Sur Paralib comme dans le reste de l'annuaire des professions de santé, les pédicures-podologues occupent une place à part : professionnels de santé à part entière, inscrits à un ordre, mais souvent perçus comme de simples spécialistes du soin de confort. Un texte voté il y a trois ans a pourtant redessiné en profondeur ce qu'ils peuvent faire seuls, sans passer par un médecin. Une réforme dont les suites, jusqu'à un couac administratif révélé au printemps 2026, montrent à quel point le passage du droit à la pratique reste heurté.
Une loi votée pour désengorger le parcours de soins
Le 19 mai 2023 est promulguée la loi n° 2023-379 « portant amélioration de l'accès aux soins par la confiance aux professionnels de santé », publiée au Journal officiel le lendemain, selon le texte consultable sur Légifrance. Portée par la députée Stéphanie Rist, elle est aussitôt surnommée « loi Rist » par les professions concernées, à commencer par l'Ordre national des pédicures-podologues (ONPP) lui-même, qui l'a présentée à ses adhérents sous ce nom dans une note publiée le jour même de sa parution au Journal officiel. Le grand public a surtout retenu de ce texte l'ouverture, encadrée, de l'accès direct aux masseurs-kinésithérapeutes, aux orthophonistes et aux infirmiers en pratique avancée exerçant en structure coordonnée — des mesures déjà largement commentées. Beaucoup moins mise en avant à l'époque, une disposition de la même loi a pourtant changé la donne pour une profession de plus de 15 000 praticiens : les pédicures-podologues.
Prescrire une orthèse sans repasser par le médecin
L'article 11 de la loi modifie l'article L. 4322-1 du code de la santé publique sur deux points précis, selon le texte publié sur Légifrance. D'une part, les pédicures-podologues peuvent désormais prescrire eux-mêmes des orthèses plantaires, « sauf avis contraire du médecin traitant », ainsi que des chaussures thérapeutiques de série. D'autre part, ils peuvent procéder directement à la gradation du risque podologique des patients diabétiques et prescrire, si nécessaire, les séances de soins de prévention adaptées — à charge pour eux de transmettre un compte rendu au médecin traitant et de l'intégrer au dossier médical partagé. Un changement de fond : jusqu'ici, rappelle La Revue du Praticien dans un article du 24 mai 2023, le pédicure-podologue ne pouvait, depuis 2009, que renouveler une prescription médicale d'orthèse plantaire vieille de moins de trois ans ; la primo-prescription restait le monopole du médecin. Désormais, c'est le professionnel qui évalue le pied du patient qui peut, en première intention, décider de l'orthèse la mieux adaptée.
L'ONPP a salué la mesure dès sa parution, la présentant comme un moyen d'« éviter une consultation médicale superflue », de fluidifier le parcours de soins et de faire gagner du temps médical, tout en insistant sur le maintien d'une coordination avec le médecin traitant via le compte rendu obligatoire. L'argument vaut particulièrement pour les patients diabétiques, pour qui l'ancien circuit — consultation chez le médecin pour faire adapter une prescription d'orthèse, puis rendez-vous chez le pédicure-podologue — pouvait retarder une prise en charge dont l'enjeu, la prévention des plaies du pied, est directement lié au risque d'amputation.
L'été 2023 : des caisses prises de court
Sur le papier, la réforme s'applique sans délai. Dans les faits, elle a buté sur l'informatique de l'Assurance maladie. Dans un article publié le 8 septembre 2023, l'ONPP détaille les « difficultés pour la télétransmission » remontées par de nombreux praticiens dès la fin du mois de mai : rejets de facturation, absences de paiement, lots de télétransmission mis en attente dans les CPAM en attendant une mise à jour informatique des systèmes. Le président de l'Ordre indique être intervenu directement auprès de la direction de la Caisse nationale d'assurance maladie pour signaler le blocage ; une résolution technique était attendue, selon ce même article, pour la fin du mois de juillet 2023. L'épisode illustre un phénomène classique des réformes de périmètre de compétences en santé : le texte de loi précède souvent de plusieurs mois la capacité des systèmes d'information de l'Assurance maladie à le traduire en facturation effective, avec pour conséquence directe, pendant cette période, des professionnels non rémunérés pour des actes pourtant désormais légaux.
Le pied diabétique, terrain d'application prioritaire
La nouvelle compétence de gradation du risque podologique s'accompagne, la même année, d'un second mouvement : une revalorisation de la prise en charge des soins de prévention chez les patients diabétiques. Selon un article de la Fédération française des diabétiques publié le 14 septembre 2023, un avenant signé en juillet 2023 permet désormais à tout patient diabétique de bénéficier d'une consultation annuelle chez le pédicure-podologue prise en charge par l'Assurance maladie, sans qu'une ordonnance soit nécessaire pour consulter en première intention. À l'issue de cette consultation, si le patient est classé en grade de risque 2, il peut bénéficier d'un forfait annuel de prévention allant jusqu'à cinq séances remboursées ; en grade 3 sans plaie, jusqu'à six séances ; en grade 3 avec une plaie en cours de cicatrisation, jusqu'à huit séances par an. Un barème directement articulé avec la nouvelle capacité du pédicure-podologue à grader lui-même ce risque, sans devoir d'abord obtenir une prescription médicale pour engager le parcours de prévention.
