été continue, année après année : 10 338 en 2016, 11 037 en 2017, 11 741 en 2018, 12 511 en 2019, 13 357 en 2020, 14 408 en 2021, 15 495 en 2022, puis 16 455 en 2023. Un article publié le 25 août 2025 par le site professionnel EDP Nutrition, adossé à la même source DREES, confirme indépendamment ces chiffres.
La profession reste très largement féminisée : 92 % de femmes (16 044) pour 8 % d'hommes (1 325) au 1er janvier 2024, selon la même infographie AFDN. L'âge moyen s'établit à 37,6 ans (37,7 ans pour les femmes, 36,1 ans pour les hommes), ce qui en fait une profession jeune au regard de l'ensemble des professions de santé.
Sur le plan territorial, l'Île-de-France concentre de loin le plus grand nombre de diététiciens (3 193 au 1er janvier 2024), suivie de l'Auvergne-Rhône-Alpes (2 283), l'Occitanie (1 884), la Provence-Alpes-Côte d'Azur (1 620), la Nouvelle-Aquitaine (1 568), les Hauts-de-France (1 496) et le Grand Est (1 335). À l'inverse, les effectifs restent très faibles dans plusieurs territoires d'outre-mer et en Corse : 37 diététiciens en Guyane, 15 à Mayotte, 40 en Martinique, 65 en Guadeloupe et 121 en Corse, d'après le même document. Ces écarts, sans faire l'objet d'une étude dédiée sur l'accès aux soins diététiques par territoire, dessinent une géographie très inégale de l'offre.
Une bascule structurelle vers l'exercice libéral
Au-delà de la croissance globale, la structure même de la profession a changé en une décennie. En 2015, 33 % des diététiciens exerçaient en libéral ou en exercice mixte, 44 % comme salariés hospitaliers et 23 % dans d'autres formes de salariat. Neuf ans plus tard, au 1er janvier 2024, le rapport s'est inversé : 45 % exercent désormais en libéral ou en mixte (7 884 professionnels), contre 31 % en salariat hospitalier (5 341) et 24 % dans d'autres formes de salariat (4 144), toujours selon l'infographie AFDN de février 2025. L'exercice libéral, minoritaire il y a moins de dix ans, est ainsi devenu le mode d'exercice le plus répandu chez les diététiciens.
Cette évolution démographique s'est accompagnée, en 2024, d'un changement de registre administratif : les diététiciens ont basculé du répertoire ADELI vers le Répertoire partagé des professionnels de santé (RPPS), un référentiel plus complet destiné, à terme, à un suivi statistique plus fin de la profession. Selon une page officielle de l'Agence du Numérique en Santé (esante.gouv.fr), mise à jour le 25 juillet 2025, cette bascule pour les diététiciens, aux côtés des psychomotriciens et des ergothérapeutes, a eu lieu le 13 mars 2024 — une date confirmée indépendamment par deux actualités publiées par l'AFDN elle-même sur son propre site.
Formation continue : une obligation qui ne s'applique pas aux diététiciens
C'est sur le terrain de la formation continue que se niche le paradoxe le plus notable. Le développement professionnel continu, ou DPC, désigne le dispositif qui encadre, depuis la loi du 21 juillet 2009 dite « Hôpital, patients, santé et territoires » et sa mise en œuvre effective à partir de 2013, l'obligation faite à la plupart des professionnels de santé de maintenir et d'actualiser leurs compétences tout au long de leur carrière, sous le contrôle et avec le financement de l'Agence nationale du développement professionnel continu (ANDPC). Or l'article L4371-1 du code de la santé publique, qui définit la profession de diététicien depuis la loi n° 2007-127 du 30 janvier 2007, ne prévoit aucune obligation de ce type.
Ce constat est confirmé explicitement par l'administration elle-même. Une page institutionnelle de l'Agence régionale de santé (ARS) Nouvelle-Aquitaine consacrée au DPC, mise à jour le 2 juillet 2025, l'indique noir sur blanc : « il n'existe pas d'obligation réglementaire de DPC pour les autres professions liées à la santé comme par exemple les prothésistes dentaires, les conseillers en génétique, les psychologues, les diététiciens-nutritionnistes... ». Les diététiciens ne figurent en effet pas dans la liste des professions soumises au DPC obligatoire financé par l'ANDPC, qui regroupe notamment les infirmiers, les masseurs-kinésithérapeutes, les orthophonistes, les orthoptistes, les pédicures-podologues, les ergothérapeutes, les psychomotriciens, les manipulateurs d'électroradiologie médicale, les techniciens de laboratoire médical, les audioprothésistes, les opticiens-lunetiers, les prothésistes et orthésistes, les aides-soignants et les auxiliaires de puériculture.
