Depuis la publication, en mai 2023, d'un rapport sévère de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur la formation des ostéopathes, la profession attend une réforme de fond de son cadre réglementaire. Entre septembre 2025 et juin 2026, plusieurs épisodes sont venus rythmer ce dossier resté en grande partie en suspens : une nouvelle prorogation administrative, un projet d'autorité de régulation qui peine à avancer, une prise de position gouvernementale sur le statut de la profession, et une alerte budgétaire qui a mobilisé une partie du Parlement.
Une réforme des agréments toujours repoussée
Le 5 septembre 2025, un décret publié au Journal officiel (décret n° 2025-899) a prorogé jusqu'au 1er septembre 2028 les agréments des établissements de formation en ostéopathie arrivant normalement à échéance en 2026 et 2027. Cette mesure, purement administrative, ne modifie ni les critères d'agrément ni le contenu des formations : elle vise, selon les organisations professionnelles, à laisser le temps aux discussions engagées par les pouvoirs publics d'aboutir avant toute nouvelle campagne d'évaluation des écoles.
Interrogé par L'Étudiant le 30 octobre 2025, le président du Syndicat français des ostéopathes (SFDO), Philippe Sterlingot, a résumé les difficultés du dossier par une formule : « on en est à quatre ministres en deux ans », pointant l'instabilité gouvernementale comme frein principal à toute avancée réglementaire. Le même article rappelle que la France affiche la densité d'ostéopathes la plus élevée au monde — entre 42 et 53 praticiens pour 100 000 habitants selon les chiffres cités — et la plus forte progression de leurs effectifs, un phénomène associé à une précarisation croissante des jeunes diplômés. Philippe Le Mentec, pour l'association Ostéopathes de France, s'est dit pour sa part « dans l'expectative » et « vigilant » quant à la suite donnée aux discussions, évoquant un chantier qui « durera au minimum plusieurs mois ».
Le projet d'autorité publique indépendante, entre espoir et enlisement
Au cœur des discussions engagées avec le ministère de la Santé figure un projet de création d'une autorité publique indépendante (API) chargée de réguler la formation et l'exercice des ostéopathes — et, selon les versions du projet, des chiropracteurs. L'Union professionnelle des ostéopathes (UPO) avait transmis dès mai 2024 une proposition détaillée en ce sens au ministère, l'API devant notamment exercer un contrôle renforcé sur les établissements de formation, tenir un registre des praticiens, définir des règles déontologiques et encadrer la formation continue.
Une concertation portée par la Direction générale de l'offre de soins (DGOS) s'est ouverte en 2025 avec, selon la feuille de route annoncée, des groupes de travail thématiques devant se réunir jusqu'au printemps 2026 en vue de l'adoption d'un texte de loi permettant l'installation effective de l'API avant mars 2027. Le 9 avril 2026, quatre organisations représentant environ 4 000 professionnels et 3 500 étudiants — l'Association française de chiropraxie (AFC), Ostéopathes de France (AFO), le SFDO et l'UPO — ont publié un communiqué commun demandant à être reçues par le directeur général de l'offre de soins et mettant en garde contre le risque d'une « réforme a minima » qui se limiterait à des ajustements techniques sans créer d'organe de régulation véritablement indépendant.
Mais fin mai 2026, le constat dressé par plusieurs responsables syndicaux était nettement moins optimiste. Selon un article publié le 27 mai 2026, le processus de concertation engagé en 2025 est désormais « au point mort » : Dominique Blanc, président d'Ostéopathes de France, rapporte que lors d'une rencontre en décembre 2025 avec les conseillers de la ministre de la Santé, il lui a été signifié que ce dossier ne constituait pas une priorité de l'agenda ministériel. Les organisations elles-mêmes ne sont pas unanimes sur la forme que devrait prendre cette régulation : le SFDO plaide pour une autorité qui « évaluerait concrètement le contenu des formations » et les harmoniserait, tandis qu'Ostéopathes de France insiste pour que « la gouvernance de l'API soit faite par les professionnels, pour les professionnels, et pas par une administration ». De son côté, le Registre des ostéopathes de France réclame plutôt un statut de « professionnels de santé réglementés ». L'Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, qui suit également ce dossier, s'oppose fermement à toute évolution de ce type, estimant que l'ostéopathie repose en partie sur des « concepts qui ne reposent pas sur des bases scientifiques établies ».
Le gouvernement ferme la porte au statut de profession de santé
Le débat sur la nature même du statut de l'ostéopathie a également été tranché, au moins temporairement, par deux réponses ministérielles publiées le même jour au Sénat. Interrogé par la sénatrice Brigitte Micouleau (question publiée le 12 juin 2025) puis par le sénateur Didier Marie (question publiée le 29 mai 2025) sur l'opportunité de reconnaître l'ostéopathie comme une profession de santé à part entière — l'un des deux parlementaires rappelant que plus de la moitié des Français ont consulté un ostéopathe au cours des cinq dernières années — le gouvernement a répondu le 23 avril 2026 dans des termes quasiment identiques aux deux textes. Il y rappelle que l'ostéopathie bénéficie, depuis la loi de 2002, d'un titre réglementé conditionné à un diplôme délivré par un établissement agréé, mais refuse d'aller plus loin : selon la réponse ministérielle, « l'ostéopathie regroupe aujourd'hui un ensemble de pratiques diverses », ce qui rend difficile d'en donner une définition consensuelle et d'en déterminer un champ d'application scientifiquement stabilisé. Le gouvernement dit envisager des améliorations de l'encadrement existant, sans accorder pour autant le statut de profession de santé — la voie, notamment, vers un ordre professionnel ou un accès facilité à certains actes médicaux.
