Longtemps cantonnés à la rééducation des troubles de la vision sur prescription médicale, les orthoptistes ont vu leur champ de compétences s'élargir de façon spectaculaire depuis 2022. Consultation sans ordonnance, prescription de premiers verres correcteurs, dépistage précoce chez le jeune enfant : une série de textes réglementaires a fait de cette profession paramédicale, jusque-là peu connue du grand public en dehors du cabinet d'ophtalmologie, un rouage central de la réponse à la pénurie de médecins spécialistes de la vue. Cinq ans plus tard, la réforme s'est prolongée jusque dans la formation initiale et l'encadrement des centres de santé, tandis que les premiers indicateurs commencent à mesurer son effet réel sur les délais de rendez-vous — avec des résultats plus nuancés qu'il n'y paraît.

2022 : la loi ouvre l'accès direct et la primo-prescription

Le tournant remonte à l'article 68 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2022. Pris pour son application, le décret n° 2022-691 du 26 avril 2022, publié au Journal officiel le 27 avril 2022, autorise pour la première fois les orthoptistes à réaliser un bilan visuel et à proposer une prescription de verres correcteurs ou de lentilles souples, sans passage préalable chez un médecin, pour les patients âgés de 16 à 42 ans ne présentant pas de contre-indication. Le texte encadre strictement cette nouvelle prérogative : pour un porteur de lunettes déjà équipé, le dernier examen ophtalmologique doit dater de moins de cinq ans ; pour un porteur de lentilles, de moins de trois ans. Au-delà de certains seuils de correction (trois dioptries pour la myopie ou l'hypermétropie, une dioptrie pour l'astigmatisme), le patient doit être réorienté vers un ophtalmologiste. Le même décret élargit le rôle des orthoptistes au dépistage précoce chez le nourrisson et le jeune enfant, avec des examens ciblés sur l'amblyopie entre 9 et 15 mois, puis sur les troubles de la réfraction entre 30 mois et 5 ans.

2023 : un arrêté vient préciser les limites de la primo-prescription

Le décret de 2022 renvoyait à un texte d'application pour fixer la liste précise des contre-indications empêchant un orthoptiste de prescrire directement. C'est chose faite avec l'arrêté du 25 janvier 2023, publié au Journal officiel du 31 janvier 2023 et entré en vigueur le 1er février 2023, qui détaille trois catégories de situations imposant une réorientation vers un médecin : les pathologies ophtalmiques (glaucome, DMLA, rétinopathie diabétique, cataracte, strabisme récent, anisométropie importante…), les affections générales susceptibles d'avoir un retentissement oculaire (diabète, maladies auto-immunes, hypertension mal contrôlée, VIH, atteintes neurologiques) et les traitements au long cours à risque oculaire (corticoïdes, antipaludéens, atropiniques, chimiothérapies). Le texte prévoit qu'en cas de doute sur une situation non couverte par ces listes, l'orthoptiste réoriente systématiquement son patient vers un ophtalmologiste. Selon Vidal.fr, qui a détaillé le dispositif en mars 2023, cette clarification réglementaire était attendue par la profession pour sécuriser juridiquement une pratique jusque-là seulement esquissée par la loi.

Dès avril 2023, les deux syndicats représentatifs des professions concernées, le Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF) et le Syndicat national autonome des orthoptistes (SNAO), ont publié un communiqué commun consacré à la coordination du parcours de soins visuels, notamment autour de la téléconsultation et de la télésurveillance. Ce texte, signé le 12 avril 2023, traduit une acceptation par les deux professions d'un exercice davantage partagé, chacune dans les limites de sa formation et de ses compétences propres — une ligne que le SNOF a réaffirmée à plusieurs reprises en appelant à mieux formaliser les règles professionnelles encadrant orthoptistes et opticiens.

2024 : un tour de vis sur les centres de santé ophtalmologiques

La montée en charge de l'accès direct s'est accompagnée d'une vigilance accrue sur un maillon particulier du parcours : les centres de santé pluriprofessionnels proposant des activités dentaires et ophtalmologiques, deux secteurs explicitement visés par le décret n° 2024-568 du 20 juin 2024 comme concentrant l'essentiel des signalements de pratiques problématiques — volumes d'actes élevés, gouvernance parfois opaque de structures à but commercial, tension entre rentabilité et qualité du suivi des patients. Le texte durcit sensiblement l'encadrement de ces structures : agrément préalable désormais obligatoire pour exercer une activité d'ophtalmologie ou d'orthoptie en centre de santé, dossier de demande d'agrément renforcé auprès de l'agence régionale de santé — incluant un projet de santé détaillé et les déclarations d'intérêts de l'ensemble des membres de l'organe dirigeant —, obligation de certification des comptes par un commissaire aux comptes au-delà de 153 000 euros de recettes annuelles, et mise en place d'une commission médicale ou dentaire associant l'ensemble du personnel médical et paramédical du centre, hors le représentant légal de la structure gestionnaire. Dans un communiqué publié le 26 juin 2024, le SNAO a salué ce texte comme « une avancée significative vers une plus grande transparence », tout en le jugeant « insuffisamment audacieux » : le syndicat regrette notamment la facilité avec laquelle un centre sanctionné peut se réinstaller sous une autre forme, et appelle à des critères d'agrément moins permissifs pour empêcher tout contournement.

