En mai 2026, un dossier consacré à la vigilance sanitaire française sur les compléments alimentaires avait détaillé la montée en puissance de la nutrivigilance de l'Anses et les premiers résultats d'une enquête de la DGCCRF menée en 2023. Depuis, un autre chantier, resté plus discret, a progressé à l'échelle européenne : celui d'une cartographie commune des substances à risque contenues dans les compléments alimentaires, engagée par l'Anses et l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) dès 2023-2024. Deux ans plus tard, ce chantier a produit ses premiers résultats concrets, et un second chantier européen, mené en parallèle par les chefs des agences de sécurité alimentaire, a débouché sur une liste de plus d'une centaine de substances jugées à surveiller.

Un projet piloté par l'Anses, lancé fin 2023

Selon une présentation officielle de l'Efsa consacrée à ce projet, baptisé « identification des risques émergents associés aux compléments alimentaires, autres que les vitamines et minéraux », les travaux ont démarré par une réunion initiale tenue le 23 avril 2024, dans la continuité d'une convention entre l'Anses et l'Efsa signée le 24 mai de la même année. Le projet, organisé dans le cadre des « activités sur mesure » des points focaux de l'Efsa, est coordonné par l'Anses, avec la participation active des autorités de sécurité alimentaire de l'Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de l'Irlande, de la Belgique et du Danemark, et le statut d'observateur accordé à la Suède et à la Lettonie. Selon la fiche de suivi des projets européens publiée par l'Anses elle-même, ce chantier s'est étalé sur la période 2024-2026, financé par l'Efsa.

Deux axes de travail structurent le projet. Le premier consiste à recenser les dispositifs de nutrivigilance existant en Europe et au-delà, afin de croiser les signalements d'effets indésirables liés à la consommation de compléments alimentaires. Le second s'appuie sur le compendium des plantes de l'Efsa pour repérer, parmi les substances végétales dont la toxicité est présumée mais non démontrée expérimentalement, celles qui sont effectivement utilisées dans des compléments alimentaires commercialisés en Europe, et à quel niveau de dose.

Six ingrédients et trois substances de plantes pointés du doigt

C'est en juillet 2026 que ce travail a débouché sur son rapport final, publié dans la revue scientifique de l'Efsa sous la signature de Dopter et de ses coauteurs, associant les agences françaises, belges, danoises, néerlandaises, italiennes, portugaises et irlandaises engagées dans le projet. Selon les éléments de ce rapport relayés dans la littérature scientifique, le volet consacré à la vigilance a identifié six ingrédients considérés comme des sources possibles de risques émergents : une bactérie probiotique du genre Bifidobacterium, deux plantes utilisées en phytothérapie asiatique et africaine (le coleus, Plectranthus barbatus, et le guggul, Commiphora mukul), une plante utilisée en médecine traditionnelle chinoise pour ses effets sur la mémoire (la lycopode dentée, Huperzia serrata), le radis noir (Raphanus sativus) et le ginseng (Panax ginseng), pourtant l'une des plantes les plus consommées au monde sous forme de complément.

Le second volet, centré sur les substances végétales, a mis en évidence trois composés largement présents dans les compléments à base de plantes actuellement commercialisés : le furfural, l'émodine et la chrysophanol — des composés que l'on retrouve notamment dans des plantes à visée laxative ou « détox ». Le rapport souligne, selon la même source, que des données complémentaires restent nécessaires pour affiner l'exposition réelle des consommateurs européens à ces substances et pour caractériser précisément le risque qu'elles représentent, ce qui distingue un signal de vigilance méritant surveillance d'une preuve de dangerosité établie.

Cette identification de risques émergents ne constitue ni une interdiction ni une mise en garde sanitaire officielle : elle vise à orienter les priorités de recherche et d'évaluation des autorités, pas à qualifier ces produits de dangereux pour le consommateur qui en ferait un usage courant.

Une liste distincte et plus contraignante : 117 substances repérées par les chefs d'agences européens

Parallèlement à ce travail piloté par l'Anses, un autre organe européen a produit, dès juin 2024, un résultat plus directement porteur de conséquences réglementaires. Selon une publication du site officiel de la sécurité alimentaire du Luxembourg datée du 19 septembre 2024, les chefs des autorités européennes de sécurité alimentaire — le comité informel dit « Heads of Food Safety Agencies » (HoA), qui réunit les pays de l'Union européenne ainsi que l'Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse — ont adopté à l'unanimité, lors d'une réunion tenue à Bruxelles le 6 juin 2024, une liste de substances jugées critiques pour les compléments alimentaires. Cette liste s'appuie sur les travaux d'un groupe de travail dédié, actif depuis 2020 sous présidence allemande puis co-présidence néerlandaise à partir de 2022, auquel ont participé activement vingt-six pays européens.

Ce groupe de travail a recensé 117 substances susceptibles de présenter un risque pour la santé en raison de leurs propriétés potentiellement dangereuses, en particulier lorsqu'elles sont consommées sous forme concentrée — précisément le mode d'ingestion propre aux compléments alimentaires. Parmi ces 117 substances, le rapport du groupe de travail en distingue douze qu'il juge prioritaires pour faire l'objet d'une réglementation juridiquement contraignante à l'échelle européenne. Selon ce même rapport, la Commission européenne devrait charger l'Efsa d'évaluer ces douze substances en particulier ; si l'agence confirme les conclusions du groupe de travail, la Commission pourrait alors limiter ou interdire leur usage en les inscrivant à l'annexe III du règlement (CE) n° 1925/2006, qui encadre l'ajout de vitamines, de minéraux et d'autres substances aux denrées alimentaires. Pour les 105 substances restantes, le groupe de travail recommande d'autres pistes réglementaires, notamment leur inscription au catalogue européen des « novel foods » (nouveaux aliments), une voie qui impose elle aussi une autorisation préalable avant toute mise sur le marché.