L'alerte du PLFSS 2026 sur le remboursement des soins
Un autre front s'est ouvert à l'automne 2025 autour du financement des soins d'ostéopathie par les complémentaires santé. Selon le SFDO, qui en a détaillé le déroulé le 10 novembre 2025, le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2026 envisageait, sur recommandation d'un rapport sénatorial puis d'un rapport conjoint de trois hautes instances, d'exclure l'ostéopathie du panier de soins couvert par les contrats de complémentaire santé dits « responsables et solidaires » — des contrats qui représentent, selon l'organisation, environ 96 % de l'ensemble des contrats de complémentaire santé souscrits en France. Une telle mesure aurait mécaniquement réduit, pour l'essentiel des assurés, la prise en charge des séances d'ostéopathie par leur mutuelle.
Face à cette perspective, le SFDO et d'autres organisations socio-professionnelles ont mené des actions de sensibilisation auprès des parlementaires, aboutissant selon le syndicat au dépôt d'une dizaine de questions écrites de députés et sénateurs interpellant le gouvernement sur les conséquences d'un tel déremboursement. La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a alors indiqué devant le Sénat ne pas envisager de mesure spécifique concernant l'ostéopathie dans le PLFSS 2026. Une dizaine de députés ont par ailleurs déposé à l'Assemblée nationale un amendement visant à sécuriser dans le code de la sécurité sociale la place de l'ostéopathie dans les garanties des contrats responsables ; l'amendement a finalement été retiré ou n'a pas été examiné, la procédure accélérée d'examen du PLFSS ayant limité le temps parlementaire disponible, mais sa présentation a été présentée par le SFDO comme une forme de reconnaissance politique inédite de la profession. Le syndicat dit toutefois rester vigilant, la question du remboursement pouvant resurgir par voie d'amendement sénatorial ou de décret ultérieur.
Refus du statut d'« auxiliaire médical » et nouveaux contentieux
Le dossier s'est encore enrichi début 2026. Le 7 mai 2026, selon un compte rendu publié le 25 juin 2026, les deux syndicats Ostéopathes de France et SFDO se sont réunis à Paris pour arrêter une stratégie commune sur l'avenir professionnel de la discipline. Les deux organisations y ont rejeté à l'unanimité l'hypothèse, un temps évoquée dans les discussions avec l'administration, d'un classement des ostéopathes dans la catégorie des « auxiliaires médicaux » — statut qui impliquerait, selon elles, une prescription ou une supervision médicale préalable incompatible avec l'exercice actuel de la profession, considérée par les syndicats comme une profession libérale autonome. Elles ont réaffirmé leur préférence pour la création d'une autorité publique indépendante, présentée comme une alternative à un ordre professionnel classique. Le même compte rendu fait état d'un soutien apporté par Ostéopathes de France à un contentieux porté par le SFDO devant le tribunal administratif de Rennes, portant sur les conditions de partage de locaux entre un médecin et un ostéopathe — signe que les tensions entre professions se rejouent aussi sur le terrain judiciaire local, en parallèle des discussions nationales.
Une situation qui devrait rester incertaine
Au terme de cette séquence d'un an, aucune des deux grandes revendications portées par les organisations d'ostéopathes — la création d'une autorité de régulation indépendante et la reconnaissance d'un statut de profession de santé — n'a abouti. Le calendrier gouvernemental initial, qui visait l'adoption d'un texte de loi avant mars 2027, apparaît compromis par l'instabilité ministérielle et l'absence de priorité affichée par l'exécutif sur ce dossier, selon les témoignages syndicaux recueillis en mai 2026. Les prochaines échéances à surveiller sont l'issue de la concertation DGOS, une éventuelle nouvelle campagne d'agrément des écoles à l'approche de 2028, et le sort du contentieux rennais.
Ces tractations concernent le statut administratif et le financement de la profession ; elles ne constituent en rien une évaluation de l'efficacité clinique de l'ostéopathie, dont le champ d'application scientifique reste, selon les propres termes du ministère de la Santé, difficile à circonscrire de façon consensuelle. Les patients souhaitant consulter un ostéopathe sont invités, comme le rappellent les autorités sanitaires pour l'ensemble des pratiques de soin non conventionnelles, à vérifier que le professionnel a suivi une formation dans un établissement agréé et à ne pas substituer cette consultation à un suivi médical lorsque celui-ci est nécessaire.