2025 : la formation initiale rattrape l'évolution du métier

Les nouvelles prérogatives cliniques, conjuguées à une informatisation croissante du parcours de soins, ont fini par rejaillir sur le cursus menant au certificat de capacité d'orthoptiste. L'arrêté du 1er août 2025, publié au Journal officiel du 21 août 2025 et applicable dès la rentrée universitaire 2025-2026, modifie le référentiel de formation sans en changer le volume horaire global (968 heures), mais en redistribuant les enseignements. La principale nouveauté est la création d'une unité d'enseignement intitulée « Compétences de base en santé numérique » (UE33), consacrée aux données de santé, à la cybersécurité, aux outils numériques professionnels et à la télésanté — un ajout que L'Officiel des Métiers relie explicitement, dans son analyse publiée le 21 août 2025, à l'élargissement du champ d'exercice engagé depuis 2022. Le texte modifie également la gouvernance administrative des études, désormais organisées par les universités accréditées sur décision du seul ministère chargé de l'enseignement supérieur, alors qu'un arrêté conjoint avec le ministère de la santé était auparavant nécessaire.

Ce que mesurent les premiers indicateurs d'accès aux soins

Cinq ans après le lancement de la réforme, quel effet sur l'accès effectif aux soins visuels ? Deux indicateurs, de sens contraire, permettent de nuancer le tableau. D'un côté, la démographie des ophtalmologistes reste fragile sur le plan territorial : selon une analyse publiée le 7 avril 2025 par le site spécialisé BienVu, 55 départements français étaient encore, en 2025, en situation de sous-démographie ophtalmologique, dont 9 en quasi-désert médical avec moins de trois praticiens pour 100 000 habitants, et 4 départements particulièrement touchés (Mayotte, le Lot, la Creuse et la Haute-Saône). De l'autre, le troisième baromètre de l'accès aux soins publié par la Fédération hospitalière de France (FHF) avec Ipsos, le 17 mars 2026, constate que l'ophtalmologie est la seule spécialité pour laquelle le délai moyen de rendez-vous s'est réduit depuis 2019, passant de trois mois et une semaine à deux mois et trois semaines. La FHF attribue explicitement cette amélioration à la montée en compétences des orthoptistes depuis 2022 — prescription de verres correcteurs et renouvellement de lentilles sans ordonnance préalable, dépistage de certains troubles visuels chez l'enfant, réalisation d'examens complémentaires auparavant réservés aux ophtalmologistes — ainsi qu'à une légère hausse du nombre de médecins ophtalmologistes en exercice sur la période récente. Le baromètre souligne toutefois que cette embellie reste isolée : dans le même temps, les délais se sont nettement dégradés pour la médecine générale, la dermatologie ou d'autres spécialités.

Une évolution encadrée, pas une autonomie totale

Il serait toutefois excessif de parler d'autonomie complète des orthoptistes vis-à-vis des ophtalmologistes. Chacun des textes examinés ici maintient des garde-fous précis : tranche d'âge limitée (16 à 42 ans) pour la primo-prescription, obligation de réexamen ophtalmologique périodique pour les porteurs de lunettes ou de lentilles, liste détaillée de contre-indications imposant une réorientation vers un médecin, et seuils de correction (trois dioptries en myopie ou hypermétropie, une dioptrie en astigmatisme) au-delà desquels la main revient à l'ophtalmologiste. La coordination entre les deux professions, formalisée dès avril 2023 par le communiqué commun SNOF-SNAO autour de la téléconsultation et de la télésurveillance, reste explicitement présentée par les deux syndicats comme la condition de sécurité du dispositif plutôt que comme une simple répartition de la charge de travail entre professionnels.

Pour les patients, cette évolution se traduit avant tout par un raccourcissement possible du parcours pour un renouvellement de correction simple chez un adulte jeune sans antécédent particulier, ou pour un dépistage précoce chez le nourrisson et le jeune enfant — non par un renoncement à l'expertise médicale en cas de pathologie oculaire ou de situation à risque. Comme le rappellent les textes eux-mêmes, toute situation ambiguë ou tout signe d'alerte (baisse brutale de la vision, douleur oculaire, antécédent familial de maladie oculaire, pathologie générale associée susceptible de retentissement sur la vue) continue de relever d'une consultation ophtalmologique, et non d'un bilan orthoptique en accès direct. Cette distinction, au cœur de chacun des textes réglementaires publiés depuis 2022, est ce qui permet à la profession d'orthoptiste d'élargir son champ d'action tout en restant, par construction, une profession de santé exerçant sous conditions et non un substitut généraliste à l'ophtalmologiste.