Sur le terrain, une première procédure déjà bien avancée : le cas de la berbérine

Deux ans après l'adoption de cette liste, la mécanique réglementaire qu'elle est censée alimenter commence à produire des résultats concrets, au moins pour une substance. Selon un article publié le 1er avril 2026 par le cabinet de conseil réglementaire Cehtra, la Commission européenne a activé, sur la base d'un avis de l'Anses remontant à 2019, la procédure prévue par l'article 8, paragraphe 2, du règlement 1925/2006, et a chargé l'Efsa d'évaluer la sécurité des préparations végétales contenant de la berbérine et des protoberbérines apparentées — des alcaloïdes présents dans treize espèces ou parties de plantes différentes, dont l'épine-vinette (Berberis vulgaris) ou l'hydrastis du Canada, utilisées dans des compléments à visée métabolique portant sur la glycémie, les lipides ou le poids corporel. En janvier 2026, le panel Nutrition, nouveaux aliments et allergènes de l'Efsa a validé un projet d'avis de 195 pages, soumis depuis à consultation publique, qui doit déterminer s'il existe un lien entre la consommation de ces préparations et des effets indésirables déjà signalés par l'Anses en 2019 — troubles gastro-intestinaux, hypoglycémie, hypotension, interactions médicamenteuses — et s'il est possible de fixer un apport journalier sans risque pour la population générale et pour des groupes plus vulnérables.

Cette procédure sur la berbérine n'est pas isolée. Selon un état des lieux publié le 7 janvier 2026 par le média professionnel spécialisé NutrIngredients, plusieurs autres dossiers ouverts au titre de ce même article 8 doivent aboutir à des décisions au cours de l'année 2026, notamment ceux portant sur le fenouil, sur l'acide hydroxycitrique — la substance active du Garcinia cambogia, plante par ailleurs interdite en France en avril 2025 comme le rapportait le dossier de mai 2026 — et sur les catéchines du thé vert, pour lesquelles les mêmes observateurs anticipent des restrictions sévères, voire une interdiction des extraits les plus riches en EGCG. Un point d'étape publié le 17 juillet 2026 par ce même média confirme que d'autres substances restent sous surveillance réglementaire active à la mi-2026, parmi lesquelles la monacoline K du riz de levure rouge, l'ashwagandha, le CBD, la caféine ou le bêta-NMN, un composé apparenté à la vitamine B3 vendu comme anti-âge.

La doctrine d'évaluation elle-même remise à plat

Au-delà de ces dossiers substance par substance, l'Efsa a engagé en 2026 une révision plus large de sa méthode d'évaluation des plantes. Selon le média spécialisé FoodTimes, qui a consacré un article le 17 juin 2026 à cette réforme, l'agence européenne a rouvert son cadre de référence pour l'évaluation des plantes et préparations végétales, avec l'objectif de fusionner trois documents existants en une doctrine unique, transversale, couvrant l'ensemble de la chaîne alimentaire et de l'alimentation animale. Une consultation publique s'est tenue du 8 juin au 3 août 2026, un groupe de travail dédié devant démarrer la rédaction de cette nouvelle doctrine au troisième trimestre 2026, pour une publication visée fin 2027. L'enjeu, selon cet article, tient en une tension : protéger les consommateurs sans exiger, pour des plantes à l'usage traditionnel ancien, un niveau de preuve comparable à celui exigé pour un médicament — une tension que la notion de « présomption qualifiée de sécurité », reconnaissant l'historique d'usage traditionnel de certaines plantes, doit contribuer à résoudre.

Ce que cela change, et ce que cela ne change pas encore, pour les praticiens et le public

Pour les professionnels du paramédical et du bien-être — diététiciens-nutritionnistes, naturopathes, micronutritionnistes — qui orientent leurs patients ou clients vers des compléments alimentaires à base de plantes, ces différents chantiers européens dessinent un mouvement de fond plutôt qu'une rupture immédiate. Aucune des 117 substances identifiées par le groupe de travail des chefs d'agences n'est, à ce stade, interdite en tant que telle par une décision européenne contraignante : seule une poignée de dossiers, comme celui de la berbérine, ont franchi l'étape d'un projet d'avis scientifique de l'Efsa, et la procédure qui doit conduire, le cas échéant, à une inscription à l'annexe III du règlement de 2006 reste longue, avec des échéances qui s'étalent au mieux jusqu'à 2027 pour la doctrine générale. De la même manière, le rapport Anses-Efsa de juillet 2026 sur les six ingrédients et les trois substances de plantes identifiés relève d'un exercice de repérage des signaux, destiné à orienter de futures évaluations, et non d'une alerte sanitaire immédiate comparable à celle qui avait conduit, en avril 2025, à l'interdiction du Garcinia cambogia sur la base d'un lien déjà objectivé par des dizaines de cas de nutrivigilance.

Cet article rapporte l'état d'avancement de plusieurs procédures européennes en cours, telles que documentées par l'Efsa, l'Anses, les autorités luxembourgeoises et des publications professionnelles spécialisées ; il ne constitue ni un avis médical ni une recommandation de consommation ou d'évitement d'un produit ou d'une substance en particulier. Les procédures décrites peuvent encore évoluer, être amendées ou ne pas aboutir dans les délais actuellement anticipés par les sources citées. Toute question relative à la pertinence, à la sécurité ou aux interactions d'un complément alimentaire à base de plantes avec un traitement en cours relève d'un échange avec un professionnel de santé, seul habilité à évaluer une situation individuelle.