Fin 2024 : un second avenant pour corriger la mécanique économique
Le mouvement se poursuit un an et demi plus tard sur un tout autre terrain, celui du financement de l'activité elle-même. Le 18 décembre 2024 est signé un avenant n° 6 à la convention nationale organisant les rapports entre les pédicures-podologues libéraux et l'Assurance maladie, entre l'Union nationale des caisses d'assurance maladie (Uncam), la Fédération nationale des podologues (FNP) et l'Union nationale des organismes d'assurance maladie complémentaire (Unocam), entré en vigueur le 11 janvier 2025 à l'issue du délai d'approbation ministérielle. Sa mesure centrale, telle que la présente la Fédération nationale des podologues dans un article publié le 17 avril 2026, consiste à intégrer l'activité liée aux orthèses plantaires — inscrites à la liste des produits et prestations remboursables (LPP), pour un tarif de base de 28,86 euros — dans l'assiette des cotisations sociales des praticiens, afin de mieux refléter leur activité réelle depuis l'entrée en vigueur de la prescription directe en 2023. Concrètement, cette intégration devait s'appliquer à l'activité de l'année 2025, pour une déclaration en 2026, et se traduire par une baisse relative des cotisations sociales dues au regard du volume d'actes réellement effectués.
Avril 2026 : une anomalie qui rappelle la fragilité de la réforme
C'est précisément sur ce point que resurgit, trois ans après la loi Rist, une difficulté de mise en œuvre comparable à celle de l'été 2023. Dans son article du 17 avril 2026, la Fédération nationale des podologues alerte ses adhérents sur une « anomalie majeure » constatée sur les relevés SNIR (système national inter-régimes) 2025 tout juste transmis aux praticiens : l'activité liée aux orthèses plantaires n'y apparaît pas, alors que l'avenant 6 prévoyait explicitement son intégration dans l'assiette de cotisation à compter de cette même année. Conséquence directe pour les praticiens concernés, selon la fédération : des cotisations sociales susceptibles d'être calculées sur une base inexacte, avec un risque d'impact sur leurs droits sociaux. La FNP recommande à chaque pédicure-podologue de contacter sa caisse primaire d'assurance maladie via le service Ameli Pro pour demander une correction de son relevé. Trois ans après l'entrée en vigueur de la loi, l'épisode rappelle que l'extension d'une compétence professionnelle en santé se joue autant dans le texte voté au Parlement que dans la conformité, souvent tardive, des outils de gestion de l'Assurance maladie qui doivent en assurer la traduction financière.
Une profession en expansion
Ces évolutions réglementaires touchent une profession en croissance régulière. Selon les données de démographie professionnelle publiées par l'Ordre national des pédicures-podologues, la France comptait, au 31 décembre 2023, 15 023 pédicures-podologues inscrits au tableau de l'Ordre, dont 14 208 effectivement en activité — très majoritairement en exercice libéral exclusif (14 061 professionnels), le reste se partageant entre salariat exclusif et exercice mixte. L'Ordre y dénombre également 1 912 collaborateurs et 527 remplaçants. Une profession très majoritairement libérale, donc, directement concernée par les mécanismes de facturation et de cotisation sociale au cœur des deux avenants conventionnels de 2023 et 2024.
Ce que cela change concrètement, entre autonomie professionnelle et vigilance
Pour les patients, la portée pratique de ces trois années de réforme tient d'abord à un raccourcissement du parcours : consulter directement un pédicure-podologue, sans ordonnance préalable, pour un bilan du pied — y compris chez les personnes diabétiques, population pour laquelle la détection précoce des lésions constitue un enjeu de santé publique documenté de longue date par les autorités sanitaires. Pour les praticiens, elle représente une reconnaissance de compétences déjà exercées de fait dans de nombreux cabinets, mais dont la formalisation juridique met du temps à se traduire dans les circuits de facturation, comme l'ont montré successivement les blocages de l'été 2023 et l'anomalie signalée au printemps 2026.
Il convient de rappeler que ces évolutions concernent l'exercice professionnel encadré d'une profession de santé réglementée, inscrite à un ordre et soumise à un code de déontologie ; elles ne dispensent pas d'un avis médical en cas de pathologie du pied plus complexe, et la décision de prescrire ou non une orthèse, comme celle de graduer un risque podologique, reste déterminée au cas par cas par le professionnel consulté, en coordination avec le médecin traitant lorsque la loi le prévoit. Aucun élément recueilli dans le cadre de ce dossier ne permet d'établir un bilan chiffré, à l'échelle nationale, du nombre d'orthèses aujourd'hui prescrites directement par des pédicures-podologues plutôt que par des médecins généralistes ; les seules données disponibles à ce stade portent sur le cadre juridique et sur les débuts, chaotiques, de sa mise en musique administrative.