Contrairement à une idée reçue, largement répandue jusque dans une partie de la littérature professionnelle, qui présente le DPC comme une obligation générale « depuis 2013 pour tous les professionnels de santé », les diététiciens en sont donc explicitement exclus faute d'inscription dans cette liste réglementaire — une situation partagée, entre autres, avec les psychologues.
Des orientations de formation existent, mais hors du circuit obligatoire
Le paradoxe est d'autant plus net que des orientations de formation continue spécifiquement destinées aux diététiciens existent bel et bien, sans pour autant s'accompagner d'une obligation ni d'un financement par l'ANDPC. Un arrêté du 7 septembre 2022, publié au Journal officiel du 9 septembre 2022 et définissant les orientations pluriannuelles prioritaires de DPC pour la période 2023-2025, comporte ainsi, dans sa section consacrée aux métiers de la rééducation, deux orientations expressément fléchées vers les diététiciens : l'orientation n° 187, « Prise en charge de la nutrition artificielle », et l'orientation n° 188, « Prise en charge nutritionnelle des patients atteints de cancer ». Ces orientations existent donc dans le texte réglementaire, sans que la profession soit pour autant assujettie au dispositif de DPC obligatoire qui, pour d'autres professions, conditionne et finance leur mise en œuvre concrète.
En pratique, faute de convention avec l'ANDPC, c'est un autre dispositif qui finance l'essentiel de la formation continue des diététiciens libéraux : le Fonds interprofessionnel de formation des professionnels libéraux (FIF-PL), agréé par un arrêté ministériel du 17 mars 1993 à l'initiative de l'Union nationale des professions libérales (UNAPL). Selon une fiche d'information officielle de l'AFDN, rédigée en juillet 2024 et validée par son conseil d'administration le 15 octobre 2024, l'AFDN siège au conseil de gestion de ce fonds aux côtés de 65 autres organisations professionnelles représentatives. Le document précise que le budget alloué à chaque diététicien libéral par le FIF-PL était plafonné, en 2024, à 300 euros par an (à raison de 150 euros par jour de formation, dans la limite de deux jours), un montant que l'AFDN qualifie elle-même de « faible » et qui « limite le nombre de thèmes proposés ». Depuis le 1er janvier 2022, seules les formations dispensées par des organismes certifiés Qualiopi sont éligibles à cette prise en charge.
La fiche AFDN rappelle, en creux, que la formation continue reste avant tout affaire d'engagement individuel : « chaque diététicien nutritionniste doit assurer la mise à jour de ses connaissances et participer pour cela à des actions de formation continue », une formulation qui relève de l'incitation professionnelle plutôt que de la contrainte légale. L'AFDN, elle-même organisme de formation certifié Qualiopi, indique avoir formé environ 250 diététiciens en 2023, à travers 15 sessions organisées à son siège parisien, quatre sessions en région et deux en visioconférence, sur des thématiques allant des troubles de la déglutition à l'alimentation contrôlée en FODMAP, selon une actualité publiée sur son site le 22 mars 2024.
Un cadre réglementaire du DPC en cours de réexamen
Ce paysage pourrait évoluer dans les prochaines années. Un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS), publié le 12 mars 2025 et consacré à l'avenir de l'ANDPC, recommande de supprimer l'obligation de DPC pour les professions dotées d'un ordre professionnel — soit plus de la moitié des professions de santé concernées aujourd'hui — au profit d'un dispositif de certification périodique, tout en évoquant le maintien possible, « pour tout ou partie », de l'obligation de DPC pour les professions qui n'ont pas d'ordre. Les diététiciens, qui ne disposent pas d'ordre professionnel, relèvent précisément de cette seconde catégorie évoquée par le rapport, sans toutefois que celui-ci les cite nommément ni ne tranche leur cas particulier. Aucune prise de position publique de l'AFDN sur ce rapport n'a par ailleurs été identifiée à ce jour, ce qui invite à suivre ce dossier avec prudence plutôt qu'à anticiper une réforme dont le contenu précis, pour cette profession, reste incertain.
Deux dynamiques difficiles à concilier
Ces deux constats — une profession en croissance démographique rapide et de plus en plus tournée vers l'exercice libéral d'un côté, un cadre de formation continue non obligatoire et financé de façon marginale de l'autre — dessinent une tension propre aux professions de santé sans ordre professionnel, dont le développement des effectifs n'a pas nécessairement été accompagné, sur le plan réglementaire, par un renforcement équivalent des obligations et des moyens de formation continue. Cette situation ne préjuge en rien de la qualité de la pratique individuelle des diététiciens en exercice, dont beaucoup suivent des formations sur une base volontaire ; elle relève d'un simple constat sur l'architecture réglementaire de la profession, distinct de toute appréciation sur l'intérêt ou l'efficacité d'un suivi diététique pour une personne donnée, qui reste affaire de choix individuel et, le cas échéant, d'avis médical.